Au service de la Parole : réflexions sur l'usage actuel des lectionnaires dans l'Église catholique romaine
 
 
 

Par le P. Michel BERDER, bibliste, professeur au theologicum (Institut Catholique de Paris)

Au cours du colloque "Lire la Bible, écouter la Parole. Enjeux et expériences œcuméniques" qui s’est tenu à l'Institut catholique de Paris en avril 2014, une large part a été consacrée à la liturgie de la Parole dans les diverses confessions. Dans l’Église catholique, la parution de « La Bible, traduction officielle liturgiques » (2013) et la révision des lectionnaires actuels, ont été l’occasion d’un débat.

La composition de nouveaux lectionnaires liturgiques constitue l’une des réalisations les plus repérables de la réforme liée au Concile Vatican II, en raison de ses impacts dans la vie des fidèles. Les catholiques romains aujourd’hui ont parfois du mal à se représenter les conditions concrètes qui caractérisaient le contexte précédent, même quand ils en ont fait l’expérience - ce qui est mon cas : comme enfant et adolescent, j’ai connu la liturgie dite « d’avant Vatican II », mais pour m’y référer de manière exacte, je reconnais bien volontiers que je dois vérifier certaines données en consultant des missels et des documents datant de cette époque. Cette situation est assez commune, selon ce que je peux observer lors de conversations personnelles ou d’échanges liés à l’enseignement.

Dans la présente intervention, je prends le mot « lectionnaire » non pas dans le sens d’un type particulier de support matérialisé, mais selon la définition de John Reumann, adoptée par Normand Bonneau dans son ouvrage récent sur le lectionnaire dominical, comme désignant « une séquence ordonnée de passages choisis de l’Écriture destinés à être lus à haute voix durant le culte d’une assemblée religieuse »[1].  L’exemple qui vient spontanément à l’esprit est le lectionnaire pour l’eucharistie des dimanches et des fêtes. Mais il est important de ne pas perdre de vue l’ensemble des lectionnaires publiés dans le cadre de la mise en œuvre du Concile, en fonction d’usages et de communautés fort diversifiés : célébration des sacrements, des funérailles, pratique de la Liturgie des Heures, etc. Ce travail a constitué un chantier d’une ampleur considérable, qui s’est étendu sur bien des années et qui continue de faire encore régulièrement l’objet d’ajustements et de mises au point. Je tiens à indiquer aussi que, tout en m’appuyant sur des textes, je m’efforcerai de prendre en considération la pratique effective, dans les limites des expériences auxquelles j’ai pu avoir accès personnellement, directement ou indirectement.

La démarche proposée comportera trois étapes. Le premier temps sera consacré à un bref descriptif des traits caractérisant les lectionnaires publiés dans la suite de Vatican II. Ensuite, j’énoncerai quelques éléments de réflexion théologique et spirituelle sur cette pratique. Enfin, en guise de conclusion, je suggérerai quelques points d’attention à visée pastorale.

I. Caractéristiques principales des lectionnaires élaborés en application des décisions du concile Vatican II

En lisant la Constitution sur la sainte liturgie Sacrosanctum Concilium, promulguée par le Pape Paul VI le 4 décembre 1963 (premier document conciliaire à être publié), on peut relever l’expression de grandes orientations traitant de la place à accorder à l’Écriture sainte dans les assemblées liturgiques.

Dans le chapitre I  (principes généraux pour la restauration et le progrès de la liturgie), on trouve l’affirmation suivante :

« Dans la célébration de la liturgie, la Sainte Écriture est de la plus grande importance » (§ 24)[2].

Plus loin, dans le même chapitre, des indications plus détaillées sont fournies (au § 35) :

« En vue de faire apparaître clairement que les rites et les paroles sont intimement liés entre eux dans la liturgie, dans les célébrations sacrées, on restaurera une lecture de la Sainte Écriture plus abondante, plus variée et mieux adaptée (abundantior, varior et aptior) ».

Le chapitre II qui traite du « Saint mystère de l’Eucharistie » aborde la question du choix des textes et du rythme à envisager pour le calendrier liturgique. Là encore, il s’agit de principes généraux :

« Pour apprêter plus richement pour les fidèles la table de la Parole de Dieu, on ouvrira plus largement les trésors de la Bible, de façon que, en l’espace d’un nombre d’années déterminé, la partie la plus importante (praestantior pars) des saintes Écritures soit lue au peuple » ( § 51).

On peut constater que, contrairement à ce que l’on suppose souvent, le texte conciliaire n’a pas pris position sur la périodicité à observer dans le cycle des lectures.

Pour le lectionnaire dominical, la situation qui prévalait à l’époque laissait place à des insatisfactions qui avaient été notées dans plusieurs études. Pour l’essentiel, le dispositif datait du Pape Pie V, le 14 juillet 1570. Des modifications avaient été introduites au cours du temps, notamment sous la responsabilité de Pie XII, pour la nuit pascale en 1951 et pour toute la Semaine Sainte en 1955. En ce qui concerne le lectionnaire, la réforme qui avait été promulguée par Pie V reprenait très largement un schéma qui remontait au VIIIe siècle. Pour le dimanche, on lisait un texte d’Évangile et une première lecture provenant surtout des textes de Paul (ou des épîtres dites « catholiques », rarement des Actes des Apôtres, et presque jamais de l’Ancien Testament). Des liens thématiques entre les lectures apparaissaient de manière nette seulement pour des temps privilégiés, comme l’Avent et le Carême.

Dans la mise en œuvre de la réforme introduite par Vatican II, on peut retenir cinq grands principes, selon l’analyse approfondie d’Elmar Nübold dans une thèse fort documentée consacrée à l’élaboration du Lectionnaire des dimanches et des fêtes[3] :

1. Les Écritures sont une composante essentielle de la célébration liturgique.

2. La priorité devra être accordée au Lectionnaire pour les messes du dimanche. Cette option implique une opération de simplification, visant à mettre au centre de la liturgie le mystère pascal du Christ.

3. Le Lectionnaire devra contenir plus de passages de l’Écriture. L’accent portera sur le Christ accomplissement du mystère du Salut.

4. Le Lectionnaire devra être adapté aux temps modernes.

5. Le Lectionnaire devra tenir compte de la tradition antérieure.

La réforme du Lectionnaire fut confiée à un groupe de travail, désigné en latin sous l’appellation de « Coetus XI ». Ce groupe engagea une vaste entreprise de repérage historique et d’enquête auprès de communautés représentant une riche variété de rites, de pratiques, de confessions chrétiennes, bien au-delà des limites de l’Église romaine.

Les principales décisions prises pour les dimanches et fêtes sont les suivantes : 

- Chaque célébration comporte trois lectures bibliques. Un cycle est établi sur trois ans, chaque année correspondant à la lecture privilégiée d’un des évangiles synoptiques (année A = Mt ; année B = Mc ; année C = Lc). Des péricopes du quatrième évangile sont lues en fonction de certains moments du calendrier de l’année liturgique, en référence à des traditions antiques. En outre, on introduit des passages de Jn 6 au cours de l’année B, possibilité ouverte en raison de la brièveté de l’évangile de Mc . On veille à une harmonisation habituelle entre l’Ancien Testament et le texte d’évangile. En dehors des temps forts de l’année liturgique, on procède à une « lecture semi-continue » des évangiles et épîtres.

- On propose des chants intercalaires. En particulier, après la première lecture, on place des extraits d’un psaume, ou d’un « cantique biblique ».

- La lecture de certains livres bibliques est affectée en priorité à des temps liturgiques déterminés.

- On se met d’accord sur des textes d’une longueur moyenne, sauf de rares exceptions. En certains cas, une lecture brève est explicitement signalée sous forme d’option. Plusieurs personnes consultées avaient suggéré de prendre parfois une parole évangélique particulièrement courte et incisive, mais cette idée n’a pas été retenue. 

- On ne fait lire qu’un nombre limité de textes réputés difficiles. Parfois, on omet des versets ou des fragments de versets au sein d’une unité littéraire.

- Des éléments de choix sont laissés au jugement pastoral du président de la célébration.

Après quelques expérimentations qui ont été tentées de manière limitée, la mise en application du nouveau Lectionnaire de rite latin est entrée en vigueur le premier dimanche de l’Avent de l’année liturgique 1969-1970. La réception a été, dans l’ensemble, positive. Les pasteurs et les fidèles reconnaissent que cette réforme permet une lecture suivie de grands ensembles de la littérature biblique. Surtout, elle offre une plus grande variété de textes, mettant en contact avec des pages de l’Ancien Testament. La place des psaumes a fait l’objet d’une mise en œuvre progressive, non sans difficulté. Dans certaines paroisses, on s’est parfois contenté de placer entre les deux premières lectures un cantique du répertoire local habituel. Mais un effort a été réalisé dans les années qui ont suivi, avec des propositions simples de cantillation, suscitant la créativité des musiciens[4].

Des questions ont été posées et restent posées sur certains choix : la place réduite accordée concrètement à l’évangile de Jean, les options qui ont prévalu dans la sélection des textes pauliniens, l’absence de certains livres de l’Ancien Testament (Ruth, Esther), la rareté des textes législatifs au profit des récits…

Les dimensions œcuméniques de cette vaste opération sont à souligner. Non seulement, dans la phase préparatoire, des contacts multiples ont permis de prendre en considération des pratiques diverses représentées dans d’autres Églises, mais à la suite de la publication de ce Lectionnaire, des communautés non catholiques l’ont adopté ou s’en sont inspiré. On peut, à ce sujet, renvoyer aux démarches qui ont abouti à des propositions de listes prolongeant et améliorant le dispositif du lectionnaire romain : le Common Lectionary, dont la première publication date de 1983[5].

II. Enjeux théologiques et spirituels

Une telle expérience comporte des implications multiples, tant au plan théologique que spirituel. Je regroupe ici quelques réflexions qui prennent en compte ce que représente, en soi, l’usage de lectionnaires, et, plus précisément, certaines des caractéristiques des lectionnaires romains liés à Vatican II. 

1. Transmission et réception de la Parole au sein d’une tradition de lecture

Le recours à des lectionnaires fait expérimenter de manière concrète ce que représente la transmission de la Parole de Dieu par la médiation de l’Écriture dans un cadre déterminé, celui de la liturgie vécue. Ce contexte invite à une attitude de réception d’un ensemble de textes qui est offert aux participants dans une certaine cohérence en lien avec l’action liturgique. On peut faire un rapprochement entre un tel processus et celui de la constitution du canon des Écritures, comme le remarque Yves Marie Blanchard[6].

La réflexion sur l’élaboration des divers lectionnaires conduit à une meilleure prise de conscience de la dimension historique de la mise en place de la liturgie chrétienne. Certains choix sont fort anciens, par exemple, pour des périodes comme le Carême et le temps pascal. Les écrits patristiques en témoignent. Les lectionnaires de la Liturgie des Heures puisent largement dans ce trésor qui constitue un patrimoine précieux qui reste toujours ouvert à l’actualisation.

La répartition des textes correspond à une pédagogie qui se déploie dans le temps, celui de l’année liturgique. C’est une pratique que nous partageons, comme chrétiens, avec la tradition vivante du judaïsme[7].

La proclamation et la réception comportent une dimension à la fois ecclésiale et personnelle. On peut en souligner la portée intergénérationnelle : les différents membres des familles, quel que soit leur âge, entendent les mêmes textes. Cette expérience est particulièrement mise en valeur lors de célébrations liées à une étape d’un parcours de catéchèse.

Un tel dispositif présente une ouverture par rapport aux options des responsables pastoraux au niveau local. Il introduit une certaine altérité, invitant à dépasser les limites de la communauté réunie. Il offre, en un sens, une garantie contre la tentation d’un enfermement sur des orientations liées à telle ou telle personne, qui risque de reprendre de manière régulière les mêmes références, constituant comme un « canon portatif », instrumentalisé. L’existence de lectionnaires à l’échelle de l’Église universelle permet aussi de disposer de points de repère lors de la participation à de grands rassemblements internationaux ou lors de déplacements au sein de communautés lointaines. Même si on ne parle pas la langue du pays, on peut assez facilement s’unir à la démarche de la liturgie de la Parole.

2. Mise en valeur ritualisée de la proclamation et de l’écoute de la Parole

Dans sa mise en œuvre, l’action liturgique fait une large place au corps et recourt à des objets symboliques. Les moments de proclamation et d’écoute de la Parole entrent dans cette dynamique par le jeu des mouvements, des gestes (processions, attitudes diverses), par la pratique de l’oralité (proclamation des textes, dialogues, chants d’acclamation). La participation de l’assemblée est sollicitée suivant diverses modalités, ainsi que celle de différents acteurs.

Dans ce cadre ritualisé, le lectionnaire figure en bonne place comme objet symbolique. On peut recourir à des supports divers : simple évangéliaire, ou livre comprenant un ensemble de lectures liturgiques de l’Ancien et du Nouveau Testament. En fonction des possibilités des communautés, il peut faire l’objet d’une mise en valeur esthétique. Après la lecture, il peut être exposé en vue de l’assemblée. Certains aménagements de l’espace permettent de prolonger cette situation au-delà de la célébration ponctuelle, manifestant l’importance de la Parole de Dieu dans la vie ecclésiale[8].

3. Implications herméneutiques

Les choix opérés dans la mise en œuvre du Lectionnaire ne sont pas sans conséquences sur l’interprétation des textes.

L’une des premières observations qui viennent à l’esprit concerne les effets du découpage retenu. Les exégètes, dans leurs commentaires des textes bibliques, insistent avec raison sur ce que produit, sur le lecteur, le fait de commencer à tel verset et de s’arrêter à tel autre, pour déterminer une unité littéraire. Comme nous l’avons indiqué, la fixation des péricopes du Lectionnaire des dimanches et des fêtes a pris comme base une certaine longueur de texte, ce qui conduit immanquablement à pratiquer des coupures dans des récits ou des discours qui excèdent les limites considérées comme acceptables.

Une illustration particulièrement saisissante de ce phénomène se trouve dans le traitement de la version lucanienne de la prise de parole de Jésus à la synagogue de Nazareth. Les Bibles courantes donnent en général à cet épisode les limites suivantes : Lc 4, 16-30 (Bible de Jérusalem 1998, Nouvelle Bible Second édition d’étude 2002, Traduction Œcuménique de la Bible 2010)[9]. La liturgie fait appel à ce texte en différentes occasions, en recourant à des découpages divers. Le troisième dimanche de l’année C, le texte proposé comprend les premiers versets de l’évangile de Luc (Lc 1, 1-4), suivis de Lc 4, 14-21. La lecture s’arrête au moment où Jésus prend la parole pour dire : « Cette parole de l’Écriture, que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit ». Dans le déroulement du rite, se produit assez spontanément une mise en abyme : l’homélie prononcée immédiatement dans le cadre de la liturgie eucharistique qui se déroule offre une actualisation de cet « aujourd’hui » dont parle le texte de Luc. Mais l’assemblée n’a pas eu accès à l’homélie de Jésus, avec ses accents singulièrement provocateurs. Il est vrai que le prédicateur peut y remédier en situant le passage dans son contexte plus large. Le dimanche suivant, quatrième dimanche de l’année C, le texte proposé est Lc 4, 21-30. La version française ouvre cette péricope en ajoutant comme incipit : « Dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara »[10]. Le prédicateur peut se saisir de cette notice pour renvoyer de manière plus détaillée au passage d’Isaïe reproduit en Lc 4, 18-19. Pour ces deux dimanches, il serait intéressant de poursuivre les observations en repérant les autres textes bibliques retenus dans le lectionnaire et en enregistrant les liens qu’ils suggèrent avec la péricope de Luc (première lecture : Ne 8 pour le troisième dimanche ; Jr 1 pour le quatrième dimanche). Mais je voudrais attirer l’attention sur une autre célébration qui fait appel à cet épisode évangélique. Il s’agit de la messe chrismale, dont la dimension diocésaine fait l’objet d’une remise en valeur depuis quelques années dans un bon nombre d’Églises locales. Le texte d’évangile proclamé est Lc 4, 16-21. Le début de la séquence est la notice du rédacteur relatant la venue de Jésus à Nazareth. Le récit s’arrête au même moment que dans le découpage pour le troisième dimanche C. La première lecture est un extrait d’Is 61, source du texte reproduit en Lc 4, mais tous les versets du chapitre ne sont pas repris. Dans le texte évangélique comme dans la première lecture, on rencontre le thème de l’onction. Il est clair que ce point a été décisif dans le choix des textes bibliques pour une célébration qui accorde une grande place à cette notion, notamment par la consécration du saint chrême par l’évêque.

Un autre exemple instructif est l’emprunt de versets puisés dans le corps d’un psaume, constituant des strophes à thématique unifiée et permettant une mise en musique assez simple. Le bon sens le plus élémentaire aide à comprendre que les 176 versets du Ps 119 (118) ne sauraient être chantés intégralement au cours d’une célébration eucharistique habituelle. Quant au Ps 22 (21), il fait l’objet d’emprunts diversifiés. Le dimanche des Rameaux et de la Passion de chacune des trois années fait entendre les v. 8-9 ; 17-18 ; 19-20 ; 22c-23-24a en écho aux paroles d’Is 50, 4-7 sur le Serviteur, et avant la proclamation de Ph 2, 6-11. Comme ce psaume est cité à plusieurs reprises dans les récits évangéliques de la Passion de Jésus, l’ensemble de la liturgie de la Parole crée un cadre thématique unifié. On peut noter, cependant, que l’année C fait appel à la Passion selon Luc. Or, dans cet évangile, la dernière  parole de Jésus en croix est empruntée à un autre psaume : Ps 31, 6. D’autres versets du Ps 22 (21) sont pris au temps pascal : le cinquième dimanche de Pâques de l’année B. La tonalité d’ensemble des extraits choisis est marquée par la louange : versets 26-27 ; 28-29 ; 30-31[11].

Le fait de mettre en valeur un des Évangiles synoptiques chaque année selon un rythme ternaire entraîne un certain nombre de conséquences. Cette pratique offre des possibilités pour établir des rapports entre diverses péricopes tout au long de l’année liturgique. Elle incite aussi à proposer localement, dans des cadres divers, des éléments de formation et de réflexion portant sur l’évangile de l’année. Dimanche après dimanche, les fidèles peuvent prendre en considération des points de vue divers sur le Christ et son message : ainsi, peut-on observer que les versions des béatitudes ne sont pas rigoureusement parallèles chez Mt et Lc. On peut, à ce propos, rappeler que la place attribuée au quatrième évangile pose une question particulière.

L’introduction d’un plus grand nombre de textes de l’Ancien Testament conduit à prendre en considération la complexité des liens entre les deux parties de la Bible chrétienne, que la Constitution Dogmatique de Vatican II sur la Révélation avait déjà évoquée[12]. L’expérience montre que les fidèles catholiques ont une moindre familiarité avec les écrits de l’Ancien Testament. Le rapprochement d’extraits de l’Ancien Testament et de certains passages évangéliques lus au cours de la même célébration rend nécessaire une réflexion sur l’ensemble de la révélation biblique. En France, en 1997, une publication du « Comité Épiscopal Français pour les relations avec le judaïsme » a attiré l’attention sur ce point, en mentionnant les difficultés apparaissant du fait de l’usage des nouveaux lectionnaires[13]. Deux citations de ce document sont particulièrement significatives :

« Commenter un texte de l’Ancien Testament à la lumière de l’évangile : quoi de plus légitime pour un chrétien ? Mais pour qu’il soit juste, ce commentaire doit se fonder sur l’unité de l’Écriture. Celle-ci manifeste la cohérence du projet divin déjà à l’œuvre dans l’Ancien Testament et, pour le chrétien, pleinement révélé en Jésus et dans son Église. »

« Chaque passage de l’Écriture a un sens propre qu’on ne peut écarter ni rejeter »[14].

Ce document met en garde contre une certaine théologie de la substitution qui comporterait insidieusement une mise à l’écart de l’Ancien Testament. Il consacre une note technique aux difficultés liées à l’usage du vocabulaire de la typologie.

En 2001, la Commission Biblique Pontificale a publié un dossier détaillé intitulé Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne. Le problème de la typologie y est abordé explicitement. Pour traiter des liens entre l’un et l’autre Testament, le texte propose une démarche à trois termes : continuité, discontinuité, progression[15].

Certains textes bibliques reçoivent une certaine coloration en fonction de leur usage liturgique. Ainsi, le Psaume 130 (129), le « De Profundis », est assez spontanément lié à la mort et à la célébration des funérailles, alors que le texte biblique en tant que tel développe une thématique bien plus large[16]. Les textes évangéliques sur Jean-Baptiste sont mis en relation avec le temps de l’Avent. Le poème d’Is 52, 13 - 53, 12 évoquant le serviteur souffrant, prend une forte connotation christique lorsqu’il est médité dans le cadre de la célébration du Vendredi Saint. La figure de la femme d’Ap 12 reçoit indirectement une couleur mariale lorsque cette péricope est proclamée au cours de la fête de l’Assomption le 15 août. Ces éléments d’interprétation se répercutent aussi dans le répertoire musical.

Pour examiner l’impact des lectures bibliques au cours d’une célébration, on peut aussi repérer les liens qui sont établis entre ces textes et les divers moments de la liturgie : teneur du mot d’accueil, composition des oraisons, intentions de la prière universelle, choix des chants, des pièces d’orgue, etc.

Un lieu particulièrement important pour l’actualisation de la Parole est l’homélie. Là encore, la liturgie chrétienne bénéficie d’un précieux héritage du judaïsme, par la pratique du midrash. La mise en œuvre de la réforme liturgique liée à Vatican II a attiré l’attention sur son importance. Ce point est nettement affirmé dans la constitution Sacrosanctum Concilium § 52.

« L’homélie, qui, en suivant le cours de l’année liturgique, permet d’expliquer à partir du texte sacré les mystères de la foi et les normes de la vie chrétienne est hautement recommandée comme faisant partie de la liturgie elle-même (ut pars ipsius liturgiae valde commendatur) ; bien plus, aux messes célébrées avec concours du peuple les dimanches et jours de fête de précepte, on ne l’omettra que pour une raison grave. »

L’homélie prend appui sur les textes bibliques, mais pas exclusivement, comme l’indique la Présentation Générale du Missel Romain : 

« Elle doit expliquer un aspect des lectures scripturaires, ou bien d’un autre texte de l’ordinaire ou du propre de la messe du jour, en tenant compte soit du mystère que l’on célèbre, soit des besoins particuliers des auditeurs[17]. »

Cette présentation laisse donc une certaine latitude au prédicateur, qui est renvoyé à son discernement. Les pratiques sont diversifiées selon les lieux, les circonstances et les personnes. Il est incontestable que sur ce point aussi des changements sont intervenus, concrètement, dans la liturgie romaine depuis Vatican II[18].

III. En guise de conclusion, points d’attention d’ordre pastoral

Au terme de ce bref parcours, je voudrais retenir trois remarques sur l’usage des lectionnaires, dans une perspective pastorale.

1. Souplesse et discernement

Ma première remarque consiste à souligner le fait que les lectionnaires ne doivent pas être pris comme un carcan. Il ne s’agit pas de listes normatives, à plaquer de manière aveugle et systématique sur toute situation. Si l’on observe les textes officiels de présentation (mais sont-ils réellement lus et connus par les pasteurs ?) on peut noter que des propositions de choix sont explicitement offertes : pour certaines célébrations, possibilité de retenir des lectures brèves (par exemple, pour le récit de Jn 9 concernant l’aveugle né, le quatrième dimanche de carême de l’année A). Pour la veillée pascale, le lectionnaire comporte sept lectures de l’Ancien Testament, mais toutes ne sont pas obligatoires. Il me semble que ces diverses possibilités ne sont pas suffisamment exploitées. Il en va de même pour le choix des différentes prières au cours des messes. Pour les eucharisties en semaine, au lieu des textes bibliques proposés pour telle ou telle célébration particulière, il est possible de recourir au lectionnaire férial pour maintenir une certaine continuité avec les lectures des jours précédents. La diffusion de publications sous forme imprimée (qui ont leur utilité) comporte parfois le risque de provoquer une certaine rigidité, là où les dispositions prévues par les documents romains sont plus souples.

2. Place de la Parole de Dieu dans la vie des fidèles

De même que la liturgie n’est pas le tout de la vie chrétienne, de même la lecture liturgique n’est pas (ne devrait pas être) le seul contact des fidèles avec la littérature biblique. La constitution de Vatican II sur la liturgie précise au § 10 : « La liturgie est le sommet vers lequel tend l’action de l’Église et en même temps la source d’où découle toute sa vertu ». Ce principe ne doit pas faire oublier d’autres affirmations qui se lisent dans le même document : « La sainte liturgie n’épuise pas toute l’action de l’Église » (§ 9) ; « La vie spirituelle n’est pas enfermée dans les limites de la participation à la seule sainte liturgie » (§ 12).

L’usage des nouveaux lectionnaires a joué un rôle incitateur pour des initiatives de formation biblique. Le document publié à Rome par la Commission Biblique Pontificale en 1993, L’interprétation de la Bible dans l’Église, porte un jugement assez sévère sur l’état des lieux : « Le lectionnaire, issu des directives du concile (Sacrosanctum Concilium, 35), devait permettre une lecture de la Sainte Écriture “plus abondante, plus variée et plus adaptée”. Dans son état actuel, il ne répond qu’en partie à cette orientation[19]. »

Mais il convient de prendre acte du fait que l’on ne peut tout attendre de l’assemblée liturgique, du lectionnaire ou de l’homélie. La Présentation générale du lectionnaire liturgique l’exprime clairement: « « L’organisation des lectures que présente le lectionnaire du Missel romain a été conçue, suivant l’esprit même du 2ème concile du Vatican, dans un but avant tout pastoral »[20].

Un intense travail de formation s’effectue auprès des personnes engagées dans la préparation des baptêmes, mariages, funérailles. Des outils divers ont été produits (fascicules imprimés, documents numériques accessibles sur internet…). Ce vaste mouvement constitue une nouveauté pour beaucoup de communautés catholiques. La publication récente de La Bible Traduction Officielle Liturgique constitue une étape nouvelle pour faire découvrir la richesse de toute la Bible dans une traduction intégrale répondant aux critères de l’assemblée liturgique et favorisant sa mémorisation[21].

La lecture de certaines péricopes met les fidèles en contact avec des textes bibliques difficiles à interpréter ou à recevoir (notamment en ce qui concerne des expressions de violence). La vie humaine comporte aussi des situations rudes et des épreuves. Là encore, le discernement pastoral est à effectuer avec prudence, en tenant compte du fait que le cadre liturgique ne permet pas de traiter toutes les questions qui surgissent[22].

3. Richesse du partage d’expériences entre communautés

Notre époque procure des facilités inédites de contacts entre personnes, peuples, cultures. Un fidèle, aujourd’hui, dispose ainsi d’occasions multiples de participer à des liturgies diverses :

paroisses et communautés monastiques ; groupes restreints et grands rassemblements ; cultes de divers rites, de diverses confessions. En accompagnant des pèlerinages de personnes de mon diocèse en terre Sainte, j’ai pu noter combien cette expérience pouvait constituer une découverte marquante. Se mettre à l’écoute des autres dans leur manière d’accueillir et d’actualiser la Parole peut donner une ouverture pour mieux progresser personnellement sur ce chemin où Dieu lui-même se fait conversation avec nous. Ne serait-ce pas un des fruits que nous pouvons attendre de ce colloque ?

 


[1] Normand Bonneau, Le lectionnaire dominical, Parole ritualisée, modèle pascal, Montréal, Paris, Novalis, Cerf, 2010, p. 14. Il renvoie à John Reumann, « A History of Lectionaries : From the Synagogue at Nazareth to Post-Vatican II », Interpretation 31, 1977, p. 116. 

[2] Pour les documents conciliaires, j’adopte la traduction de Raymond Winling, Le Concile Vatican II (1962-1965), Édition intégrale et définitive, Texte latin et traduction française avec index et tables, Paris, Cerf, 2003.

[3] Elmar Nübold, Entstehung und Bewertung der neuen Perikopenordnung des Römischen Ritus für die Meßfeier an Sonn- und Festtagen, Paderborn, Bonifatius-Druckerei, 1986, p. 172-177. N. Bonneau, Le lectionnaire dominical, en offre une présentation synthétique, p. 37-41. Claude Wiéner avait rédigé une recension élogieuse, peu après la publication de la thèse, dans La Maison-Dieu 171 (1987), p. 111-118. Voir aussi Joris Polfliet, « Les lectures bibliques liturgiques pour les dimanches et les fêtes dans l’usage romain actuel », dans Achille M. Triacca, A. Pistoia (dir.), La liturgie interprète de l’Écriture, I. Les lectures bibliques pour les dimanches et fêtes, Conférences Saint-Serge Semaine d’Études Liturgiques Paris 2001, Rome, 2002, BEL Subsidia 119, Edizioni Liturgiche, p. 57-73.

[4] Lucien Deiss, Célébration de la Parole, Paris, Desclée de Brouwer, 1991 consacre un chapitre entier au Psaume responsorial dans le Lectionnaire dominical p. 63-77. Il souligne les possibilités offertes par le nouveau dispositif, tout en signalant quelques limites.

[5] Common Lectionary : The Lectionary Proposed by the Consultation on Common Texts, New York, Church Hymnal Corporation, 1983. Voir aussi Horace T. Allen, Jr, « Common Lectionary : Origins, Assumptions, and Issues », Studia Liturgica 21 (1991), p. 14-30 ; The Revised Common Lectionary, Norwich, The Cantorbury Press, 1992.

[6] Yves Marie Blanchard, « Bible et liturgie », dans C. Braga, A. Pistoia (dir.), La Liturgie interprète de l’Écriture II Dans les compositions liturgiques, prières et chants, Conférences St-Serge Paris 2002, Rome, 2003, Edizioni Liturgiche, p. 259-276 (notamment, p. 262-264).

[7] Cf. Marcel Metzger, « De la synagogue à l’Église : fonction ecclésiale des lectures bibliques dans la liturgie », dans A. M. Triacca, A Pistoia, La liturgie interprète de l’Ecriture I, 2002, p. 235-250.

[8] L’importance de ces dimensions de l’action liturgique est soulignée par Louis Marie Chauvet, « La Bible dans son site liturgique », dans Jean-Louis Souletie, Henri-Jérôme Gagey (dir.), La Bible, parole adressée, Paris, Cerf, Lectio Divina 183, p. 49-68.

[9] D’autres options sont défendues par des exégètes. Ainsi, Roland Meynet prend position pour une séquence plus étendue : Lc 4, 14-30. Voir Roland Meynet, L’Évangile de Luc, Paris, Lethielleux, 2005, p. 211-223.

[10] Les éditions officielles des lectionnaires signalent en note les références qui servent de points de repère pour la composition de ces formules d’incipit, mais les publications courantes s’en dispensent (trop) souvent.

[11] L’évangile du jour est Jn 15, 1-8. La première lecture est Ac 9, 26-31 et la deuxième 1 Jn 3, 18-24. Les antiennes suggérées pour le psaume en ce contexte pascal font appel à la louange. Celles du dimanche des Rameaux et de la Passion traduisent une atmosphère tout autre.

[12] Dei Verbum, notamment § 14-20. Le § 16, en écho à une formulation de saint Augustin, affirme : « Dieu, qui est l’inspirateur et l’auteur des livres de l’un et l’autre Testament, a fait avec sagesse que le Nouveau Testament fût caché (lateret) dans l’Ancien et que l’Ancien fût dévoilé (pateret) dans le Nouveau. »

[13] Comité Épiscopal Français pour les relations avec le judaïsme, « Lire l’Ancien Testament, Contribution à une lecture catholique de l’Ancien Testament pour permettre le dialogue entre juifs et chrétiens », Documents Épiscopat n°9, juin 1997 ; Documentation Catholique n°2163 (1997), p. 626-635.

[14] Les deux citations se situent dans le §2 du document.

[15] Commission Biblique Pontificale, Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, Rome, Libreria Editrice Vaticana, Paris, Cerf, 2001. Voir, particulièrement, § 19 (typologie) et § 64-65 (continuité, discontinuité, progression). Vers la même période, la Communion Ecclésiale de Leuenberg a publié un document important, intitulé : « Église et Israël, Contribution des Églises issues de la Réforme en Europe sur les relations entre les Chrétiens et les Juifs » : voir Foi et Vie 101, n°1 (février 2002), p. 1-68.

[16] Dans la tradition juive, un phénomène analogue s’observe aussi en ce qui concerne la prière araméenne du Qaddish, qui est transmise en plusieurs versions dans le rituel.

[17] L’art de célébrer la messe, Présentation Générale du Missel Romain 3ème édition typique 2002, Paris, Desclée-Mame, 2008, § 41.

[18] Depuis quelques années, divers ouvrages sont publiés sur la prédication. Pour son caractère dialogal en contexte œcuménique, on peut citer en priorité Michel Deneken, Élisabeth Parmentier, Pourquoi prêcher, Plaidoyers catholique et protestant pour la prédication, Genève, Labor et Fides, 2010.

 

[19] Commission Biblique Pontificale, L’interprétation de la Bible dans l’Église, Paris, Cerf, 1994, p. 110.

[20] Centre National de Pastorale Liturgique, Parole de Dieu et année liturgique, Présentation générale du lectionnaire liturgique, Normes universelles de l’année liturgique et du calendrier, 1998, p. 33 (§ 58 de la Présentation générale du lectionnaire).

[21] La Bible, Traduction officielle liturgique, Texte intégral publié par les évêques francophones, Paris, Mame, 2013.

[22] Benoît XVI, La Parole du Seigneur, exhortation apostolique, Paris, Bayard, Fleurus-Mame, Cerf, 2010, consacre un paragraphe (§ 42, p. 72) à ce qu’il appelle « Les pages obscures de la Bible ».

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org