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Arnold Matthieu
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Dahan Gilbert
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Noblesse-Rocher Annie
« Le juste vivra de sa foi » (Habacuc 2, 4)
2-204-09709-3
« Le juste vivra de sa foi » (Habacuc 2, 4)
Recension
 
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Recension du livre : "Le juste vivra de sa foi » (Habacuc 2, 4)", Mathieu Arnold Gilbert Dahan, Annie Noblesse-Rocher, dir., par Roselyne Dupont-Roc.
 

Mathieu Arnold, Gilbert Dahan, Annie Noblesse-Rocher, dir.
« Le juste vivra de sa foi » (Habacuc 2, 4)
« Lectio Divina. Études d’histoire de l’exégèse » n° 3
Éd. du Cerf, Paris,2012, 146 p., 15 €

Troisième ouvrage d’une nouvelle et passionnante collection, ce livre reflète les travaux d’un Colloque conjoint de l’EPHE (Sciences Religieuses, Laboratoire d’études des monothéismes) et de la faculté de théologie protestante de l’université de Strasbourg. Il s’agit de suivre la trajectoire d’un verset biblique en sélectionnant cinq moments forts de son interprétation. D’une part le verset d’Ha 2, 4 fait partie d’un ensemble difficile, sinon obscur et a pu être interprété en fonction de cet ensemble, d’autre part, il a été cité (avec une variante) deux fois par Paul dans des propositions clés de la lettre aux Romains et de la lettre aux Galates, engageant largement la lecture chrétienne. Cinq études se succèdent, confiées à des spécialistes qui n’hésitent pas à signaler l’état de leur propre recherche : la relecture du verset dans le Pesher d’Habacuc et dans le Targum, dans les premiers siècles du christianisme, dans l’exégèse médiévale, dans les commentaires du XVIe et XVIIsiècle, enfin une lecture juive du verset. Trois lectures chrétiennes, nécessairement marquées par une interprétation christologique du contexte, sont encadrées par deux lectures juives, ce qui offre un remarquable exemple de dialogue respectueux entre l’un et l’autre Testament. Évidemment l’intérêt de chacune de ces relectures tient aux conditions propres à chaque époque, tant par la « méthode » exégétique utilisée que par l’interprétation théologique qui reflète les débats du temps ; les prises de position du protestantisme relisant le verset à travers Paul n’en sont que l’exemple le plus net. Pour autant, G. Dahan montre clairement que l’interprétation du verset par les médiévaux (et nombre de leurs successeurs) s’appuie sur une lecture philologique précise et critique du texte qui ne doit rien à Paul.

À travers un travail scientifique de grande qualité, qui sait aussi suit les fils multiples de l’interprétation jusque dans ses nuances, on découvre à quel point la facture poétique du texte d’Habacuc avec ses difficultés et ses obscurités, a été déterminante et a servi de levier à l’inspiration des interprètes. Ainsi la polysémie du terme emunah (« vérité », « foi », « fidélité » et finalement « rectitude » et « loyauté », que D. Banon tire du côté de la loi) assure une variété de lectures qui, durcies, ont soutenu de grandes options théologiques, mais qui dans la fluidité d’un terme nuancé, manifestent que ce qui se joue là est toujours la nécessaire et obsédante tension de la relation entre Dieu et l’homme.

L’intérêt de cet ouvrage et sa réussite sont indéniables. J’aurais toutefois l’audace de noter une frustration : la traduction du verset dans la Septante juive (« le juste vivra de "ma" foi ») a été rapidement refusée par les réviseurs juifs, Akila et Symmaque qui reviennent au texte hébreu ; Paul, on le sait, avait supprimé tout possessif. Aujourd’hui la Bible d’Alexandrie dont la traduction fait autorité (Les Douze Prophètes, tome 23. 4-9, Éd. du Cerf, 1999) a tourné la difficulté en considérant sans autre le génitif du possessif ("ma", "de moi") comme un génitif objectif : « de la foi en moi, à mon égard ». Or, le texte de la Septante se reflète dans la version de la Vieille latine, largement citée par Jérôme. Certains chercheurs en font état (G. Dahan, p. 77-78), sans relever toutefois la possibilité d’un génitif subjectif. Il est, en effet, une autre traduction, plus naturelle : « le juste vivra de ma fidélité », celle de Dieu, qui est aussi sa vérité. Il semble, à lire ce livre, qu’une telle traduction air toujours été ignorée. Pourtant A. Noblesse-Rocher cite un texte remarquable de Luther (Commentaire d’Habacuc de 1526), dont les conclusions peuvent évoquer une telle lecture : « (Dieu) est les deux, il est vérité et il est foi » (p. 113). Même si la tradition juive majoritaire, suivie de la tradition chrétienne, ne l’ont guère exploitée, cette traduction n’est-elle pas à l’arrière-plan de certains débats qu’elle éclaire d’une lumière nouvelle ?

                                                                                  Roselyne Dupont-Roc
Niveau de difficultés : moyen

Recension parue dans le Cahier Évangile n° 166.

 

 
Ha 2,4
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org