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Marie
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Perrot Charles
Marie de Nazareth au regard des chrétiens du premier siècle
2-204-09921-9
Marie de Nazareth au regard des chrétiens du premier siècle
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Par Charles Perrot
 

Charles Perrot
Marie de Nazareth au regard des chrétiens du premier siècle
« Lectio divina » 255, Éd. du Cerf, Paris, 2013, 400 p., 32 €

De Maria nunquam satis, « sur Marie, on ne dira jamais assez », cet axiome bien connu renvoie de fait à une profusion de publications et de discours qui, en tout cas depuis le XIXe siècle, ont hélas souvent cumulé l’hyperbole et l’insignifiance en même temps qu’ils ont entraîné une vraie disproportion mariologique au sein du catholicisme. L’intérêt premier et principal du présent ouvrage est de revenir en amont de toute cette prolifération et de ramener à la source de la foi mariale.

1. On n’a plus à présenter Charles Perrot : ses publications, en particulier sur Jésus et sur la christologie, l’ont largement fait connaître et apprécier. Conformément au titre du livre, il se propose ici de présenter Marie telle qu’elle apparaît/apparaissait « au regard des chrétiens du ier siècle ». Avec la maîtrise qu’on lui connaît, il s’en rapporte pour cela à la littérature chrétienne la plus primitive et à son contexte : dossiers de l’Écriture, anciens apocryphes juifs, écrits de Qumrân, de Philon d’Alexandrie, de Flavius Josèphe, et targums. On a le sentiment d’être conduit de main de maître à travers tantôt l’abondance de la documentation et tantôt les limites de l’information disponible.

Après une introduction qui énonce les conditions d’une exploration « à la recherche de Marie » (p. 9-23) et avant une conclusion qui précisera quelque peu que et comment « une recherche est à poursuivre » (p. 361-377), l’ouvrage se compose de quatre grandes parties totalisant quinze chapitres globalement ordonnés selon la chronologie des écrits néotestamentaires traités.

2. La première partie veut situer « Marie de Nazareth parmi les femmes de son temps ». Cela permettra par la suite de discerner ce qui peut la distinguer des autres femmes, et d’affiner ce qu’ont pu être « les différents regards des premiers croyants sur elle ». Après quelques éléments sur le nom même de Marie, on part à la découverte de ce qu’étaient les vêtements, les parures et la coiffure des femmes de l’époque. Puis nous est décrite la condition d’« une femme de Nazareth » : le travail, les repas, l’instruction, la vie religieuse. Nous est enfin présentée la diversité des discours sur les femmes chez les juifs du Ier siècle mais aussi dans « les divers discours bibliques ». On y passe d’un féminisme éclairé et de bon ton à la misogynie virulente de Qumram par exemple ; on y gagne en tout cas au passage de vérifier combien, dans le monde juif au tournant de notre ère, a pu paraître « tout à fait extravagante » la manière dont Jésus a (comme il l’a fait) accueilli des femmes dans son entourage.

La deuxième partie évoque la figure de Marie telle qu’elle apparaît d’abord dans les communautés palestiniennes ainsi que chez Paul et Marc (qui semblent bien discrets à son sujet), puis dans le milieu judaïsant reflété par Matthieu (où l’intérêt se porte sur elle en tant que mère du Messie). Si Mc s’attarde peu sur Marie pour la raison qu’il vise surtout à « désigner hautement le Fils de Dieu », Paul, qui a la même préoccupation de fond (avec la même conséquence), n’en insiste pas moins sur le fait qu’à ce Fils de Dieu « trouvé comme un humain » (Ph 2,7) et « issu de la lignée de David selon la chair » (Rm 1,3-4), il est essentiel d’être « né d’une femme » (Ga 4,4-5).

Il faudra l’apport d’autres traditions, reflétées différemment par Mt, Lc et Jn, « pour célébrer la mère du Seigneur, et par là s’interroger davantage sur le mystère de l’Incarnation » (p. 149). C’est concrètement avec Mt que cette évolution commencera de se développer, le souci devenant alors de plus en plus d’éclairer comment le Seigneur de la Résurrection relève bel et bien de notre humanité, ainsi que l’atteste précisément le rôle de Marie (et aussi, d’une certaine façon en tout cas, celui de Joseph).

3. Comme de juste, la troisième partie est tout entière réservée à Lc, qui a droit à cinq chapitres, le dernier (XII) se concentrant sur la question en laquelle tout converge finalement à propos de Marie : « D’où surgit donc la conviction de la conception virginale de Jésus, qui particularise éminemment le rôle de Marie, et quelle en est la raison ? » On ne peut ici que recommander beaucoup les pages 291-299, qui portent précisément sur « la paternité divine et l’humanité de Jésus » et « l’action créatrice de l’Esprit ». Les chapitres précédents ont traité successivement de l’annonciation, de la visitation, de la naissance et de la présentation au Temple. On voit nettement pourquoi le regard porté sur Marie par Lc 1–2 et l’insistance qui y est mise sur la maternité virginale, après s’être imposés progressivement dans la tradition grecque et latine, ont commandé jusqu’à nos jours l’essentiel du discours marial des chrétiens.

Reste « Jean » pour la quatrième partie. Au sujet de Marie aussi, la singularité du récit johannique est considérable. Certes, l’assertion de Jn 1,14 est proprement « fulgurante » ; il n’en est pas moins arrivé que, dans la lecture du quatrième évangile, on donne souvent des gages à un certain monophysisme christologique. Mais jusqu’à quel point n’était-ce pas lié au fait qu’on avait tendance à négliger la figure de Marie ? Pourtant, l’événement qui ouvre et celui qui ferme le ministère de Jésus – Cana et le Golgotha – (dont les récits sont sans parallèle dans les synoptiques) « ramassent » ce qui est bel et bien une « pensée mariale propre au milieu johannique ». Marie est présente au moment où s’inaugure le passage à l’ère nouvelle inaugurée par le vin nouveau des noces ; et elle l’est aussi au moment ou l’Église qu’elle symbolise est appelée à dépasser tous les particularismes messianiques pour s’ouvrir à l’universel du rassemblement chrétien : Marie est chez elle aussi « chez ceux qui spiritualisent la question du Royaume » ! Le dernier chapitre évoquera les perspectives à la fois « lumineuses et obscures », elles aussi largement ecclésiales, de l’auteur de l’Apocalypse vers la fin du ier siècle de notre ère.

4. Quand on referme ce livre de quelque 400 pages denses, on a bien l’impression d’une sorte de « recadrage majeur » de la réflexion sur le mystère de Marie.

D’un côté, on voit mieux comment s’est posée, dès les textes originels, la question d’une juste appréciation de la place à faire à Marie dans la foi chrétienne : ni figure négligeable, ni déesse-mère. Toute position prise à son sujet a immédiatement ses répercussions sur la représentation que l’on se fait du Christ. On peut même dire que toute tendance à un « monophysisme marial » traduit et/ou entraîne un monophysisme christologique corrélatif, et que la question de la vérité de l’Incarnation du Fils-Verbe de Dieu impose qu’on se préoccupe de l’incarnation, aussi, de sa mère. Certes l’accent porte sur la vérité de la divinité du Christ, mais celle-ci apparaît conditionnée par la juste perception de la vérité de l’humanité de sa mère.

L’incidence du recadrage évoqué n’est cependant pas seulement d’ordre christologique. Elle est aussi ecclésiologique. Un autre aspect du livre est en effet de manifester à quel point les diverses présentations de Marie, leur évolution, leurs contrastes et finalement leur convergence à l’échelle de tout le N.T., reflètent les conditions, les préoccupations et le style général des communautés chrétiennes originelles à travers lesquelles a de fait pris corps l’Église de Jésus, le Christ. On passe du groupe des « frères de Jésus » qui représente le milieu familial de Marie (et qui est marqué par de nettes tendances judaïsantes), à cette communauté du disciple bien-aimé à qui il fut donné d’accueillir et d’entourer la mère de Jésus (et qui témoigne d’une plus ample manière de concevoir le type de rassemblement qu’a voulu Jésus), par l’insistance de tout le courant paulinien sur la portée proprement universelle de l’Église chrétienne.

Moyennant quoi on pourrait sans doute reconnaître que l’axiome cité au début de cette recension n’est pas sans pertinence… si on le reçoit comme invitant non pas à « toujours en rajouter » à propos d’une Marie célébrée en quelque sorte pour elle-même, mais à la resituer systématiquement au sein de l’ensemble du Mystère – christologique, et donc à la fois ecclésial et théologal – que professe la foi des chrétiens. (Joseph Doré, archevêque émérite de Strasbourg)
Niveau de difficulté : exigeant

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org