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Saint Paul
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Beaude Pierre-Marie
Saint Paul. L’œuvre de métamorphose
2-204-09228-9
Saint Paul. L'oeuvre de métamorphose
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Par Pierre-Marie Beaude
 
Pierre-Marie Beaude
Saint Paul. L’œuvre de métamorphose

« Théologies », Éd. du Cerf, Paris, 2011, 432 p., 29 €

Ce livre est une somme : il offre le fruit d’un travail de très longue haleine, le compagnonnage avec l’œuvre paulinienne d’un théologien original, professeur émérite de l’université Paul-Verlaine de Metz, ne cessant de dialoguer avec les sciences humaines et la littérature. Cette approche interdisciplinaire permet à Pierre-Marie Beaude (P.-M.B.) de sortir des sentiers battus et des oppositions traditionnelles sur le centre de l’œuvre paulinienne. Plus largement, il pose un principe organisateur à la fois esthétique et anthropologique : le principe de la « métamorphose » qui le conduit à mener à travers les lettres de Paul un parcours figuratif du corps. Le code « métamorphique » s’impose aux figures de façon à ce que les passages et transformations procèdent par sauts et ruptures : on voit à quel point le décentrement qu’opère la foi (la « justification » !) en relève. Le renversement rebut/gloire, mort/résurrection, qui affecte le corps chez Paul en est également un exemple frappant.

P.-M.B. fait appel à la richesse de sa culture littéraire pour montrer la spécificité de la pensée du corps et de la métamorphose chez Paul dans le contexte de la littérature hellénistique et latine, comme dans les courants juifs apocalyptiques et les premières expressions de la gnose. Par ailleurs il utilise l’outillage conceptuel issu des approches littéraires contemporaines (dont la sémiotique), mais aussi de la psychanalyse, de l’anthropologie et de la psychologie religieuse, pour interroger les textes pauliniens et vérifier la pertinence des lectures proposées.

L’itinéraire choisi organise les figures du corps. Il conduit du corps individuel de l’apôtre marqué dans la chair, au corps parlant des enthousiastes de Corinthe ou aux gémissements de l’Esprit dans la prière, du corps métamorphosé dans le passage à la vie nouvelle au corps qui a fait une expérience de Dieu ; il parvient ainsi jusqu’au cœur de la métamorphose qui est passage « au corps de l’autre ». À l’œuvre dans la vie des chrétiens, la métamorphose fait de leur « corps-moi » un « corps-nous » incorporé au « corps du Christ ». Le parcours situe ensuite la pensée paulinienne dans le contexte spatio-temporel de l’Empire romain. La comparaison avec l’œuvre de Luc est éclairante sur la question de la fondation des communautés. C’est enfin à travers le prisme de l’appartenance et de l’identité que P.-M.B. interroge le « récit de soi » de Paul, instaurateur d’une nouvelle pensée du sujet.

On ne résume pas un livre aussi dense. Les dossiers successifs font appel à des thématiques qui traversent diverses lettres ; P.-M.B. articule les tensions et les échos en une démonstration magistrale du caractère symphonique de l’œuvre de Paul. Un plan détaillé permet au lecteur d’entrer dans le livre sans perdre le fil de l’ensemble. À la fin de chaque chapitre, un point est fait sur les acquis de la recherche. Soulignons seulement deux acquis majeurs de cette étude nuancée.

D’abord, l’expression proprement métamorphique du « corps du Christ ». L’auteur mène un débat serré avec les multiples lectures auxquelles a donné lieu la métaphore, et il établit avec une remarquable fermeté la distinction que Paul tient entre l’Église (toujours locale), et le « corps du Christ » que chaque croyant rejoint par l’œuvre de métamorphose. Une tension s’instaure entre le geste fondateur de communautés et l’appel sans cesse renouvelé aux croyants pour qu’ils entrent dans le rôle offert d’être « corps du Christ », Ainsi l’institution d’une « Église-elle » est chaque fois au service « de la métamorphose en corps du Christ de ceux qui forment le rassemblement et sont appelés à être la corporation vivante du Christ unique auquel ils s’unissent » (p. 169).

Ensuite, P.-M.B. montre que Paul ignore largement l’inscription de la vie nouvelle dans l’espace-temps de l’Empire romain. Au contraire de Luc, Paul refuse une pensée de l’Empire, et il n’utilise le grand récit d’Israël que pour le reconfigurer à la lumière de l’Évangile. Le temps paulinien est le temps de l’urgence eschatologique qui vient croiser et réorienter le temps privé de chaque croyant pour susciter une métamorphose de son corps et de ses appartenances, et l’instaurer comme sujet singulier toujours ouvert sur l’autre. De ce fait, P.-M.B. considère que la pensée métamorphique de Paul n’a pas eu de descendance, tant elle était en tension avec la nécessaire politique « instituante » de l’Église destinée à durer et à se déployer dans l’Empire.

La redécouverte contemporaine de cette pensée de la métamorphose peut renouveler les approches anthropologique et ecclésiologique de la foi chrétienne dans un contexte de post-modernité. Soutenu par une écriture qui reste limpide malgré la subtilité du propos, le livre de P.-M.B. se lit avec bonheur. Il passionnera ceux qui sont suffisamment entrés dans les lettres pauliniennes pour en repérer les tensions et les difficultés, et reconnaître le ferment de réflexion théologique qu’elles n’ont cessé d’être depuis vingt siècles. (Roselyne Dupont-Roc)
Niveau de lecture : exigeant
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org