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Jésus
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Luc
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Aletti Jean-Noël
Le Jésus de Luc
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Le Jésus de Luc
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Par Jean-Noël Aletti
 
Jean-Noël Aletti
Le Jésus de Luc

« Jésus et Jésus-Christ » n° 98, Desclée-Mame, Paris, 2011, 258 p., 28,50 €.

Jean-Noël Aletti (JN.A.) a développé une approche narrative de Luc en des travaux précédents, en particulier dans L’Art de raconter Jésus Christ (Seuil, 1989) et Quand Luc raconte. Le récit comme théologie (Cerf, 1998). Il complète ici son analyse en expliquant la fonctionnalité de certaines techniques narratives dont Luc se sert pour construire sa christologie. En suivant la construction du personnage Jésus dans le troisième évangile et celle de ses disciples à sa suite dans le livre des Actes, il veut faire découvrir l’identité de Jésus qui se donne à lire dans la progression du double récit (Luc/Actes).

Selon les spécialistes du problème synoptique, Luc serait postérieur à Marc et à Matthieu, son projet viendrait donc compléter ceux de ses prédécesseurs et JN.A. s’interroge au départ sur les intérêts du rédacteur lucanien : pourquoi et comment Luc « raconte »-t-il Jésus de Nazareth à la suite des autres synoptiques ? JN.A. parle de l’aspect « véridictionnel » du récit qui sert le projet historien et théologien de l’évangéliste. Ce dernier veut en particulier montrer la fidélité d’un Jésus avec la volonté de son Père céleste et avec le passé biblique et la conformité de ses disciples à la volonté de leur maître. Il s’agit de la cohérence du parcours de Jésus malgré son apparent échec et aussi de la fiabilité des témoins. Le parcours christologique du volume couvre les deux volets du diptyque Luc/Actes, car le Jésus de Luc n’est pas seulement celui de l’évangile, mais aussi, par les annonces faites en Luc et réalisées en Actes, celui décrit dans les Actes au travers des disciples conformes à leur maître.

Pour soutenir ce projet « véridictionnel », Luc utilise plusieurs techniques : allusions scripturaires, typologie (prophétique, messianique…), synkrisis (parallélisme), dont le développement et le fonctionnement sont décrits au long des huit chapitres du livre, en étudiant quelques épisodes représentatifs de la christologie élaborée en Luc/Actes. Ainsi est expliquée la façon dont Luc, pour montrer au lecteur la solidité et la vérité de l’enseignement reçu, s’appuie d’abord sur des documents fiables (tel l’AT) et expose comment les événements décrits y trouvent leur confirmation en étant l’exaucement d’une attente, l’accomplissement d’une préparation (la grille typologique). Luc décrit ensuite comment les paroles et les actes de Jésus furent conformes à son statut de Sauveur, Fils de Dieu, prophète, Roi et Messie davidique. C’est pourquoi, l’évangéliste part de l’être non connu de Jésus et va montrer comment la reconnaissance va pouvoir s’opérer progressivement, grâce à tous les signes proposés aux autres acteurs du récit. Dès le commencement (en Lc 1–2) les informations relatives à l’être de Jésus (le genos, la paideia) sont données au lecteur par le narrateur et par les voix angéliques, puis énoncées par des acteurs humains de façon prophétique afin que la vérification se fasse en Lc 3–24, au niveau de l’apparaître (les praxeis).

La christologie des premiers chapitres « est exprimée autour de deux figures, une première, prophétique, qui détermine le choix de nombreux épisodes et permet aux personnages du récit de se prononcer sur l’identité de Jésus, et une deuxième, messianique, qui prend son envol avec les déclarations de Jésus en Lc 7,22-27 et arrive à son terme en 9,18sq avec la profession de Pierre » (p. 127). La thématique messianique est réservée aux disciples alors que la première est destinée aux foules.

JN.A. souligne l’importance du premier discours de Jésus (Lc 4,16-30), sa parole est prophétique, et c’est lui qui donne le critère permettant de le reconnaître comme prophète authentique. L’annonce de son rejet (v. 24) et son effectuation quasi immédiate (v. 28-29) confirment que ce qui devrait être un contre-signe (le rejet) est en fait ce qui scelle la vérité de son envoi. Au moment même où il est exclu et jeté hors de la ville par ses concitoyens, Jésus est prophète et sa parole ne pourrait avoir plus d’autorité. Il est ensuite montré comment la typologie prophétique « donne corps et profondeur à la christologie » (p. 115) lucanienne dans plusieurs épisodes comme ceux de la veuve de Naïm (Lc 7,11-17) et de la guérison des dix lépreux (Lc 17,11-19), où parallèlement à la figure éliséenne, la thématique de la royauté se développe. Tout en demeurant discrète, cette typologie a une dimension proleptique qui n’est pas séparée des modèles vétérotestamentaires. La prophétie de Jésus en Lc 4 s’accomplit non seulement en Luc mais elle a des répercussions tout au long des Actes. Les épreuves de Paul sont celles de Jésus, prophète rejeté par les siens à cause de sa vocation même.

Non seulement les analyses rigoureuses apportent des résultats probants, mais elles donnent aussi des repères et une grille de lecture du récit lucanien. Pour Luc, nous est-il dit, « raconter ne consiste pas seulement à dire une rencontre et à montrer les traces durables, fortes, décisives, qu’elle a laissées dans le cœur des disciples, mais aussi et surtout à mettre en valeur la cohérence d’un itinéraire, en mettant les événements vécus par Jésus et ses disciples en rapport avec le passé biblique ; c’est pourquoi les allusions du type promesse/accomplissement structurent le récit » (p. 11). Le livre de JN.A. vaut plus qu’un détour.
(Sylvie de Vulpillières)
Niveau de lecture : moyen
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org