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Critique biblique
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Gibert Pierre
L’invention critique de la Bible, XVe–XVIIIe siècles
2-07-078653-4
L'invention critique de la Bible, XVe–XVIIIe siècles
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Par Pierre Gibert
 
Pierre Gibert
L’invention critique de la Bible, XVe–XVIIIe siècles

« Bibliothèque des Histoires », Gallimard, Paris, 380 p. 27,50 €

L’exégèse critique de la Bible a aujourd’hui acquis une légitimité peu contestée. Pourtant, le chemin qu’il lui a fallu emprunter pour parvenir à ce statut est loin d’avoir été sans encombre. Pour comprendre les résistances que la critique biblique a rencontrées au long de son histoire, ainsi que pour démêler les malentendus que parfois elle suscite encore, il est utile de se souvenir des circonstances qui l’ont vu naître. C’est à quoi s’est appliqué Pierre Gibert (P.G.) dans son dernier ouvrage.

Se concentrant sur une période qui s’étend du XVe au XVIIIe siècle, P.G. retrace les circonstances complexes qui ont permis à cette lecture nouvelle de voir le jour, de se donner ses méthodes propres et de devenir consciente d’elle-même comme d’une science à part entière. Après en avoir désigné les antécédents, du précurseur Lorenzo Valla (XVe s.) à Joseph Juste Scaliger (XVIe s., premier auteur à populariser le mot « critique » concernant la Bible), en passant par des figures illustres telles que Luther, Érasme ou Sébastien Castellion, P.G. présente successivement les grands représentants d’une science qui, en fait, ne prend son véritable essor qu’au XVIIe siècle, tant en Angleterre, avec Brian Walton, qu’en France, avec Louis Cappel et Jean Morin, ou en Hollande, avec Hugo Grotius. Ce nouveau type de lecture intéresse alors aussi des philosophes tels que Louis Meyer et, bien sûr, Spinoza, qui publie en 1670 son fameux Traité théologico-politique, dans lequel le critère de l’interprétation s’affirme pour la première fois aussi explicitement comme dépendant d’une enquête historique.

C’est moins de dix ans après que Richard Simon fait paraître son Histoire critique du Vieux Testament, qui connaîtra le destin malheureux que l’on sait. Le caractère fondateur de l’ouvrage, que lui valent sa radicalité, ses dimensions, son érudition et sa largeur de vues, conduit P.G. (qui l’a récemment réédité, voir CE 149, p. 67) à y consacrer un bon tiers de son livre. L’œuvre de Simon, où se déploie et se concentre tout ce qui jusqu’alors n’était qu’en germe ou dispersé, permet en effet d’envisager dans leur articulation tous les problèmes impliqués par l’approche critique de la Bible : l’établissement du texte en ses différentes versions, sa traduction, ses difficultés, l’histoire de sa constitution, le commentaire qui en résulte, le rapport avec le judaïsme et ses traditions d’interprétation et, bien sûr, l’inspiration. Le fait que Richard Simon ait trouvé peu de lecteurs en France explique l’approche superficielle et peu féconde d’un siècle des Lumières qui, en matière de critique biblique, a peu brillé. C’est en Angleterre et en Allemagne que l’œuvre a fini par porter des fruits, qu’il appartiendra au XIXe siècle de récolter.

C’est au seuil de cette nouvelle étape, au cours de laquelle la méthode critique continuera à s’affirmer et à progresser, que P.G. met un terme à son enquête. Si, durant les quatre siècles qu’il nous raconte, la critique sacrée, en réaction contre les abus de l’allégorie, s’est surtout focalisée sur la forme du texte et sur le corpus stratégique que constitue le Pentateuque, c’est bientôt sur le contenu même de la Bible, en tous ses livres, qu’elle concentrera ses efforts. La fécondité de ses résultats et la profondeur des dimensions nouvelles qu’elle a données à l’intelligence de la foi ne lui méritent pas seulement la reconnaissance institutionnelle qu’elle a trop tardivement obtenue ; ce sont aussi là de sérieux motifs de gratitude envers des hommes qui ont consacré leur vie à l’étude de la Bible et que P.G. nous empêche d’oublier. (Stéphane Beauboeuf)
Niveau de lecture : exigeant
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org