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Animation biblique
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Eglise
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Parole de Dieu
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Pastorale biblique
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Martini Carlo Maria
La Parole de Dieu dans la vie de l'Église ou l'animation biblique de toute la pastorale
Théologie
 
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Le titre qui m'a été proposé pour cette conférence est complexe...
 
En septembre 2005, pour le 40e anniversaire de la constitution conciliaire Dei Verbum (1965), la Fédération biblique catholique (F.B.C.) et le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens ont organisé un congrès intitulé « La Sainte Écriture dans la vie de l’Église » (voir BIB n°66 et 67 [2006]). Le cardinal Martini y a donné une conférence qui, en quelque sorte, concentre son expérience durant ses vingt-deux ans comme archevêque du diocèse de Milan (1979-2002).

Le titre qui m’a été proposé pour cette conférence est complexe. Il se compose de deux parties (la place de la Parole dans l’Église et l’animation biblique de la pastorale) dont la connexion, bien qu’elle paraisse évidente, n’est pas simple à expliciter avec rigueur[1].

J’ai reformulé ce titre par une série de questions […] que je ne pourrai pas toutes approfondir. Je me limiterai à mettre en évidence quelques aspects pratiques concernant l’animation biblique de la pastorale. Le texte de référence est bien sûr la Constitution dogmatique Dei Verbum.

Un souvenir personnel

Auparavant, je heureux de commencer par un souvenir de Jean Paul II qui me touche personnellement, puisque dans son avant-dernier livre intitulé Levons-nous et allons (trad. fr. Plon 2004), le pape parle de l’évêque comme d’un « semeur » et d’un « serviteur » de la Parole. Il commente ainsi : « La tâche de l’évêque est de se faire serviteur de la Parole. Comme tout maître, l’évêque siège dans une chaire, cette chaire qui a un emplacement symbolique dans l’église appelée "cathédrale". Il s’assied là pour prêcher, pour proclamer et expliquer la parole de Dieu. » Le pape poursuit en notant que, bien sûr, l’évêque a de nombreux collaborateurs dans cette mission de proclamation de la Parole : les prêtres, les diacres, les catéchistes, les enseignants, les professeurs de théologie et un nombre de plus en plus grand de laïcs bien formés, fidèles à l’Évangile. Puis il écrit (et ses paroles me touchent profondément) :

« Cependant, personne ne peut se substituer à l’évêque qui s’assoit dans sa cathèdre ou se présente à l’ambon de son église épiscopale pour exposer personnellement la Parole de Dieu à ceux qui sont assemblés autour de lui. Il est comme le scribe devenu disciple du Royaume et comparable au maître de maison, qui sort de son trésor du neuf et de l’ancien. Je suis heureux de mentionner ici le cardinal Carlo Maria Martini, archevêque émérite de Milan, dont les catéchèses attirent dans la cathédrale de sa ville toute une foule de gens, auxquels il dévoile le trésor de la parole de Dieu. Et ce n’est là qu’un de ces nombreux exemples qui montrent à quel point les gens ont faim de la Parole de Dieu. Qu’il est important de satisfaire cette faim ! J’ai toujours eu la conviction profonde que si je voulais répondre à cette faim d’autrui, je devais suivre l’exemple de Marie en étant le premier à écouter personnellement la parole de Dieu et à la méditer dans mon cœur. »

J’ai cité cette page car je garde un vif souvenir des merveilleux moments vécus dans la cathédrale de Milan en compagnie de milliers et de milliers de jeunes écoutant en silence la Parole de Dieu. Je l’ai fait également en hommage à Jean Paul II qui a eu la bonté de me mentionner dans son avant-dernier livre. Je voudrais maintenant souligner ceci : si nous pouvons aujourd’hui répondre à cette faim de la Parole de Dieu avec surabondance, c’est bien grâce au document conciliaire dont nous célébrons l’anniversaire : Dei Verbum.

1. Quelles étaient les questions ouvertes sur l’Écriture au début du Concile ?

Je me limiterai à quelques remarques, suffisantes pour éclairer le sujet qui nous occupe. Une lecture rapide des rapports publiés à l’époque révèle vite qu’il existait trois sujets brûlants dans le domaine des études bibliques et de la place de l’Écriture dans l’Église.

1. La relation entre la Tradition et l’Écriture. Le débat était tout particulièrement vif en Europe du Nord, dans le contexte du dialogue entre protestants et catholiques. Le problème était de savoir si l’Église tirait ses dogmes de la seule Écriture Sainte ou également d’une tradition orale contenant des données qui ne se trouvaient pas dans l’Écriture

Le concile de Trente, quatre siècles auparavant, avait déjà abordé cette question et rejeté la formule proposée alors, à savoir que la vérité révélée se trouvait « partim in libris scriptis et partim in sine scripto traditionibus »(en partie dans les livres écrits et en partie dans les traditions non écrites). Il avait adopté une formule qui ne préjugeait pas de solution, affirmant que la vérité révélée se trouvait « in libris scriptis et sine scripto traditionibus ». Le partim-partim avait fait place à un simple et.

La question était devenue cruciale suite aux discussions animées de théologiens contemporains, catholiques et protestants. Le Concile la traita en profondeur. Il ne m’appartient pas ici de reconstruire l’histoire de ce débat. Je me contenterai de mentionner la solution à laquelle il aboutit.

2. L’application de la méthode historico-critique à la Sainte Écriture et le problème connexe de l’inerrance des Livres saints. Des progrès avaient été faits par rapport à la doctrine extrêmement rigide du passé, telle la reconnaissance de la validité des genres littéraires, et cela grâce à l’encyclique Divino afflante Spiritu (1943). Mais la question demeurait encore pendante et avait fait l’objet d’une controverse acharnée à la fin des années 1950 avec pour cible principale l’enseignement de l’Institut biblique pontifical, accusé de ne pas tenir compte de la vérité traditionnelle de l’inerrance des Livres saints.

Le problème ne touchait pas uniquement l’interprétation des Écritures, mais également la relation quotidienne des fidèles avec la Bible. Si la seule possibilité laissée aux fidèles était une interprétation quasi fondamentaliste des Livres saints, la plupart d’entre eux, à commencer par plus instruits, ne tarderaient pas à s’en aller.

3. Un autre thème très présent à l’époque, et qui touche de près notre sujet, était celui du « mouvement biblique » qui, depuis une cinquantaine d’années, avait favorisé la familiarité avec les textes saints et une approche plus spirituelle de l’Écriture, comprise comme source de prière et d’inspiration pour la vie. Les initiatives étaient cependant quelque peu élitistes, en butte au soupçon et à la critique. Il était important de reconnaître officiellement ce qu’il y avait là de bon, de réguler la floraison des initiatives, de leur donner une place dans l’Église et, si nécessaire, de les rectifier en évaluant les risques de déviation – auxquels n’échappe pas, aujourd’hui encore, la lecture de la Bible pratiquée par les laïcs.

Tels étaient les grands thèmes qui occupaient l’esprit des Pères conciliaires. Notons que le concept de « révélation », qui, ultérieurement, s’est révélé décisif dans l’élaboration de la Constitution, n’était pas lui-même en débat.

2. Comment ces questions ont-elles été éclaircies lors du Concile, surtout celle qui concerne l’Écriture Sainte dans la vie de l’Église ?

Le schéma préparatoire qui traitait de ces questions, élaboré par la commission prévue, fut présenté aux Pères le 14 novembre 1962, sous le titre de Constitutio De fontibus Revelationis (Constitution sur les sources de la Révélation).

Cette première session fut orageuse. Le cardinal Liénart affirma simplement : « Hoc schema mihi non placet» (« ce schéma ne me convient pas »). Les cardinaux Frings, Léger, Koenig, Alfrinck, Ritter et Bea émirent eux aussi de vives critiques à l’égard du texte. D’autres Pères, cependant, adop-tèrent la position inverse. C’est dans ce contexte très tendu que, le 20 novembre, on procéda au vote. La décision de poursuivre la discussion l’emporta, au grand mécontentement de certains. C’est alors que le pape Jean XXIII intervint. Dans un geste de grande sagesse, il demanda le retrait du schéma et confia à une nouvelle commission le soin d’en revoir le contenu.

Alors commença un long travail, ponctué de hauts et de bas, qui produisit plusieurs rédactions dont la dernière fut finalement acceptée le 22 septembre 1965. Les Pères continuèrent cependant à proposer de nombreux modi (modifications). Ceux-ci furent examinés et insérés dans la dernière version, approuvée le 20 octobre. Et c’est ainsi que le Concile parvint au vote final le 18 novembre 1965 avec 2344 voix « pour » et 6 voix « contre ».

Quels furent les points élucidés par ce nouveau texte qui reçut le titre de « Constitution dogmatique sur la Révélation divine » ou Dei Verbum – selon les premiers mots du texte insérés à la suite d’une proposition faite lors de la dernière discussion de septembre 1965 ? J’en rappellerai quatre.

1. Le concept de « Révélation » – qui, comme je l’ai dit plus haut, n’était pas en débat au début du Concile – fut graduellement clarifié au cours des discussions et des remaniements du texte. Nous le trouvons désormais au n°2 de la Constitution. La Révélation ne se rapporte plus à des vérités mais avant tout à l’auto-communication de Dieu : « Il a plu à Dieu, dans sa bonté et sa sagesse, de se révéler lui-même et de faire connaître le mystère de sa volonté : par le Christ, Verbe fait chair, les hommes ont, dans le Saint-Esprit, accès auprès du Père, et deviennent participants de la nature divine (DV n°2).

Cette clarification sur la nature de la Révélation a eu un effet positif sur l’ensemble du texte et a contribué à la réception favorable du document.

2. Le concept de « Tradition » au sens large. Compte tenu de la façon habituelle d’en parler dans le passé, le Concile offre, dans le texte final de la Constitution, une définition large de la Tradition : « Ainsi l´Église, dans sa doctrine, sa vie et son culte, perpétue et transmet à toutes les générations tout ce qu´elle est elle-même, tout ce qu´elle croit » (DV n°8). L’unité de la Tradition et de l’Écriture est également affirmée, contre toute tentative de les séparer : « La Tradition sacrée et la Sainte Écriture possèdent donc d´étroites liaisons et communications entre elles. Toutes deux, en effet, découlant de la même source divine, se réunissent, peut-on dire, en un seul courant, et tendent à la même fin. Car la Sainte Écriture, c´est la parole de Dieu en tant qu´elle est consignée par écrit sous l´inspiration de l´Esprit divin » (DV n°9).

Les numéros suivants explicitent la relation entre les trois dimensions : Tradition, Écriture et Parole de Dieu : « La Tradition sacrée et la Sainte Écriture constituent l´unique dépôt sacré de la parole de Dieu qui a été confié à l´Église » (DV n°10).

3. Quant aux discussions concernant l’interprétation de l’Écriture et, surtout, l’absence d’erreurs qu’elle comporte, le Concile proposa, dans sa formulation définitive, une conception large de l’inerrance. Le premier schéma préparatoire parlait d’une inerrance in qualibet re religiosa et profana (« en toute chose religieuse et profane »). Le texte final affirme : « Il s´ensuit qu´on doit confesser que les livres de l´Écriture enseignent nettement, fidèlement et sans erreur, la vérité telle que Dieu, en vue de notre salut, a voulu qu´elle fût consignée dans les Saintes Lettres » (DV n°11). On mettait fin ainsi à de nombreux et vains débats initiés dans le passé.

4. Mais ce qui nous intéresse surtout ici, c’est le travail du Concile dédié à l’importance et à la place centrale de la Sainte Écriture dans la vie de l’Église (DV chapitre 6, n° 21 à 25). Dans sa rédaction finale, le document fait siennes les préoccupations du mouvement biblique et promeut la familiarité priante de tous les fidèles avec l’Écriture. Le Concile s’est attaché à ce thème pendant toutes les sessions jusqu’à la dernière, en corrigeant inlassablement le texte pour y intégrer des propositions ou des amendements de dernière minute – ce qui rend l’histoire de ce chapitre particulièrement complexe et difficile à décrire. Je me limiterai aux points fondamentaux, en commençant par un rappel de la place tenue par l’Écriture dans l’Église catholique à l’époque de Vatican II.

3. Quelle était la place de l’Écriture dans la vie de l’Église à l’époque de Vatican II ?

On peut décrire la situation qui prévalait jusqu’au début du xxe siècle avec les mots de Paul Claudel : « Le respect de la plupart des chrétiens pour l’Écriture est sans bornes ; mais ce respect se manifeste surtout par l’éloignement » (dans La Vie intellectuelle n°16, 1948, p. 10).Même si ce propos paraît exagéré, il est vrai que les catholiques, et surtout les laïcs, se tenaient à distance du texte biblique (alors que les moyens indirects d’y accéder ne manquaient pas). Cela s’explique par diverses raisons dont une qui n’est pas la moindre : jusqu’au xixe siècle, seule une minorité savait lire et écrire. Le principal motif est cependant à chercher dans une certaine défiance des autorités ecclésiastiques. Elles ne tenaient pas à ce que les laïcs lisent la Bible, et cela en réaction à la Réforme protestante et à divers mouvements qui, depuis le Moyen Âge, promouvaient le contact direct avec l’Écriture mais dissociaient en fait cette lecture du cadre ecclésial.

Jusqu’au Moyen Âge, nous ne trouvons pas de trace de dispositions prises pour limiter l’accès à l’Écriture – seul le coût prohibitif des manuscrits en rendait l’usage difficile aux fidèles. Selon nos informations, des restrictions apparaissent pour la première fois dans des conciles locaux, par exemple celui de Toulouse (1229) à l’occasion de la lutte contre les Albigeois, ou celui d’Oxford (1408) suite à l’affaire John Wicliffe, précurseur de la Réforme. D’autres interdictions suivront en Angleterre, en France et ailleurs. En promulguant l’Index des livres prohibés, Paul IV (1559) et Pie IV (1564) ont interdit également l’impression et la possession de bibles en langues vernaculaires, sauf permission spéciale. Autrement dit, la majorité des laïcs ne pouvaient accéder à l’ensemble de la Bible dans leur propre langue. De fait, seule la version latine (la Vulgate) a continué d’être éditée. Puis, en 1757, une permission générale a autorisé les traductions de la Vulgate à condition d’être pourvues de notes et approuvées par les autorités compétentes. […]

Le mouvement biblique, lui, a encouragé vivement tous les fidèles à un contact direct et à une familiarité priante avec les Écritures, traduites dans la langue du peuple à partir des textes originaux. Dans ses modalités les plus achevées, le mouvement exhortait à ce que cette lecture se situe dans le cadre de la Tradition de l’Église, comprise en un sens très proche de celui que lui donnera Dei Verbum, c’est-à-dire en tenant compte de tout ce que l’Église transmet dans sa vie, son culte, sa prière et sa doctrine. Il refusait d’être un mouvement réservé à quelques élites. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’il a dû faire face à de multiples résistances et à une incompréhension qui n’ont pas totalement disparu, même aujourd’hui.

4. Que dit le Concile sur la place de l’Écriture dans l’Église ?

Vatican II traite surtout de cette question au chapitre 6 deDei Verbum, qui a pour titre : « La Sainte Écriture dans la vie de l’Église ». Dès le début, le n° 21 énonce un principe fondamental : « La prédication ecclésiastique tout entière, tout comme la religion chrétienne elle-même, doit donc être nourrie et guidée par la Sainte Écriture ». Après cette affirmation, le chapitre applique le principe aux traductions en langues modernes et à la nécessité d’une étude approfondie des textes sacrés par les exégètes. Il souligne l’importance de la Sainte Écriture dans la théologie et, finalement, encourage tous les fidèles à lire la Bible.

Au n° 25, après avoir recommandé la lecture de l’Écriture aux prêtres, diacres et catéchistes, il affirme : « Pareillement, le saint Concile exhorte avec force et de façon spéciale tous les chrétiens, surtout les membres des instituts religieux, à acquérir par la lecture fréquente des divines Écritures "une science éminente de Jésus-Christ" [Ph 3,8] ». Cette exhortation pressante destinée à tous les fidèles – une donnée fondamentale du mouvement biblique – répondait à la requête de nombreux Pères conciliaires. Une phrase incisive de saint Jérôme ajoute : « Car ignorer les Écritures, c´est ignorer le Christ ».

Le Concile recommande ensuite à tous les fidèles d’approcher « de tout leur cœur le texte sacré lui-même, soit par la sainte liturgie… soit par une pieuse lecture » (qu’aujourd’hui nous appelons généralement lectio divina et sur laquelle nous reviendrons). Le texte ajoute que « la prière… doit accompagner la lecture de la Sainte Écriture pour que s´établisse un dialogue entre Dieu et l´homme, car "c´est à lui que nous nous adressons quand nous prions ; c´est lui que nous écoutons, quand nous lisons les oracles divins" (saint Ambroise, De officiis ministrorumI, 20, 88) ».

Il est ensuite question d’une lecture que nous dirions « spirituelle », c’est-à-dire vécue sous l’impulsion du Saint-Esprit, par qui « toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, réfuter, corriger, former à la justice » (2 Tm 3,16). C’est une lecture qui est guidée par l’Esprit de vérité, lequel conduit « dans la vérité tout entière » (Jn 16,13) et « scrute tout, même les profondeurs de Dieu » (1 Co 2,10).

Cette lecture se fait en Église, dans la mouvance de la grande tradition ecclésiale, dans le contexte de toutes les vérités de foi et en communion avec les pasteurs de l’Église.

5. Quelles sont les conséquences pour l’animation biblique de la pastorale, en particulier pour la lectio divina des fidèles ?

Mon expérience d’archevêque de Milan, pendant plus de vingt-deux ans, m’a permis de constater les fruits d’une prière faite à partir des Écritures. Un grand nombre de jeunes et d’adultes trouvent dans la familiarité avec la Bible la capacité d’orienter leur vie selon la volonté de Dieu. Et cela, même dans une grande ville moderne et dans le contexte de la sécularisation.

Nombre de chrétiens engagés et de prêtres ont trouvé dans la lecture priante de l’Écriture un moyen d’assurer l’unité de leur vie ; dans une existence souvent fragmentée et tiraillée entre mille exigences, il est essentiel de trouver un point de référence solide. Le dessein de Dieu présenté par les Écritures, dont le sommet est Jésus Christ, permet d’unifier nos vies dans ce dessein de salut.

De plus, la familiarité priante avec la Bible nous aide à affronter l’un des grands défis de notre temps, à savoir vivre ensemble avec des gens divers, non seulement par la race mais aussi par la culture, sans se détruire, sans s’ignorer, en se respectant et en s’encourageant mutuellement à une vie plus authentique.

Cela vaut également pour toute démarche œcuménique et pour la rencontre avec les grandes religions. On ne devrait aboutir ni à des conflits ni à des barrières, mais plutôt à aider les femmes et les hommes sincèrement croyants à comprendre les trésors des autres et à faire comprendre les leurs, ceci pour inviter chacun à une plus grande vérité et transparence devant Dieu et ses appels.

Si je m’interroge sur les racines de cette expé-rience, je les trouve principalement dans la Parole par qui « tout a été fait » et sans laquelle « rien n’a été fait » (Jn 1,3). Nous sommes « engendrés à nouveau d’une semence non pas corruptible mais incorruptible, c’est-à-dire la Parole de Dieu vivante et permanente » (1 P 1,23). Face à la Parole, nous nous reconnaissons dans notre commune origine, notre dignité, fondamentalement frères et sœurs par-delà de tout ce qui nous sépare.

Les modalités concrètes de l’animation biblique de la pastorale sont évidemment multiples et il faut laisser un espace de créativité aux pasteurs et aux fidèles. Je peux simplement mentionner quelques expériences : les semaines de méditations vespérales, dans la cathédrale ou dans les paroisses, sur un personnage ou un livre biblique ; les catéchèses à la radio ou à la télévision suivies par des centaines de milliers de personnes dans le diocèse ; même la Cattedra dei non credendi (la chaire des non-croyants) où se rencontraient des personnes en recherche sur le plan de la foi avait son point d’ancrage dans un texte de l’Écriture.

Je voudrais maintenant m’arrêter sur la lectio divina à proprement parler, qui, en un certain sens, est à la base de tout et donne la méthode essentielle pour toute l’animation ultérieure. Le Concile la recommande à tous les croyants. Il s’agit d’une expérience spirituelle et méditative et pas seulement exégétique. L’idée est de se mettre devant le texte avec une explication simple qui ressaisit les significations fondamentales et l’actualité du message. Celui qui lit et médite peut ainsi se laisser interpeller et conduire à la prière à partir du texte qu’il a sous les yeux. En effet, la Bible ne doit pas être considérée seulement dans ses contenus et ses affirmations tel un texte écrit qui dit quelque chose à quelqu’un, mais bien plutôt comme la parole de Quelqu’un à celui qui lit, suscitant un dialogue de foi et d’espérance, de repentir, d’intercession, d’offrande de soi… Telle a été la lectio divina traditionnelle pendant le premier millénaire chrétien. C’est elle qui est privilégiée dans les homélies des Pères de l’Église (je pense aux explications de saint Ambroise à Milan ou de saint Augustin à Hippone) : une lecture finalisée par la rencontre avec l’Auteur de la Parole, une lecture capable de façonner et d’orienter l’existence humaine.

Personnellement, j’ai toujours essayé de faire en sorte que le plus simple des fidèles puisse pratiquer ce type de lecture sans trop de complications au niveau de la méthode. Ce n’est pas un hasard si j’ai institué, dans la cathédrale de Milan, des « écoles de la Parole » qui ont enseigné à des milliers de jeunes une approche simple et priante du texte sacré. Certes, il existe de multiples façons de faire la lectio, mais, personnellement, je suis convaincu que les gens ont besoin d’être initiés à une méthode simple, facile à retenir et que j’exprime par la triade :lectio, meditatio, contemplatio.

Par lectio, j’entends la lecture et la relecture du passage que nous avons devant nous (dans l’idéal, issu de la liturgie du jour). Nous cherchons à en découvrir le rythme (la structure), les mots clés, les personnages et les actions qui les caractérisent. Puis nous replaçons le passage dans le contexte du livre biblique d’où il a été tiré et dans le contexte tant de l’ensemble de la Bible que de l’époque où il a été écrit (nous lisons ce texte « aujourd’hui » !). Cette étape est trop souvent négligée car les gens ont l’impression de connaître déjà le texte pour l’avoir lu ou entendu bien des fois. Or, il devrait être lu comme si c’était la première fois car, analysé de manière simple, il révélera des aspects restés cachés ou implicites. En bref il s’agit de répondre à la question : que dit le texte en soi ?

Par meditatio, j’entends une réflexion sur le message du texte, sur les valeurs permanentes dont il est porteur, sur les caractéristiques de l’action divine qu’il nous révèle. Cela revient à répondre à la question : que nous dit le texte ? Quels messages et quelles valeurs nous transmet-il ?

Par contemplatio ou oratio, j’entends le moment le plus personnel de la lectio divina, celui où j’entre en dialogue avec Celui qui me parle à travers le texte et toute l’Écriture.

Il me semble évident que l’exercice de lecture biblique ainsi décrit conduit chacun à la Parole où nous retrouvons notre unité et qui, en même temps, donne à nos cœurs de se « réchauffer », comme ce fut le cas pour les deux disciples qui ont écouté Jésus sur la route d’Emmaüs : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous tandis qu’il nous parlait sur le chemin et nous ouvrait les Écritures ? » (Lc 24,32).

C’est dans cette dynamique d’un cœur fervent centré sur la Parole que nous pouvons espérer un renouveau pour l’Église, bien au-delà des réalisations obtenues par les discussions et les consultations. Notre souhait le plus profond est que la proposition du Concile Vatican II dans Dei Verbum soit vraiment mise en application comme méthode pastorale dans toutes les communautés chrétiennes et avec tous les fidèles : que cette méthode de méditation et de prière basée sur l’Écriture devienne une pratique commune à tous les chrétiens – elle peut d’ailleurs constituer un antidote efficace à l’athéisme pratique de notre société, surtout en Occident ainsi qu’un ferment de communion avec les autres grandes religions en particulier celles de l’Orient.

L’insistance de l’Église sur la lectio divina s’est poursuivie après le Concile. Après Dei Verbumsont parus divers documents officiels importants, qui ont développé et approfondi certains aspects de la Constitution. J’en rappelle quelques-uns : le document de la Commission biblique pontificale intitulé L’Interprétation de la Bible dans l’Église (1993) reprend la question de l’interprétation de l’Écriture (cf. chapitre 3 de la Constitution) ; le document de la même Commission biblique intitulé Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne (2001) s’attache à la relation entre les deux Testaments (cf. chapitres 3 et 4).

Nombreuses ont été les occasions d’insister sur le fait que la Sainte Écriture devrait avoir la place centrale qui lui est due dans la vie de l’Église. Les exhortations à la lectio divinase sont multipliées. L’instruction de la Commission biblique pontificale de 1993 parle de la lectio comme d’une prière qui naît de la lecture de la Bible sous l’action de l’Esprit Saint. Dans le document programmatique pour le troisième millénaire, Novo Millenio Ineunte (« Au début du nouveau millénaire », 2001), Jean Paul II souligne la nécessité « que l’écoute de la Parole devienne une rencontre vitale, selon l’antique et toujours actuelle tradition de la lectio divina qui nous permet de puiser dans le texte biblique la parole vivante qui interpelle, oriente et façonne notre existence » (n°39). Il nous faudrait encore mentionner le document de la Congrégation pour la vie consacrée (Ripartire da Cristo, 2002) et d’autres documents similaires élaborés les congrégations romaines, sans oublier les documents des conférences épiscopales de différents pays. Cela nous montre à quel point, même au niveau officiel, les empreintes laissées sur le sol de l’Église par Dei Verbum continuent à porter fruit.

D’autres aspects ont été approfondis par les théologiens et les exégètes. Je mentionne en particulier le thème de la relation entre l’Écriture et la Révélation comme communication divine. Sur ce point, voici comment s’exprime récemment un théologien : « L’impression d’une certaine abstraction qui peut se dégager aujourd’hui d’une lecture globale de Dei Verbum… vient du fait que le chapitre 6 sur « La Sainte Écriture dans la vie de l’Église » ne structure pas jusqu’au bout l’ensemble de la Constitution ni même vraiment le concept de Révélation. C’est pourtant dans ce chapitre qu’on rejoint le principe pastoral donné, par Jean XXIII, au Concile comme son programme. On retrouve ici un des problèmes majeurs de la réception conciliaire qui doit tenir compte du fait que ce principe n’a pas été maintenu jusqu’au bout dans tous les documents, et qu’en raison de leur promulgation tardive, certains textes fondamentaux et très controversés comme Dei Verbum n’ont pas pu suffisamment influencer la rédaction des documents ecclésiologiques adoptés antérieurement »[2].

De nouveaux champs de recherche sont donc ouverts, quarante ans après la publication de Dei Verbum. Il s’agit de comprendre de façon plus organique les thèmes évoqués par le texte conciliaire et surtout de mettre en œuvre une action pastorale qui fasse vraiment ressortir la primauté de l’Écriture dans la vie quotidienne des fidèles, dans les paroisses et les communautés. L’avenir de la Constitution est par conséquent entre nos mains et surtout entre les mains de l’Esprit Saint qui, après avoir guidé les Pères conciliaires sur un terrain difficile et délicat, nous conduira tous, aujourd’hui et demain, à nous nourrir de la Parole et à y conformer nos vies.



© Cardinal Carlo Maria Martini, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 79 (décembre 2012) p. 8.

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[1] Traduction de la F.B.C. (que nous remercions de son autorisation) revue par le P. Gérard Billon. Original italien : http://www.deiverbum2005.org/Paper/ martini_i.pdf

[2] Christoph Théobald, « La Révélation. 40 ans après Dei Verbum » dans « Dans les traces… » de la constitution Dei Verbum du concile Vatican II. Bible, théologie et pratiques de lecture, « Cogitatio fidei » n° 270, Le Cerf, Paris, 2009, p. 31.
 
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