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Bach, Jean-Sébastien
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Figuralisme
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Charru Philippe
Le « figuralisme » de J. S. Bach
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Une écoute attentive de la musique de Bach rend sensible aux nombreuses discontinuités qui peuvent survenir dans le parcours d'une oeuvre...
 

Une écoute attentive de la musique de Bach rend sensible aux nombreuses discontinuités qui peuvent survenir dans le parcours d’une œuvre : brisure de mouvements ascendants et descendants, chromatisme, silence, rupture de rythme, parfois de tempo, ou encore relations harmoniques et contrastes de style surprenants. Rien n’est moins lisse qu’une page de musique de Bach. Ses architectures musicales sont fissurées. Les nombreuses irrégularités, les brèches et les fissures qu’on y rencontre, troublent l’espace musical et mettent à mal toute systématicité dans son approche. La musique de Bach fait toujours droit au surgissement imprévu de ce qu’on n’attend pas, même dans les polyphonies les plus savamment et rigoureusement élaborées. Ces discontinuités représentent le premier versant du figuralisme de Bach.

Mais ces traits d’écriture qui « fissurent » l’architecture musicale ne viennent pas au hasard. Leur place au contraire est toujours significative au regard des mots du texte. Ces fissures qui introduisent une discontinuité dans le développement linéaire de l’œuvre opèrent un véritable « changement d’ordre » : elles font passer du discours à l’expérience, de ce que dit le texte à sa réalisation en celui qui écoute. C’est pourquoi, dans ces fissures de l’architecture musicale, on peut discerner les traces de l’émergence du désir, un désir éveillé et travaillé au souffle de la Parole de Dieu. Celui qui, écoutant la musique de Bach, devient sensible à ces fissures, est renvoyé à l’ambivalence de son propre désir partagé et travaillé par de fortes tensions : tension entre la vie et la mort, tension entre le don de l’Esprit et la faiblesse de la chair, ou plus exactement, tension de la présence du don de l’Esprit dans la faiblesse de la chair. Dans la plus pure tradition luthérienne, ces tensions se déchiffrent à partir de la croix du Christ.

Or, le figuralisme de Bach porte la marque indélébile du signe de la croix, qui prend dans sa musique la forme du « chiasme », c’est-à-dire une figure de rhétorique construite sur le croisement de deux éléments selon le modèle A/B suivi de B/A[1], formant ainsi une symétrie renversée. Dans la musique du cantor, cette figure du chiasme se rencontre non seulement dans le croisement de deux brefs motifs, mais, à plus vaste échelle, dans des architectures imposantes dont les différentes sections ou parties sont disposées symétriquement par rapport à un centre. Ainsi du Credode la Messe en si, ou de la seconde partie de la Passion selon Saint Jean, architectures musicales exceptionnelles dont la disposition des différentes pièces forme un immense chiasme. À ces deux exemples célèbres, il faudrait ajouter, entre autres, les nombreux chorals pour orgue construits eux aussi, en partie ou totalement, sur la base de cette figure.

Le figuralisme de Bach revêt donc deux caractères fondamentaux : les discontinuités qui fissurent l’architecture et la figure du chiasme. Ces deux caractères sont l’inscription à même le matériau musical – on pourrait dire à même le « corps sonore » de l’œuvre – du travail de la Parole de Dieu qui devient chair dans l’histoire de celui qui l’écoute et qui éprouve attrait et résistance, selon les nuances infinies des sentiments du cœur humain et le mystère de sa liberté. Ainsi dans ces fissures de l’architecture musicale, deviennent subitement manifestes et la faiblesse de la chair et la croix du Sauveur. C’est pourquoi le figuralisme de Bach renvoie, non pas au monde exubérant de l’allégorie, mais à la forme charnelle de la création confrontée à la clarté de la Parole de Dieu. La musique de Bach se nourrit de ce combat, elle le manifeste. Elle déjoue ainsi toute tentative de mise en scène pour engager dans une dramatique de conversion.

On le voit, cette notion de figuralismeest la pierre de touche du baroque d’inspiration luthérienne, une tradition indissolublement stylistique et théologique, qui éclaire la pensée musicale du cantor de Leipzig mais que sa musique elle-même a portée à son accomplissement. Le moment est donc venu pour nous d’ouvrir une partition et de voir ce figuralisme à l’œuvre. Je propose le motet Jesu meine Freude. Aux différents niveaux, de la composition du texte du motet, de son architecture musicale et de son écriture, nous allons voir comment Bach a lu une page de l’épître aux Romains de saint Paul et comment sa composition musicale ouvre à ses auditeurs le chemin d’une aventure intérieure que lui-même désignait, dans la ligne du courant de l’orthodoxie luthérienne, comme une « re-création » de l’esprit, dont il ne cessait de tout attendre.


©Philippe Charru, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 161 (septembre 2012), "Jean-Sébastien Bach, lecteur de l'Écriture", p. 94-96.


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[1] Deux exemples :« Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger »,« Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. »





 
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