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Herméneutique
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Interprétation de la Bible
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Vatican II
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Ramond Sophie
Interpréter l'Écriture : les impulsions données au concile Vatican II
Théologie
 
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Promulguée en 1965 et après trois ans de travail, la constitution sur la Révélation divine porte la trace de différents débats...
 

Au cours du concile Vatican II (1962-1965), la constitution sur la Révélation divine, Dei Verbum, a été travaillées sur trois ans, de novembre 1962 à novembre 1965 (voir BIB n°65, décembre 2005). Faire mémoire aujourd’hui du Concile, c’est approfondir l’identité de l’Église et sa mission dans le monde. Relire Dei Verbum après l’exhortation apostolique Verbum Domini (2010 ; voir BIB n°77, décembre 2011), c’est mesurer les changements apportés par ce texte dans la lecture de la Bible. Sœur Sophie Ramond, assomptionniste, revient sur les chemins qui ont été ouverts, en particulier la recherche de l’unité de la Bible.  

Texte issu de l’ouvrage collectif dirigé par Laurent Villemin, Des théologiens lisent le concile Vatican II. Pour qui ? pour quoi ?, Paris, Bayard, 2012 (à paraître). Nous remercions l’auteur et l’éditeur de nous autoriser à pré-publier ce texte (les intertitres sont de notre fait). 

Promulguée en 1965 et après trois ans de travail, la constitution sur la Révélation divineporte la trace de différents débats portant sur les rapports de l’Écriture et de la Tradition, l’importance de la première pour la théologie et l’application de la méthode historico-critique en exégèse. Elle est marquée par le renouveau biblique qui s’est fait jour dans les décennies avant le Concile et qui a profondément modifié l’attitude à l’égard de l’Écriture d’une large portion du monde catholique. Elleest certainement le texte qui permet le mieux d’apprécier le renouveau apporté par le concile Vatican II pour la lecture de la Bible.

Généralement considérée comme clôturant les débats ayant secoué l’exégèse catholique depuis la fin du XIXe siècle, Dei Verbum a reconnu l’apport des études bibliques dites historico-critiques. Mais elle a aussi permis la redéfinition des liens entre Écriture, Tradition et Magistère et a fortement souligné l’unité d’ensemble de la Bible. En relation à ce dernier point, elle s’est attachée à penser l’articulation de l’Ancien et du Nouveau Testament, ouvrant là un chantier qui sera largement repris. 

Les malheurs de l’exégèse critique 

Du point de vue des méthodes exégétiques, « le concile a constitué un formidable événement de rencontre et permis une modification du rapport de force en faveur de l’exégèse progressiste (qui a d’ailleurs perdu ce qualificatif pour s’appeler plus souvent « exégèse historico-critique », appellation née au XVIIIe siècle dans les facultés protestantes allemandes). Pourtant, le souvenir des périls passés : la Réforme, les railleries des Lumières au sujet de la Bible, le modernisme, tout concourait à créer dans le milieu des congrégations romaines une hostilité permanente aux orientations de cette exégèse »[1] dont le projet était de mobiliser les données de la philologie et d’appliquer aux livres bibliques la critique littéraire et historique. 

À travers la crise « moderniste »

Depuis la fin du XIXe siècle l’exégèse catholique se trouvait en effet affrontée au défi intellectuel représenté par la philosophie des Lumières et par la naissance des sciences humaines, par les progrès scientifiques remettant en cause le statut de la Bible comme livre de tous les savoirs.

Elle se débattait avec la difficulté épistémologique d’articuler les résultats d’une analyse scientifique et critique des textes bibliques et l’interprétation de l’Écriture reçue dans la tradition de l’Église. À cette époque, divers efforts furent alors entrepris pour concilier la religion chrétienne avec les conclusions de la philosophie agnostique et de la science historique d’inspiration rationaliste, ce qu’on évoque sous le nom de modernisme. L’idée était de maintenir en contact avec le christianisme tous les secteurs de la pensée humaine.

L’Église, en réalité, n’était pas prête à s’ouvrir au projet moderniste et aux questions qu’il posait. Dans ce contexte, l’école d’exégèse, qui s’était elle-même nommée « progressiste » et qui fut d’abord attachée au nom d’Alfred Loisy, reçut un coup d’arrêt considérable l’année 1907 au cours de laquelle deux actes majeurs condamnèrent le modernisme : le décret du Saint-Office Lamentabile sane exitu et l’encyclique Pascendi Dominici gregis du Pape Pie X. Parce que l’exégèse biblique est tenue par une double fidélité, et aux procédures éprouvées de la science historique et à la doctrine catholique, l’encyclique de Pie Xet les documents qui l’accompagnèrent voulurent donner des normes. En 1910, un Motu proprio appelé Sacrorum Antistitum demanda aux professeurs de théologie et aux clercs une profession de foi antimoderniste. La même année, un autre serment fut imposé aux futurs docteurs en Écriture Sainte par un autre Motu proprio,nommé Illibatae custodiendae, quileur faisait promettre de regarder les décisions du Saint-Siège comme la norme de leur enseignement et de leurs publications. 

Malgré le système doctrinal que l’encyclique opposait au modernisme, les exégètes progressistes continuèrent d’avancer leurs positions. Mais pour qu’un tournant soit véritablement pris et rendu visible il fallu attendre l’encyclique Divino afflante Spiritu promulguée par Pie XII en 1943, qui introduisit dans l’Église catholique les normes d’interprétation des Écritures proposées en vain quarante durant par les tenants de l’exégèse progressiste. Comme l’écrit P.-M. Beaude, « l’encyclique apparut comme une vraie libération et, pourrait-on dire, comme la charte des études bibliques. Elle favorisait le développement de l’exégèse critique, philologique et historique à un moment où certains mouvements refusaient de l’accepter pour en rester à une exégèse de type allégorique ou spirituel. Elle favorisait l’étude du sens littéral…. »[2].

Écriture, Tradition, Magistère

Quelque vingt ans plus tard encore, se ressaisissant de la question de l’articulation entre étude critique et tradition d’interprétation et pour sortir de la position théologique post-tridentine qui parlait des deux sources de la Révélation, la constitution Dei Verbum énonça que « la sainte Tradition et la Sainte Écriture sont reliées et communiquent étroitement entre elles. Car toutes deux, jaillissant d’une source divine identique, ne forment pour ainsi dire qu’un tout et tendent à une même fin » (DV 9). Elles constituent donc un « unique dépôt sacré de la Parole de Dieu, confié à l’Église» (DV 10). 

Comme le manifestent toutefois les cinq étapes de la rédaction de la constitution, cette question fut objet de débats épineux, dont les enjeux étaient dogmatiques mais aussi œcuméniques[3].Dans sa rédaction finale Dei Verbum met l’Écriture au centre de l’œuvre théologique : « la théologie sacrée s’appuie sur la parole de Dieu écrite, inséparable de la sainte Tradition, comme sur un fondement permanent ; en elle aussi elle se fortifie, s’affermit et se rajeunit toujours, tandis qu’elle scrute, sous la lumière de la foi, toute la vérité, qui se puise cachée dans le mystère du Christ. Les Saintes Écritures contiennent la parole de Dieu et, puisqu’elles sont inspirées, elles sont vraiment cette parole ; que l’étude de la Sainte Écriture soit donc pour la sacrée théologie comme son âme »(DV 24). Ce positionnement représente un tournant décisif dans l’histoire de l’exégèse et de la théologie catholiques. Si elle ne résout pas véritablement la tension doctrinale entre Écriture et Tradition, en invitant conjointement à une exégèse rigoureuse des textes bibliques sur les plans littéraire et historique et à leur interprétation à la lumière de la Tradition, en les posant comme fondements de la théologie, la constitution présente une ouverture réelle. Elle précise encore que le Magistère n’est pas au-dessus de la Parole de Dieu mais à son service (DV 10). Elle énonce que la parole de Dieu entendue par les successeurs des apôtres ne peut être proclamée sans un acte d’interprétation et que ce dernier doit être régulé par la communauté scientifique et par le Magistère.

Évolution de l’exégèse critique

Concernant l’acte d’interpréter, Dei Verbum reconnaît donc le rôle indispensable de l’exégèse critique dont elle souligne deux pôles : la nécessaire prise en compte du contexte historique de production des textes d’une part et l’attention à la totalité et à l’unité du livre biblique d’autre part. 

Le lien avec l’histoire 

En ce qui concerne le premier aspect, il est clair que la constitution apporte un appui à l’exégèse historico-critique en soulignant qu’il appartient aux exégètes de distinguer les conditions historiques contingentes qui déterminent la composition d’un texte biblique, sa forme et son genre littéraire, et partant son sens littéral, c’est-à-dire le sens que l’auteur a voulu y mettre de manière consciente. « C’est de façon bien différente que la vérité se propose et s’exprime en des textes diversement historiques, en des textes, ou prophétiques, ou poétiques, ou même en d’autres genres d’expression. Il faut, en conséquence, que l’interprète cherche le sens que l’hagiographe, en des circonstances déterminées, dans les conditions de son temps et l’état de sa culture, employant les genres littéraires alors en usage, entendait exprimer et a, de fait, exprimé » (DV 10).

Les sciences du langage

Dans les années qui suivirent la clôture de Vatican II, les travaux exégétiques s’inscrivirent avec fécondité et créativité dans la perspective ouverte par les travaux conciliaires comme en témoigne par exemple en France la fondation de l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (ACFEB) dont l’objet premier est de « promouvoir en France l’étude scientifique de la Bible et le développement des disciplines connexes, en donnant une organisation nationale à tous ceux qui y coopèrent » (statuts de l’ACFEB, titre 1, article 2). L’irrésistible montée de l’exégèse historico-critique connut cependant un temps d’arrêt lorsqu’à partir des années 1970, elle eut à sortir d’elle-même, interpellée par d’autres disciples, par d’autres sciences du texte : la sémiotique littéraire, la sociologie et la littérature… Sans que soit invalidé l’acquis doctrinal et épistémologique de Dei Verbum, se fit jour la nécessité de lire les textes bibliques comme des récits et des discours construits selon une grammaire narrative et de les envisager selon un processus de communication. Les critiques adressées à l’exégèse historico-critique et l’émergence de nouvelles approches des textes bibliques (analyses rhétorique, sémiotique, narrative) donnèrent une nouvelle orientation aux études exégétiques, sans que ne soit probablement encore aujourd’hui tout à fait réglé la question de l’articulation des différentes méthodes.

L’unité de l’Ancien et du Nouveau Testament 

Comme évoqué précédemment, Dei Verbum souligne l’unité de l’ensemble de l’Écriture. La constitution affirme encore avec force l’unité des deux Testaments : « Inspirateur et auteur des livres de l’un et l’autre Testament, Dieu les a en effet sagement disposés de telle sorte que le Nouveau soit caché dans l’Ancien et que, dans le Nouveau, l’Ancien soit dévoilé. Car, encore que le Christ ait fondé dans son sang la Nouvelle Alliance (cf. Lc 22, 20 ; 1Co 11, 25), néanmoins les livres de l’Ancien Testament, intégralement repris dans le message évangélique atteignent et montrent leur complète signification dans le Nouveau Testament (cf. Mt 5, 17 ; Lc 24, 27 ; Rm 16, 25-26 ; 2 Co 3, 14-16), auquel ils apportent en retour lumière et explication » (DV 16). 

Un lourd passif

Or la question de l’unité interne de la Bible chrétienne, et partant d’une lecture chrétienne de l’Ancien Testament pourtant inaugurée par le Nouveau Testament lui-même, n’a pas toujours été de soi, comme le manifesta par exemple et de manière radicale la prise de position théologique de l’historien des origines chrétiennes Adolf von Harnack : « Voici la thèse que je pose avant de l’argumenter : rejeter l’Ancien Testament au IIe siècle[4] était une faute que la Grande Église a rejetée avec raison ; la conserver au XVIe siècle était une fatalité à laquelle la Réformation n’a pas encore été capable de se soustraire ; mais, depuis le XIXe siècle, le conserver encore dans le protestantisme comme document canonique est la conséquence d’une paralysie »[5]. L’exégèse historico-critique, dans une certaine mesure, pouvait sonner le glas d’une lecture chrétienne de l’Ancien Testament lorsqu’elle soutenait que les textes du passé ne pouvaient avoir que le sens que voulaient leur donner leurs auteurs dans leurs contextes historiques[6].

Inspiration et vérité 

Ainsi Dei Verbum commence par reconnaître l’autorité de l’Ancien Testament comme Révélation divine : « L’économie du salut, annoncée d’avance, racontée et expliquée par les auteurs sacrés, apparaît donc dans les livres de l’Ancien Testament comme la vraie parole de Dieu ; c’est pourquoi ces livres divinement inspirés conservent une valeur impérissable : "Car tout ce qui a été écrit, l’a été pour notre instruction, afin que par la patience et la consolation venant des Écritures, nous possédions l’espérance" (Rm 15,4) » (DV 14).

Dans le même temps, elle accorde aux textes vétérotestamentaires un caractère inspiré, comme elle le fait aussi indirectement pour les traductions des différentes Églises orientales et latines, à commencer par la Septante et la Vulgate (DV 22 et 24)[7]. Au travers de paroles d’homme s’exprimant dans une culture donnée, Dieu parle et se révèle. L’Esprit saint joue un rôle dans l’inspiration, comme dans l’interprétation et la compréhension de l’Écriture (DV 12). La notion d’inspiration de l’Écriture est en réalité assez peu explicitée, quoique mise en lien avec la question du comment de la Révélationet avec son corollaire immédiat, la notion d’inerrance[8].En revanche, se représenter l’action inspiratrice de Dieu par rapport aux écrivains sacrés est l’objet actuel du travail de la commission biblique pontificale, dont la session, ouverte le 12 avril 2010, a pour thème : « Inspiration et vérité dans la Bible ». 

L’économie de l’Ancien Testament

Dans le paragraphe 16 précédemment cité, Dei Verbum établit non seulement l’unité de l’un et l’autre Testament, mais aussi le principe herméneutique selon lequel l’Ancien s’éclaire par le Nouveau Testament et réciproquement le Nouveau par l’Ancien. L’ambigüité du texte est peut-être de confirmer la « valeur impérissable » des livres vétérotestamentaires (DV 14), puis d’indiquer que « l’économie de l’Ancien Testament avait pour raison d’être majeure de préparer l’avènement du Christ Sauveur du monde, et de son royaume messianique, d’annoncer prophétiquement cet avènement (cf. Lc 24,44 ; Jn 5,39 ; 1 P 1,10) et de le signifier par divers figures (cf. 1Co 10,11) » (DV 15). Les deux affirmations peuvent en réalité apparaître contradictoires et donner à penser que la première est relativisée au profit de la seconde. La constitution ne semble pas établir la valeur intrinsèque des textes de l’Ancien Testament, pourtant qualifiés d’inspirés.

Dans le prolongement du concile, en 1974, la commission pour les relations avec le Judaïsme formula des Orientations et suggestions pour l’application de la déclaration conciliaire Nostra Aetate et y exhorta à « mieux comprendre ce qui dans l’Ancien Testament garde une valeur propre et perpétuelle, celle-ci n’étant pas oblitérée par l’interprétation ultérieure du Nouveau Testament qui lui donne sa signification plénière, alors qu’il y trouve réciproquement lumière et explication... »[9]. En 1985, elle publia des Notes pour une correcte présentation des Juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’Église catholique[10], où elle alertait sur le danger de ne pas prêter une attention suffisante au sens premier du texte et de lire l’Ancien Testament comme s’il désignait directement et explicitement la personne et l’œuvre de Jésus.

En 1993 est publié le texte de la commission biblique pontificale : L’interprétation chrétienne de la Bible, qui développe longuement les méthodes et les approches nécessaire à l’interprétation de la Bible. Celle-ci porte à reconnaître la présence d’un dynamisme dans la Bible. À propos des rapports entre Ancien et Nouveau Testament, le texte affirme que « les rapports intertextuels prennent une densité extrême dans les écrits du Nouveau Testament, tous pétris d’allusions à l’Ancien Testament et de citations explicites. Les auteurs du Nouveau Testament reconnaissent à l’Ancien Testament valeur de Révélation divine. Ils proclament que cette Révélation a trouvé son accomplissement dans la vie, l’enseignement et surtout la mort et la résurrection de Jésus… On constate à la fois que les Écritures révèlent le sens des événements et que les événements révèlent le sens des Écritures, c’est-à-dire qu’ils obligent à renoncer à certains aspects de l’interprétation reçue pour adopter une interprétation nouvelle »[11]. Le document rappelle que c’est à la lumière des événements de Pâques que les auteurs du Nouveau Testament ont relu l’Ancien.

En 1997, l’épiscopat français rappela, entre autre chose et dans un souci avant tout pastoral, que la conscience renouvelée de l’unité du dessein de salut permet de surmonter la tentation toujours renaissante de dévaloriser l’Ancien Testament ou plus subtilement de l’utiliser comme « faire valoir » du Nouveau Testament[12].

Les Écritures du peuple juif

Enfin, en 2001, la Commission biblique pontificale publia le document : Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne, dont le titre manifeste une certaine dualité. Il considère certes les relations entre les deux parties de la Bible chrétienne, entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Mais le problème est, en réalité, quelque peu déplacé puisque l’Ancien Testament y est considéré, et d’une manière très explicite, comme les « Saintes Écritures » du peuple juif. Pourquoi cela ? La commission avait choisi d’étudier les relations entre l’Ancien et le Nouveau Testament, mais lorsque commença le travail sur le sujet son président, J. Ratzinger, demanda d’élargir cette problématique et de traiter, dans une perspective biblique, des relations entre le peuple juif et l’Église. Le texte, en trois grands chapitres, s’efforce néanmoins de montrer l’existence indéniable des rapports étroits, quoique d’une grande complexité, entre les deux parties de la Bible chrétienne.

La parution de ces divers documents révèle l’indéniable importance que la réflexion sur la lecture de l’Ancien Testament a acquise dans l’Église catholique romaine depuis le concile.

L’herméneutique de Paul Beauchamp

Du côté des exégètes et en milieu francophone, les travaux de P. Beauchamp méritent attention. Ce professeur d’Ancien Testament soulignait la nécessité pour l’exégèse de tenir compte à la fois de Divino afflante Spiritu qui accordait de l’importance au sens littéral et de Dei Verbum qui rappelle l’obligation de lire la Bible en Église[13].

Sans nier l’apport de l’approche historique, il se proposait d’utiliser les nouvelles ressources offertes par l’approche littéraire des textes bibliques et d’en pratiquer une lecture « téléologique »[14], c’est-à-dire une lecture qui considère que la vérité des Écritures se situe en avant d’elle-même. L’idée est que le livre biblique conduit la lecture en la régulant à partir d’une archè et en l’orientant vers un télos. Pour autant, la lecture n’est pas à sens unique : « Il (le livre saint) s’ouvre pour les chrétiens là où les deux Testaments s’articulent. Si cette ligne était seulement une séparation, il n’y aurait pas de raison de garder le premier Testament, qui serait simplement un livre étranger. Non, cette ligne est un lieu de passage. En ce cas, deux possibilités se présentent : ou bien le passage se fait à sens unique, disons de l’Ancien vers le Nouveau Testament. Ou bien il se fait dans les deux sens : l’Ancien vers le Nouveau et le Nouveau vers l’Ancien. Or la position chrétienne traditionnelle, même si elle ne se traduit pas toujours concrètement, consiste à reconnaître et à parcourir des allées et venues entre les deux Testaments. Cette circulation est nécessaire, si on veut les comprendre, en faire vivre le sens »[15]. Il cherchait ainsi à jeter les bases d’une théologie biblique, c’est-à-dire une théologie de l’ensemble de la Bible.

L’exégèse canonique

À l’intérieur de l’évocation des principes d’interprétation exprimés au concile, l’exhortation apostolique Verbum Domini de Benoît XVI nomme l’exégèse canonique, dont l’objectif est d’interpréter le texte en tenant compte de l’unité de l’ensemble de l’Écriture.

Cette méthode de lecture était déjà celle qu’il se proposait de suivre dans son ouvrage Jésus de Nazareth. Il en précisait alors l’intérêt : faisant ainsi on peut discerner « qu’il existe une direction dans cet ensemble, que l’Ancien et le Nouveau Testament ne peuvent être dissociés. Certes, l’herméneutique christologique, qui voit dans Jésus-Christ la clé de l’ensemble et qui partant de lui, comprend la Bible comme une unité, postule un acte de foi, et qu’il ne peut résulter d’une méthode purement historique. Mais cet acte de foi est intrinsèquement porteur de raison, d’une raison historique : il permet de voir l’unité interne de l’Écriture et, par là, d’avoir une compréhension nouvelle des différentes phases de son cheminement, sans leur retirer leur originalité historique »[16]. Le texte revient longuement sur le rapport entre l’Ancien et le Nouveau Testament et sur la nécessité d’éviter toute forme de marcionisme. Il évoque la complexité de deux notions, celles d’accomplissement et de typologie. Concernant la première il rappelle combien la notion d’accomplissement peut être faussée si on insiste unilatéralement soit sur la continuité, soit sur la discontinuité ; l’accomplissement s’effectue d’une manière imprévisible : il comporte un dépassement. Concernant la seconde il rappelle la possibilité d’un double niveau de lecture de l’Ancien Testament, celui d’un sens originaire, perceptible dans un premier temps, et celui d’une interprétation ultérieure, révélée par la lumière du Christ.

Annoncer à tous

« Ecoutant religieusement et proclamant avec assurance la Parole de Dieu, le saint Concile fait sienne cette parole de saint Jean: "Nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous est apparue : ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous soyez en communion avec nous et que notre communion soit avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ" (1Jn 1,2-3) », tels sont les premiers mots de Dei Verbum. Ils signalent, qu’au-delà du renouveau apporté dans les études bibliques, le concile a cherché à favoriser la lecture de la Bible à tous, fidèles et laïcs. L’intérêt durable de nombreuses personnes pour l’Écriture est sans doute pour une bonne part le fruit des fondements qu’il a posés pour une pastorale biblique renouvelée.


© Sr Sophie RAMOND, professeur d’Ancien Testament, Theologicum de l’Institut catholique de Paris, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 78 (Juin 2012), p, 1

_______________

[1] F. Laplanche, La crise de l’origine. La science catholique des Évangiles et l’histoire au XXe siècle, Paris, Albin Michel, 2006, pp. 459-460.

[2] P. M. Beaude, « De Divino Afflante Spiritu à nos jours : un chemin pour l’exégèse », Bulletin Dei Verbum 24, Fédération biblique catholique, Stuttgart, 1992, p. 4.

[3] Voir B. Dupuy (dir.), la Révélation divine, Paris, Cerf, 1968 ; R. Burigani, La Bibbia nel Concilio. La redazione della costituzione «Dei Verbum» del Vaticano II, Bologna, Il Mulino, 1998 ; F. Laplanche, op. cit., 2006, pp. 471-480.

[4] Référence à Marcion, chrétien originaire de Sinope sur les bords de la mer Noire, venu à Rome vers 140 et condamné quelques années plus tard (en 144) en raison d’une doctrine jugée hérétique : il opposait le Dieu du Nouveau Testament au Dieu de Moïse et rejetait l’Ancien Testament. Il est possible de se faire une idée de ses positions dans Tertullien, Contre Marcion, Paris, Cerf, Sources chrétiennes n°365, 1990.

[5] A. von Harnack, Marcion, l’évangile du Dieu étranger. Une monographie sur l’histoire de la fondation de l’Église catholique, trad. fr.,Paris, Cerf, 2003, p. 240.

[6] Sur ce sujet, voir la préface de J. Ratzinger au texte de la Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne, Paris, Cerf, 2001, pp. 5-13.

[7] À remarquer la primauté accordée au texte original. La Vulgate est traduction et interprétation des Pères, Écriture et Tradition par conséquent. L’honorer et exiger en même temps le recours au texte original implique une nouvelle compréhension des rapports entre Écriture et Tradition. Voir J. Ratzinger, Kommentar zur Dogmatischen Konstitution über die göttliche Offenbarung, LThK Vat.II, vol. 2, 1967, pp. 498-583.

[8] « …Les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu pour notre salut a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées » (DV 11).

[9]« Orientations… », ch. 2, § 2-3. La Documentation catholique n° 1668, 1975.

[10] « Notes pour une correcte présentation des Juifs… », La Documentation catholique n°1900, 1985.

[11] Commission biblique pontificale, L’interprétation chrétienne de la Bible, Montréal, Editions Paulines, 1994, III, A, 2.

[12] Conférence épiscopale française, Lire l’Ancien Testament. Contribution à une lecture catholique de l’Ancien Testament, pour permettre le dialogue entre juifs et chrétiens, Paris, Centurion/Cerf, 1997.

[13] P. Beauchamp, « Théologie biblique », dans : B. Lauret, F. Refoulé (dir.), Initiation à la pratique de la théologie, t. 1, Paris, Cerf, 1982, pp. 169-199.

[14] Cf. P. Beauchamp, L’un et l’Autre Testament, Paris, Seuil, 1976 et 1990.

[15] P. Beauchamp,« Un livre et deux communautés », dans A. Marchadour (dir.), Procès de Jésus, procès des Juifs », Paris, Cerf, LD Hors série, 1998, pp. 15-16.

[16] J. Ratzinger-Benoît XVI, Jésus de Nazareth, I, Paris, Flammarion, 2007, p. 14.

 

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org