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Revues liturgiques
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Pretot Patrick
Prier la Parole : un discernement sur l'usage des revues liturgiques
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Les revues qui mettent à portée de la main les textes de la liturgie jouent un rôle important dans le paysage pastoral de l'Église catholique...
 

Les revues qui mettent à portée de la main les textes de la liturgie, et notamment les Écritures saintes lues durant les célébrations eucharistiques, jouent un rôle important dans le paysage pastoral de l’Église catholique et méritent donc d’être encouragées et valorisées. Prions en Église (groupe Bayard) célèbre en 2012 ses 25 ans et c’est une bonne occasion de réfléchir aux enjeux de ce type de publication. 

Texte rédigé pour un exposé dans le cadre d’une soirée organisée pour les 25 ans de la revue, le 27 mars 2012, à l’Institut catholique de Paris ; il faut préciser que l’édition québécoise de Prions en Église, dont procède la version française, fête quant à elle ses 75 ans. 

 * 

En pensant à cet anniversaire un souvenir s’est imposé à ma mémoire. Au printemps 1987, au moment du lancement de Prions en Église, j’étais étudiant en théologie et l'un de mes professeurs avait exprimé d’assez vives réticences à l'égard de ce nouveau périodique. [1] Il serait erroné toutefois de penser qu’il s’agissait d’une réaction de mandarin défendant un privilège de caste ou d’un professeur incapable d’entrevoir le bel avenir promis à la nouvelle revue. Ce n’était pas plus la réaction d’un intellectuel en chambre ne percevant pas l’opportunité pastorale que constituait ce type de publication pour la promotion de la vie chrétienne, ou même si on ne parlait pas encore en ces termes à l’époque, de la « nouvelle évangélisation ». 

Ce théologien s’exerçait simplement à l’art difficile du discernement en mettant en œuvre les repères qui étaient les siens. S’exercer au discernement est une tache permanente et toujours risquée. Dans le monde troublé qui est le nôtre, il s’agit d’une exigence et d’une responsabilité éthique qui implique notamment d’accepter de ne pas avoir de préscience sur l’avenir. Cette posture qui requiert la conscience vive d’un non-savoir fondamental, invite par conséquent à l’humilité. Il est trop facile, après coup, de faire jouer à l’histoire un rôle de juge. Pour ma part, je préfère essayer modestement d’entendre ce qui se joue dans les questionnements. Ecouter pour penser, écouter pour trouver des clés des discernements que nous avons à faire aujourd’hui. 

C’est pourquoi tout en saluant le service de l’Église et de sa liturgie rendu pas ce type de revues, ce souvenir peut aider à saisir certains enjeux actuels de ce genre de publication, à essayer de contribuer au discernement quant à l’usage que l’on fait de ces revues.

Je me tiendrai par conséquent à égale distance entre deux positions antagonistes. La première consisterait à dire que ces réticences de départ ont été purement et simplement balayées par le succès de ces revues qui ont rencontré depuis un large public. La position inverse qui serait, disons un peu… provocatrice, en voulant « donner raison » à ces objections faites dans le passé, ne serait pas vraiment pertinente : non seulement au nom d’un principe de réalisme un peu basique – car trop souvent, l’argument « ça marche » est utilisé à tort comme justification indiscutable excluant toute possibilité de questionnement –, mais bien plutôt parce que cette posture ne prendrait pas au sérieux la vie réelle des fidèles et des communautés. 

Notre propos comportera quatre points : la nature de la Parole de Dieu dans la liturgie (1), le lien parole et gestes (2), l’écoute qui est accueil d’une présence (3), et enfin la liturgie de la Parole comme institution régulant la vie spirituelle dans le Peuple de Dieu (4).

1. La table de la Parole et de l’Eucharistie

Il est évident que ces revues contribuent à une diffusion et à une connaissance accrue du lectionnaire de Vatican II. Pour beaucoup, elles instaurent une forme de « compagnonnage » avec le lectionnaire, qui est devenu par là, le cadre premier de la lecture de la Bible, le repère d’un chemin spirituel informé par les saintes Écritures, et en même temps, la médiation d’une expérience de communion en Église, comme le titre Prions en Église le suggère et comme de multiples témoignages de lecteurs l’attestent. De ce point de vue, on peut dire que ces revues font prendre corps et en quelque sorte réalise l’expérience des pèlerins d’Emmaüs : « Le même jour, deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient ensemble de tout ce qui s'était passé. Or, tandis qu'ils parlaient et discutaient, Jésus lui-même s'approcha, et il marchait avec eux » (Lc 24,13-15).

Ces revues ont donc traduit en acte un vœu du Concile Vatican II exprimé notamment au n. 51 de la Constitution sur la liturgie : « Pour présenter aux fidèles avec plus de richesse la table de la Parole de Dieu, on ouvrira plus largement les trésors de la Bible pour que, en l’espace d’un nombre d’années déterminé, on lise au peuple la partie la plus importante des Saintes Écritures ». 

Il faut préciser que la Constitution sur la Révélation Dei Verbum articule Parole de Dieu et Eucharistie dans une formule célèbre qui figure au n. 21 : « L’Église a toujours vénéré les divines Écritures, comme elle le fait aussi pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la sainte liturgie, de prendre le pain de vie sur la table de la Parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ, pour l’offrir aux fidèles ». 

Il faut souligner que le texte parle bien d’une seule table sous deux formes et non de « deux tables » comme trop souvent on le dit[2]. Comme le souligne encore le texte d’Emmaüs, c’est à la fraction du pain qu’ils « reconnurent » celui qui, pourtant sur la route, leur avait expliqué les Écritures qui le concernaient. Et la Constitution sur la liturgie insiste sur l’unique table de la Parole et de l’Eucharistie en affirmant au n. 56 : « Les deux parties qui constituent en quelque sorte la messe, c’est-à-dire la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique, sont si étroitement unies entre elles qu’elles constituent un seul acte de culte ». 

À la lumière de ces quelques remarques touchant au lien fondamental entre Parole de Dieu et vie sacramentelle, spécialement l’Eucharistie, la question d’aujourd’hui semble être de savoir comment il est possible de promouvoir une lecture de la Parole qui donne à expérimenter que parole et sacrement sont en étroite connexion. Le récit des pèlerins d'Emmaüs rappelle en effet que la Parole n’est vraiment comprise que dans l'acte de la fraction du pain où le Christ rend visible que c'est sa vie même qu'il donne à travers sa Parole. L'accès à la Parole est donc sous le signe de l’Eucharistie parce qu’il s’agit d’une Parole vivante, une Parole qui est nourriture, le « pain de vie », et non seulement un texte servant de support à la méditation. Le rite lui-même le manifeste avec solennité : avant et après la proclamation de l’Évangile, aux deux invitations du diacre ou du prêtre, c’est au Christ que s’adresse l’assemblée :

 « Évangile de Jésus-Christ selon saint N. »
– « Gloire à toi Seigneur »
[…]
« Acclamons la Parole de Dieu »
– « Louange à toi, Seigneur Jésus ! »

Le risque serait d’occulter l’accueil de cette Parole en tant que parole vivante et pain de vie, de réduire la parole vive à des textes, et en définitive de donner à penser que les chrétiens sont les fidèles d’une religion du livre, alors que l’Église – Ecclesia – est le peuple de Dieu convoqué et rassemblé par la Parole que Dieu lui adresse, que les disciples du Christ reçoivent dans la liturgie la Parole de Celui qui a dit : « Moi je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie » (Jn 6,51). 

2. Une parole visible 

En second lieu, ces revues contribuent à une familiarité avec les Écritures telles que la liturgie donne à les entendre. Là encore, ceci rejoint les grandes intuitions de Vatican II et notamment le n. 7 de la Constitution sur la liturgie, le sommet du texte qui concerne la doctrine de la présence du Christ dans les actions liturgiques : « Pour l’accomplissement [de l’œuvre du salut], le Christ est toujours là auprès de son Église, surtout dans les actions liturgiques ». Le texte se poursuit en déclinant une série de modalités liturgiques de cette présence du Christ : « Il est là présent dans le sacrifice de la messe, et dans la personne du ministre (…) et, au plus haut degré, sous les espèces eucharistiques. Il est présent, par sa puissance, dans les sacrements au point que lorsque quelqu’un baptise, c’est le Christ lui-même qui baptise ». 

En d’autres termes, les célébrations liturgiques manifestent la présence du Christ à son peuple. Présidée par un ministre ordonné agissant en la personne du Christ-tête, l’assemblée qui est l’Église manifestée en un lieu, fait mémoire de ce que le Sauveur a accompli au plus haut point par et dans le sacrifice de la croix, par et dans le mystère de sa Pâque. La présence du Seigneur sous les espèces consacrées, que la théologie catholique désigne à partir de la notion de « présence réelle » est donc une présence en forme de don. Mais ce n. 7 de la Constitution se prolonge par une affirmation dont la portée tant œcuménique que pastorale n’est pas toujours perçue : « Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures. Enfin il est là présent lorsque l’Église prie et chante les psaumes, lui qui a promis : “Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux” (Mt 18, 20) ». Ceci évidemment exprime l’importance de la proclamation de la Parole de Dieu dans la liturgie, véritable « ministère liturgique » dont l’importance ne saurait être minimisée[3].

Dans l’exhortation apostolique Verbum Domini du 30 septembre 2010, le Pape Benoît XVI évoquant la liturgie comme lieu privilégié de la Parole de Dieu a traduit cet aspect doctrinal de l’enseignement de Vatican II en soulignant l’importance de la liturgie comme lieu par excellence de la Parole de Dieu : « En considérant l’Église comme “la demeure de la Parole”, on doit avant tout prêter attention à la sainte Liturgie. C’est vraiment le lieu privilégié où Dieu nous parle dans notre vie actuelle, où il parle aujourd’hui à son peuple qui écoute et qui répond. Chaque action liturgique est par nature nourrie par les Saintes Écritures » (n. 52). 

Le Pape développe également un propos sur la « sacramentalité de la Parole » en s’appuyant sur l’efficacité de sa proclamation liturgique, une efficacité qui repose sur l’action de l’Esprit Saint : « L’Église a toujours été consciente que durant l’action liturgique, la Parole de Dieu est accompagnée par l’action intime de l’Esprit Saint qui la rend efficace dans les cœurs des fidèles. (…) L’œuvre de l’Esprit Saint (…) suggère au cœur de chacun tout ce qui, dans la proclamation de la Parole de Dieu, est prononcé pour l’assemblée des fidèles dans son ensemble ; et tandis qu’elle renforce l’unité de tous, elle ravive aussi la diversité des charismes et pousse à l’action sous des formes multiples » (n. 52)[4]

On voit ainsi comment, dans l’action liturgique, la Parole rejoint le sacrement dans l’unité même du Verbe de Dieu, qui a pris chair dans le sein de la Vierge Marie, comme le célèbre la fête de l’Annonciation du Seigneur : « (…) le Mystère de l’Incarnation est vraiment à l’origine de la sacramentalité de la Parole de Dieu : “le Verbe s’est fait chair” (Jn 1,14), la réalité du mystère révélé nous est offerte dans la “chair” du Fils. La Parole de Dieu se rend perceptible à la foi par le “signe” des paroles et des gestes humains. La foi, donc, reconnaît le Verbe de Dieu, en accueillant les gestes et les paroles par lesquels il se présente lui-même à nous » (n. 56).

La question semble aujourd’hui d’aider à mieux percevoir le statut spécifique de la proclamation liturgique de la Parole de Dieu. Elle n’est pas d’abord un texte biblique qu'on étudie, mais une parole que l'on « écoute » en tant que Parole de Dieu adressée à un peuple, une parole qui se rend visible dans l’action liturgique et dans les sacrements. 

3. Une parole à écouter 

Les réticences exprimées par certains à l’égard de ces publications se comprennent en partie si l’on se souvient un peu du passé qui reste prégnant dans la mémoire des plus anciens des assemblées liturgiques. Pour pallier les limites de la proclamation des lectures en latin, le Mouvement liturgique avait déployé un gigantesque travail de publication de missels à l’usage des fidèles. On peut évoquer par exemple, mais parmi beaucoup d’autres, le Missel vespéral romain de Dom Gaspar Lefebvre, moine de St André de Bruges[5].

Après Vatican II, les liturgistes ont souligné que si les missels des fidèles continuaient d’avoir une réelle utilité pour que la liturgie soit bien source de vie spirituelle, l’usage de la langue vernaculaire invitait à ne plus faire usage de ces missels dans la célébration elle-même. Bien sûr, il ne s’agit pas d’interdire à des personnes âgées ayant des difficultés pour entendre les lectures de se munir de ce genre de livrets, mais il s’agit d’inviter à vivre pleinement la dynamique de la liturgie elle-même. Joseph Ratzinger, à l’époque professeur à Tübingen, évoquant en 1966 la réforme liturgique exprimait magnifiquement ce déplacement : « (…) en purifiant la parole de son caractère rituel pour lui redonner son caractère de parole, la réforme liturgique a accompli un acte d’une importance décisive. Nous nous apercevons aujourd’hui progressivement de tout ce qu’il y avait, en fin de compte, de non-sens, de douteux, de malhonnête lorsque, avant l’Évangile, le prêtre demandait à Dieu de lui purifier son cœur et ses lèvres, comme il avait purifié les lèvres du prophète Isaïe avec un charbon ardent, pour qu’il puisse annoncer la Parole de Dieu avec dignité et compétence. En effet, il savait bien qu’ensuite il murmurerait pour lui seul cette Parole de Dieu, sans penser à l’annoncer, tout comme il avait murmuré cette même prière[6] ». 

Aujourd’hui le risque demeure que ces livrets soient dans les mains de ceux qui participent à la messe, les empêchant « d’écouter » vraiment la Parole comme parole proclamée, parole adressée, et donc d’occulter la signification profonde de la liturgie de la Parole qui manifeste et rend présent un Dieu qui n’est ni une idole muette, ni un directeur de journal, mais un Dieu qui fait alliance. Joseph Ratzinger notait en effet contre les tentations traditionalistes qui se faisaient jour à l’époque et que les premières mesures de la réforme liturgique scandalisaient : « Dans ce sens, le scandale de la réforme liturgique, c’est qu’elle a eu cette naïveté de vouloir que la liturgie signifie toujours ce qu’elle était faite pour signifier, c’est-à-dire de la prendre sérieusement pour ce qu’elle est. Aussi, peut-on dire qu’aujourd’hui, personne ne démontre d’une façon plus persuasive la nécessité et le bon droit de la réforme liturgique que ses adversaires. Car ce qu’ils défendent, c’est une fausse conception de la liturgie ; et par conséquent ce qu’ils démontrent, c’est que la liturgie, dans la forme qu’elle avait jusqu’alors, risquait de faire passer cette fausse conception pour la vraie[7] ». 

En d’autres termes, la réforme liturgique de Vatican II a permis de retrouver le sens de la liturgie de la Parole, alors que depuis le Haut Moyen Age, les obstacles de la langue et de la ritualité avaient fait perdre l’expérience de la table de la Parole. Mais les remarques de Joseph Ratzinger demeurent actuelles pour notre propos. Car les modernes peinent à accepter la dé-maîtrise fondamentale sans laquelle la vie liturgique ne touche pas vraiment les cœurs, mais seulement les têtes. La question est donc celle de l’expérience de « l’écoute », ce grand mot biblique, qui traverse tout l’Ancien Testament. Ecouter les lectures, ce n’est pas seulement faire l’effort d’entendre des textes, c’est bien plutôt se rendre présent à celui qui parle et pour cela à accepter de ne pas être maître de sa volonté, et donc à se quitter soi-même, se déposséder de soi, pour accueillir le don que le Christ fait de sa présence, en s’adressant dans la liturgie. Le Christ n’est pas « moins » présent dans l’écoute des saintes lectures que dans le Saint-Sacrement : il y est sous une autre forme, et l’attention à cette forme de présence dans la parole proclamée est l’une des taches pastorales majeures pour aujourd’hui. 

La première forme de la prière est d’ailleurs cette écoute même, comme le rappelle la tradition de la prière juive du Shema Israël. Et la forme fondamentale de la prière chrétienne, le Notre Père, est encore à situer dans cette dynamique d’écoute. Car en faisant nôtres les mots que le Christ a enseignés à ses disciples, c’est la prière du Fils adressée au Père dans la communion de l’Esprit que les fidèles écoutent pour en faire leur prière. La tradition a traduit cette intuition dans la ritualité même. Dans la messe, le prêtre chantait seul le Notre Père et les fidèles se joignaient à lui pour la dernière demande : V. Et ne nos inducas in tentationem. R. Sed libera nos a malo (Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre nous du mal).Si la réforme liturgique de Vatican II a insisté sur le fait que le Notre Père était la prière commune, ce qui se manifeste par l’union des voix dans l’acte de chanter, elle ne peut pour autant ignorer ce fait important de la tradition qui tend à souligner que la Prière du Seigneur n’est pas seulement une prière « à dire », mais d’abord la prière du Christ que nous écoutons pour entrer dans le mystère du dialogue trinitaire.

4. L’institution liturgique, règle de la vie spirituelle 

Les revues liturgiques sont de puissants soutiens pour la vie spirituelle de fidèles vivant dans un monde marqué par l’activisme, et où il est difficile de trouver du temps pour prier. Plus encore le contexte d’indifférence voire parfois d’hostilité dans lequel certains vivent leur cheminement de croyants, génère des formes d’isolement : les démarches croyantes sont d’autant plus discrètes voire cachées, qu’elles ne trouvent pas de lieu pour s’exprimer dans la confiance, et ceci vaut parfois même dans le cadre de la famille ou du couple. Dans un tel contexte, il n’est pas facile d’accéder à une source qui fait vivre. 

Les revues rejoignent ici encore l’une des intuitions majeures du Concile Vatican II qui, après avoir souligné que la liturgie ne remplit pas toute l’activité de l’Église (Constitution sur la liturgie, n. 9) affirme qu’elle « est le sommet vers lequel tend l’action de l’Église, et en même temps la source d’où découle toute sa vertu » (Constitution sur la liturgie, n. 10) 

Dire que la liturgie est sommet et source de « l’action de l’Église », ou encore comme le fait Lumen gentium n. 11, que l’Eucharistie est source et sommet de « la vie chrétienne », c’est souligner qu’elle constitue, pour reprendre une expression de Jean-Paul II dans la lettre pour le 25e anniversaire, une « épiphanie de l’Église en prière ». Ceci se traduit dans le fait que la liturgie est une institution : les revues publient les textes prévus par la liturgie romaine pour le jour indiqué. Elles témoignent ainsi à leur manière que la liturgie se reçoit et ne se fabrique pas au gré des sentiments de chacun. Car la liturgie n’est pas d’abord ni seulement l’expression des convictions, fut-ce des convictions croyantes (même si cela apparaît bien sûr), mais la manifestation de l’Église en prière, c’est-à-dire du corps du Christ, tourné vers le Père, dans la communion de l’Esprit Saint. 

Le lectionnaire en tant que programme imposé est donc la marque de l’altérité nécessaire à la fonction même de la liturgie de la Parole pour que précisément la liturgie soit bien cette épiphanie de l’Église en prière, c’est-à-dire pour qu’elle soit instrument de communion avec Dieu et entre tous les hommes. On ne choisit pas la Parole mais on la reçoit, car elle est toujours donnée comme la manne, tel le don du pain quotidien, la nourriture pour aujourd’hui. 

La dimension institutionnelle de la liturgie est donc au service de la vie spirituelle dans la communau-té : elle régule les charismes. Dans un monde marqué par la tentation du subjectivisme, qui peut conduire à des approches réductrices des Écritures, une revue est un authentique soutien de la vie spirituelle car elle invite à l'obéissance à la Parole. Cette obéissance configure au Christ les croyants : l’obéissance des fidèles à la Parole qui se traduit dans des formes liturgiques, la place élevée de l’ambon ou encore le fait de se lever pour écouter l’Évangile rejoint en profondeur l’obéissance du Christ, lui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix, comme le proclame la 2e lecture de la fête des Rameaux, tirée de l’hymne aux Philippiens (Ph 2, 6-11). 

Ce n’est pas un hasard également, si la première lecture de la fête des Rameaux, puisée dans le livre d’Isaïe, donne à entendre les paroles du serviteur de Dieu qui éclairent la tache de toute revue de liturgie : « La Parole me réveille chaque matin, chaque matin elle me réveille pour que j'écoute comme celui qui se laisse instruire. Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. (…). Le Seigneur Dieu vient à mon secours ; (…) je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50,5.7). 

Dans cette obéissance à l’institution liturgique se joue donc l’exercice même de la vie chrétienne comme charisme, don de l’Esprit : l'appropriation subjective des Écritures, la parole de Dieu « pour moi », celle qui résonne dans l’expérience personnelle, et qui trouve notamment son lieu dans la lectio divina, l’oraison ou encore la contemplation silencieuse, constitue une appropriation nécessaire. Mais cette appropriation subjective est régulée par l’écoute dans la communauté et même l’écoute de la communauté, car c’est à un peuple que Dieu adresse sa Parole. Ici il conviendrait de développer en montrant l'importance de l'homélie comme acte de parole spécifique, comme parole authentique portée un ministre agissant au nom de l'Église et qui exprime cette écoute communautaire de la Parole appelée à réguler l’expérience personnelle de chacun des participants. 

Conclusion

Nous sommes partis du souvenir des objections faites au moment du lancement de Prions en Église à l’égard d’un type de publication qui se donnent pour objectif d’aider les fidèles en publiant notamment les textes d’écritures proclamés dans la liturgie. Ceci a permis de faire ressortir combien l’exercice d’un discernement sur la relation entre les fidèles et ce type de revue demeure une tache permanente et nécessaire puisqu’il s’agit de veiller à ce que la liturgie signifie toujours ce qu’elle est faite pour signifier. L’enjeu de cette vigilance sur la manière de se rapporter à ce genre de publication, tient donc à la nature même de la liturgie, à la vérité de la vie liturgique. 

C’est parce que la Parole de Dieu en liturgie est une dimension essentielle, non seulement de la vie liturgique, mais surtout de la vie de l’Église, que ce discernement est à la fois une tâche nécessaire et permanente. Car, avec la tradition spirituelle, on sait que ce qu'il y a de pire, c'est la corruption de ce qu'il y a de meilleur (corruptio optimi pessima). Dès lors c’est parce qu’une chose est bonne qu’elle implique discernement. La vigilance aussi sur la qualité de présentation de ces objets n’est pas seulement la marque d’un souci de marketing bien conduit. Elle désigne aussi la valeur de ce qui est ainsi transmis. Elle doit aller de pair avec un souci de formation car beaucoup aujourd’hui ont un impérieux besoin de comprendre afin de pouvoir habiter, en chrétiens, un monde de plus en plus complexe. On peut se réjouir si ces revues répondent à la vocation de compagnons d’Emmaüs, manifestant une fraternité qui aide à ouvrir les yeux de la foi, sur ce monde que Dieu aime et veut sauver.


© F. Patrick PRETOT, osb, Institut supérieur de liturgie (ISL), Theologicum de l’Institut catholique de Paris, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 78 (Juin 2012), p, 17.


_________________________

[1] Depuis, d’autres revues mensuelles se sont développées qui contribuent à cet effort pastoral au service de l’Église de France. On peut citer notamment Magnificat (groupe Média Participations), caractérisé par l’intégration de la prière des Heures et plus récemment Parole et prière (Artège) ; nous ne visons pas ici les revues de pastorale liturgique proprement dites, telles Célébrer (SNPLS), Fiches dominicales ou encore Signes (groupe Bayard), qui sont destinées à soutenir le travail des équipes liturgiques dans les paroisses, ni les revues de musique liturgique ou d’art sacré, telles Narthex (SNPLS), Préludes (ANFOL) ou Voix Nouvelles (ANCOLI).

[2] On peut déceler ici l’influence du P. Yves Congar, dominicain, qui fut l’un des grands théologiens du Concile Vatican II ; cf. Y. Congar, « Les deux formes du pain de vie dans l’Évangile et dans la Tradition » in Sacerdoce et laïcat, Paris, Cerf, 1962, pp. 123-159 

[3] Cf. Cl. Duchesneau, Proclamer la Parole, Paris, Cerf, coll. « Guides Célébrer », 2e éd., 1999 ; dans la même collection dirigée par le Service national de pastorale liturgique et sacramentelle – SNPLS – sous l’autorité de la Commission épiscopale de liturgie et de pastorale sacramentelle, voir CNPL, Du bon usage de la liturgie, 1999, et L’art de Célébrer (2 vol.), 2003.

[4] Cf. Présentation générale du lectionnaire de la messe, n. 9 ; à noter que ce document de grande portée est trop peu connu : cf. CNPL, Parole de Dieu et année liturgique. Présentation générale du lectionnaire liturgique. Normes universelles de l’année liturgique et du calendrier, Chambray lès Tours, C.L.D., 1998 ; cet enseignement sur le lien entre parole et gestes en liturgie ne s’identifie pas, mais entre en résonnance avec l’affirmation solennelle au début de la Constitution Dei Verbum que la Révélation s’exprime en actions et paroles : « Par cette Révélation, le Dieu invisible (cf. Col 1, 15 ; 1 Tm 1,17) s’adresse aux hommes en son surabondant amour comme à des amis (cf. Ex 33 11 ; Jn 15,14-15), il s’entretient avec eux (cf. Ba 3, 28) pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie. Pareille économie de la Révélation comprend des actions et des paroles intimement liées entre elles, de sorte que les œuvres, accomplies par Dieu dans l’histoire du salut, attestent et corroborent et la doctrine et le sens indiqués par les paroles, tandis que les paroles proclament les œuvres et éclairent le mystère qu’elles contiennent » ; en effet les actions liturgiques, notamment les sacrements de l’Initiation chrétienne et les célébrations pascales, actualisent les œuvres salvifiques de Dieu dans l’histoire des hommes.

[5] En raison de leur diffusion, les missels des fidèles doivent être considérés comme les livres les plus importants de la vie de l’Église catholique dans la première moitié du XXe siècle : le « Dom Lefevre » a connu plus de 80 éditions, et un grand rayonnement international à travers ses traductions. 

[6] J. Ratzinger, « Le catholicisme après le Concile », Exposé au 81e Katholikentag de Bamberg, 14 juillet 1966, La Documentation catholique n° 1478, 1966, col. 1557-1576, repris dans La Documentation catholique, n° 2484, 2012, pp. 172-182, cit. 174-175. 

[7] Ibid., p. 175.

 

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org