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Isaac
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obéissance
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Debergé Pierre
Que penser du sacrifice d'Isaac ?
Théologie
 
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Faut-il réellement admirer Abraham, Isaac ou ce Dieu aux ordres contradictoires ?
 

"L'un sacrifie et l'autre est sacrifié" dit, admiratif, un ancien commentaire juif de Genèse 22. Faut-il réellement admirer Abraham, Isaac ou ce Dieu aux ordres contradictoires ? Énigmatique, tragique, le récit de leur épreuve interroge les trois grandes religions monothéistes.

En 1956, à Jérusalem, près de la colline sur laquelle s’élève aujourd’hui Yad Vashem, le Mémorial des six millions de juifs victimes de la "Shoah" - appelée aussi "Holocauste" -, un poète yiddish, H. Leivick, raconte :

"Lorsque j’étais enfant, mon rabbin me raconta l’histoire du sacrifice d’Isaac, comment Abraham avait obéi à Dieu, et comment, au dernier moment, un Ange était venu arrêter le couteau déjà prêt à immoler Isaac.
- Rabbin, disais-je angoissé, et si l’Ange était arrivé en retard ?
- Sache, mon fils, répliqua le Rabbin que l’Ange n’arrive jamais en retard.
Aujourd’hui
, enchaîna le poète en désignant du geste Yad Vashem, nous savons que six millions de fois l’Ange est arrivé en retard. Oui l’Ange peut arriver en retard, mais l’homme, lui, n’a pas le droit d’être en retard."

Cette histoire illustre la dimension dramatique du récit de l’épreuve d’Abraham. Elle souligne également le caractère tragique de certaines actualisations. Sans que l’on sache d’ailleurs s’il faut parler du sacrifice d’Isaac ou de l’épreuve d’Abraham.

Le sacrifice d’Isaac

L’attitude d’Isaac tout au long de ce récit est troublante : victime désignée pour être sacrifiée, Isaac ne semble pas résister. Il s’inquiète seulement de l’absence d’un animal pour le sacrifice (v.7). À la fin du récit, il n’est même pas nommé parmi ceux qui reviennent (v.19).

Cette absence de résistance a été souvent interprétée comme un consentement tacite. Certains ont même fait d’Isaac le personnage central du récit. L’enfant effacé et passif du récit biblique est devenu dans ce cas un adulte, conscient du sort qui l’attend, sort qu’il accepte par obéissance à Dieu. Un "targoum" (ancien commentaire juif) fait écho à cette tradition. Il rapporte cette parole d’Isaac : "Mon père, lie-moi bien pour que je ne te donne pas de coups de pieds de telle sorte que ton offrande soit rendue invalide." Une voix céleste prend alors à témoin l’univers entier : "Venez, voyez deux personnes uniques en mon univers. L’un sacrifie et l’autre est sacrifié ; celui qui sacrifie n’hésite pas et celui qui est sacrifié tend la gorge".

La tradition chrétienne rapprochera parfois le Christ et Isaac ou le Christ et le bélier immolé. Dans sa présentation de Pâques, Méliton de Sardes, un père de l’Église du IIe siècle, écrit : "Si tu veux que le Mystère du Seigneur apparaisse, regarde donc vers Isaac pareillement lié". Et il ajoute : "Car il a été lié comme un bélier - cela est dit au sujet de Notre Seigneur Jésus-Christ - et il a été tondu comme un Agneau et il porta le bois sur ses épaules, conduit pour être immolé comme Isaac par son père. Mais le Christ a souffert ; Isaac par contre n’a pas souffert, car il était la figure de celui qui souffrirait un jour, le Christ."

L’épreuve d’Abraham

C’est l’autre aspect du récit, le plus difficile à accueillir. Car s’il l’on peut admettre - et encore ! - le geste d’offrande d’Isaac, on ne comprend pas qu’un père puisse accepter de sacrifier son fils. À moins d’y voir une raison suprême, comme celle qu’évoque un marxiste polonais, Kolakowski. Pour lui, l’obéissance d’Abraham représenterait l'exemple-même de l'obéissance aveugle à la raison d'État. Abraham serait en cela le modèle parfait du citoyen qui doit obéir aux lois sans se poser de questions ! Mais cette interprétation est une parodie de la raison d’État. Pire, elle peut très vite devenir une parodie de Dieu.

Différemment, la tradition musulmane a vu dans l’acte de soumission d’Abraham l’accomplissement d’une vie marquée par une obéissance totale et une soumission sans réserve à la volonté divine. Pour le Coran, Abraham a en quelque sorte vécu l’Islam. Plus que quiconque, il peut donc être qualifié de "muslim", c’est-à-dire de "soumis" à Dieu. Sa lutte avec les idolâtres, sa rupture avec son père et différents épisodes de sa vie en témoignent. Mais, plus que tout autre, l’immolation de son fils révèle l’abandon complet et confiant d’Abraham à Allah. Elle fait de lui  un modèle. C’est le fameux récit de la Sourate 37 :

Quand l’enfant eut atteint l’âge d’aller à pied avec lui, son père lui dit : "Mon fils, je vois en songe que je t’immole. Regarde, qu’en penses-tu ?" Il lui répondit : "Mon père, fais ce qui t’est demandé, tu me trouveras, si Dieu le veut, du nombre des patients. Quand ils se furent soumis, et qu’il eut fait mettre l’enfant front contre terre, Nous lui criâmes : "Abraham"…

Du don de Dieu au Dieu qui donne

Mystiques juifs et chrétiens ont tenté de répondre à la question que soulève cet épisode : comment le Dieu qui avait promis à Abraham une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel a-t-il pu lui demander un jour de sacrifier son fils unique ?

Certains ont rapproché cette apparente contradiction des premiers mots du récit : "Va-t'en" (Gn 22,2). En faisant remarquer que c’était le même ordre que celui que l’on trouve au moment du départ d’Abraham de sa terre natale (Gn 12,1), ils ont noté que, dans les deux cas, cet ordre de Dieu ne visait pas un "partir au loin" mais un "aller vers toi", car c’est un des sens possibles de l’expression hébraïque "lekh lekha". Ils en ont conclu que cette épreuve avait pour but de conduire Abraham à faire la vérité sur la nature véritable de son lien à Dieu. Tel semble être, en effet, le sens profond de l’épreuve à laquelle Abraham est soumis : saura-t-il se détacher de son fils unique, le don de Dieu, pour choisir le Dieu qui donne ? Comprendra-t-il que pour accueillir le Dieu qui donne il faut parfois accepter de mourir ou de perdre ce qu’il nous a donné ? Cette expérience de détachement est crucifiante. Mais les parents savent combien il est important de susciter la liberté de l’enfant plutôt que l’enfermer dans des dons qui ne le font pas réellement vivre.

L'épreuve de Dieu

C’est bien ce que Dieu veut : qu’Abraham l’accueille en toute liberté pour ce qu’il est et non simplement pour ce qu’il lui a donné. Qu’il le reconnaisse comme avenir de vie et de bonheur (v.17-18a) et non comme don possédé. Mais, pour cela, Dieu court le risque de ne pas être reconnu ou d’apparaître comme "l’ennemi de sa propre œuvre". L’épreuve d’Abraham est donc aussi la sienne... Une chose est sûre cependant, Dieu continuera à donner. De la manière la plus belle et la plus tragique qui soit, comme le souligne le pasteur Roland de Pury au printemps 1941 :

Au dernier instant Dieu épargne Isaac, il le remplace par un bouc - mais son propre fils, il ne l’épargne pas. Il ne retient pas les bourreaux qui lui plantent des clous. Le sacrifice est consommé. Sur la croix, Isaac est égorgé. La coupe est bue jusqu’à la lie. Le don que Dieu nous fait de son fils unique est encore plus réel, plus renversant que le don d’Abraham. L’évangile n’adoucit pas cette histoire, il ne la corrige pas ; au contraire, il la pousse à fond, il l’accentue encore, il l’accomplit, il la réalise. Dans ce chapitre de la Genèse, on a eu peur, mais tout s’arrange. Dans l’évangile, ça ne s’arrange pas. Jésus ne descend pas de la croix. C’est le corps rompu d’Isaac qui nous est offert à la Table sainte, c’est le sang de l’Agneau immolé. Il n’y a pas moins que sur le mont Moriyya. Il y a plus encore. Il y a que Dieu a donné son fils unique et que celui-ci a dit : "Ceci est mon sang répandu pour vous…"
 
© SBEV. Pierre Debergé. 

 
Gn 22,1-19
1Après ces événements, il arriva que Dieu mit Abraham à l'épreuve. Il lui dit : « Abraham » ; il répondit : « Me voici. »
2Il reprit : « Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t'indiquerai. »
3Abraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui deux de ses jeunes gens et son fils Isaac. Il fendit les bûches pour l'holocauste. Il partit pour le lieu que Dieu lui avait indiqué.
4Le troisième jour, il leva les yeux et vit de loin ce lieu.
5Abraham dit aux jeunes gens : « Demeurez ici, vous, avec l'âne ; moi et le jeune homme, nous irons là-bas pour nous prosterner ; puis nous reviendrons vers vous. »
6Abraham prit les bûches pour l'holocauste et en chargea son fils Isaac ; il prit en main la pierre à feu et le couteau, et tous deux s'en allèrent ensemble.
7Isaac parla à son père Abraham : « Mon père », dit-il, et Abraham répondit : « Me voici, mon fils. » Il reprit : « Voici le feu et les bûches ; où est l'agneau pour l'holocauste ? »
8Abraham répondit : « Dieu saura voir l'agneau pour l'holocauste, mon fils. » Tous deux continuèrent à aller ensemble.
9Lorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva un autel et disposa les bûches. Il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel au-dessus des bûches.
10Abraham tendit la main pour prendre le couteau et immoler son fils.
11Alors l'ange du SEIGNEUR l'appela du ciel et cria : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici. »
12Il reprit : « N'étends pas la main sur le jeune homme. Ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu, toi qui n'as pas épargné ton fils unique pour moi. »
13Abraham leva les yeux, il regarda, et voici qu'un bélier était pris par les cornes dans un fourré. Il alla le prendre pour l'offrir en holocauste à la place de son fils.
14Abraham nomma ce lieu « le SEIGNEUR voit » ; aussi dit-on aujourd'hui : « C'est sur la montagne que le SEIGNEUR est vu. »
15L'ange du SEIGNEUR appela Abraham du ciel une seconde fois
16et dit : « Je le jure par moi-même, oracle du SEIGNEUR. Parce que tu as fait cela et n'as pas épargné ton fils unique,
17je m'engage à te bénir, et à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer. Ta descendance occupera la Porte de ses ennemis  ;
18c'est en elle que se béniront toutes les nations de la terre parce que tu as écouté ma voix. »
19Abraham revint vers les jeunes gens ; ils se levèrent et partirent ensemble pour Béer-Shéva. Abraham habita à Béer-Shéva.
Gn 22,1-19
 
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