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Réécriture de la Bible
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Dahan Gilbert
Des réécritures savantes
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On a trop vite dit que l'Occident chrétien du Moyen Âge baignait dans une atmosphère biblique...
 

On a trop vite dit que l’Occident chrétien du Moyen Âge baignait dans une atmosphère biblique. Aussi bien la christianisation du monde occidental que sa connaissance du message biblique (et évangélique) sont l’objet d’un lent processus, dont on peut se demander s’il atteignit jamais son terme. Une bonne partie du clergé même semble être restée longtemps ignorante et les efforts des clercs lettrés ne cessent de tenter de lui inculquer les principes élémentaires. Tout un environnement biblique contribue à la diffusion de la Parole divine, aussi bien par l’image (représentations dans les églises), que par la parole (les sermons), puis le théâtre.

La « réécriture de l’Écriture » est alors une nécessité, à tous les niveaux de la société chrétienne. Elle se caractérise généralement par un phénomène d’actualisation qui gomme l’espace temporel entre le monde de la Bible et celui du XIIe ou du XIIIe siècle, comme on le voit par exemple dans nombre de traductions en vernaculaire qui utilisent par exemple le vocabulaire des institutions médiévales pour rendre le donné biblique ; mais aussi par un souci assez constant de rappeler que le Christ est au centre de l’Écriture, Ancien et Nouveau Testament.

L’Historia scholastica de Pierre le Mangeur               
Originaire de Troyes, où il est chanoine à Saint-Loup puis doyen de la cathédrale Saint-Pierre, Pierre le Mangeur (en latin Comestor) a enseigné à l’école cathédrale de Paris, où il a succédé à son maître Pierre Lombard en 1159, et a été chancelier des écoles parisiennes en 1168. À la fin de sa vie, il se retire à l’abbaye Saint-Victor, où il meurt en 1178. Il est l’auteur de commentaires de la Bible, de sermons, d’œuvres théologiques mais surtout d’un best-seller de la littérature médiévale, l’Historia scholastica, « Récit de la Bible à l’usage des étudiants ».
   
C’est à ce titre qu’il nous intéresse ici, puisque cet ouvrage, terminé vers 1169-1170, est véritablement une réécriture des narrations de la Bible, qui cependant intègre de nombreux éléments d’exégèse (y compris des interprétations juives) ; il s’agit véritablement d’un « manuel biblique », destiné aux étudiants parisiens puis très largement répandu dans toute l’Europe. Ce sont uniquement les livres qui présentent un contenu narratif (ou, dans les livres prophétiques, les chapitres narratifs) qui sont traités de la sorte : Pentateuque, Jos, Jg, 1 & 2 S, 1 & 2 R, Ez, Dn, Jdt, Est, 1 & 2 M, Évangiles (traités d’une manière synoptique) ; les Actes ont été traités par un disciple, Pierre de Poitiers. On observera que l’ouvrage comporte l’équivalent de nos « notes de bas de pages », appelées ici « additions ». Le passage choisi ici comme exemple, la vision dans le buisson (Ex 3), montre que Pierre le Mangeur recourt souvent à Flavius Josèphe (mais il utilise aussi les résultats de l’exégèse antérieure).

• Pierre le Mangeur, Historia scholastica, Exode, chap. 8

Le roi d’Égypte mourut enfin et les enfants d’Israël crièrent vers le Seigneur et il se souvint de l’alliance qu’il avait faite avec leurs ancêtres. Moïse faisait paître des troupeaux de moutons dans le désert. Alors qu’il menait un troupeau à l’intérieur du désert et qu’il arriva à la montagne de Dieu, le Sinaï, qui dans l’une de ses parties est appelé Horeb, le Seigneur lui apparut dans une flamme de feu au milieu d’un buisson. Or le feu léchait la verdure du buisson sans le consumer. Cette montagne était excellente pour le pâturage et abondante en herbe, parce que les bergers n’osaient pas y monter, tant du fait de la hauteur que parce qu’on pensait que Dieu y habitait.

Moïse dit : Je vais y aller et je verrai cette vision grandiose. Dieu l’appela à partir du buisson et dit : « Moïse, Moïse. » Il répondit : « Me voici. » Et le Seigneur : « Enlève tes chaussures ; le lieu où tu te tiens est une terre sainte. Et il dit : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. J’ai vu l’affliction de mon peuple en Égypte et je suis descendu pour le libérer et le conduire vers la terre où coulent le lait et le miel, dans les régions du Cananéen, du Héthéen, de l’Amorite, du Périzite, du Hévite et du Jébuséen. Mais il n’a pas prononcé le nom de la septième nation, le Gergésite, qui est tu presque partout sauf dans le Deutéronome. « Mais viens, je t’enverrai chez Pharaon, pour que tu conduises mon peuple hors d’Égypte ». Et Moïse lui dit : « Qui suis-je pour aller chez Pharaon ? ». Et le Seigneur : « Je serai avec toi et tu auras ce signe que je t’ai envoyé. Quand tu auras fait sortir mon peuple d’Égypte, tu feras un sacrifice à Dieu sur cette montagne. » C’est comme s’il disait : Tu verras alors que j’ai été avec toi et que je t’ai fait sortir d’Égypte. Les Hébreux terminent le verset par que je t’ai envoyé.

Et Moïse dit : Si les enfants d’Israël disent : Qui t’a envoyé, quel est son nom ? que leur dirai-je ? Le Seigneur lui dit : « Moi je suis qui je suis. » C’est comme s’il disait : Je m’appelle “qui je suis”. Et tu leur diras : Celui qui est m’a envoyé vers vous. Tu leur diras encore : Le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob m’a envoyé vers vous ; j’ai ce nom pour l’éternité, parce que ces trois témoins vivent pour l’éternité. Flavius Josèphe dit : « Il lui a dit son nom, que les hommes n’avaient jamais entendu auparavant et qu’il ne m’est pas permis d’énoncer*. » Va, rassemble les anciens d’Israël* et tu leur diras que je te suis apparu dans le buisson et que je t’ai envoyé pour les libérer, et ils iront avec toi chez le roi d’Égypte. Et tu lui diras : le Dieu des Hébreux nous a appelés. Nous cheminerons trois jours dans le désert pour faire un sacrifice à notre Dieu. Je sais pourtant qu’il ne vous laissera pas aller sinon par ma main puissante, et je frapperai l’Égypte de mes miracles*.

Et vous ne partirez pas les mains vides, mais vous demanderez aux Égyptiens et à vos voisins des vases et des vêtements précieux et vous en dépouillerez l’Égypte. Les Hébreux disent avoir demandé don contre don […].Ils sont cependant excusés du fait de l’ordre du Seigneur.

On est quasiment dans le genre du targoum, avec les éléments explicatifs insérés dans la narration ; cependant, la part de l’exégèse est plus grande que dans une simple paraphrase et c’est véritablement l’union des deux éléments – réécriture et exégèse – qui a fait le succès de l’Historia scholastica. Elle sera bientôt traduite dans diverses langues vernaculaires, fournissant notamment en français la traduction qui s’imposera le plus longtemps avant les versions nouvelles du XVIe siècle, la Bible Historiale de Guyart-des-Moulins.

© Gilbert Dahan, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 158 (décembre 2011), "Réécrire les saintes Écritures", p. 69-71.

 
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