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Bousquet François
La Parole de Dieu dans la bouche du prophète
Théologie
 
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Tout prophète est homme de la parole. Non la sienne, mais celle de Dieu...
 
Tout prophète est homme de la parole. Non la sienne, mais celle de Dieu. Expérience redoutable. Comment faire coïncider une parole d'homme avec la Parole de Dieu ? Réflexion à partir du premier chapitre du livre de Jérémie.

• La Parole de Dieu dans la bouche du prophète

Autre chose est de prêter ses oreilles à la Parole de Dieu, autre chose de lui prêter sa bouche. Nous n'avons pas le droit de nous prendre pour Dieu, ni de faire passer nos pensées pour ses pensées, de justifier par une caution qui ne serait qu'imaginaire, mais dont on sait la force, nos volontés de puissance ou nos erreurs. Nous n'avons surtout pas le droit de tromper nos contemporains en matière d'espérance. On voit trop, en temps de guerre comme dans l'ordinaire, des illuminés, des faux prophètes, ou des personnages de pouvoir, se dire inspirés de Dieu pour propager leurs industries pas toujours pieuses, bien souvent lucratives, parfois violentes. Comment dès lors interpréter Jr 1,9 : " Je mets mes paroles dans ta bouche, sache que je te donne autorité…" ? Quels critères de discernement pouvons-nous y trouver ?

• Éveil à la parole

La parole s'énonce comme un rapport je-toi : c'est une "parole adressée", comme on dit. Une parole : en langage articulé, c'est-à-dire intelligible, sensée, et non pas une impulsion ou un cri procédant de quelque irrationnel, ou bien un murmure de sibylle qu'il faudrait ensuite déchiffrer. Et une parole adressée : c'est-à-dire où il s'agit bien du rapport de l'un à l'autre, celui qui a l'initiative de la communication s'adressant à un sujet, qu'il contribue ainsi à susciter, tout en anticipant un avenir où la communication sera nécessaire. Le modèle de la parole auquel il nous faut penser ici n'est pas tant celui de la parole du maître au disciple, que celui, très radical, de la mère à l'enfant : un éveil à la parole, qui suppose le détachement du sein et de toute fusion, qui cherche une réponse de plus en plus articulée, qui suscite le sujet à venir comme partenaire d'une communication généralisée. Avant tout, c'est une parole qui procède de l'amour de quelqu'un d'unique pour un autre unique, alors même qu'il en va de la participation à une groupe humain, c'est une parole qui veut le bien.

• Autorité

Il est intéressant de regarder comment la parole du prophète fera autorité.  Notre texte fait parler Dieu immédiatement, ce qui est la manière la plus simple de marquer littérairement une altérité véritable dans le dialogue (au-delà du renvoi à Dt18,18). La Parole de Dieu n'est pas le superlatif de la parole humaine. Dans notre texte, le don de l'autorité se fait en deux vagues, entrecoupée par la résistance du prophète, ce qui est significatif.

Première vague : "Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t'ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les peuples." Election, consécration, institution, vues du côté de Dieu. Election : pas seulement dans le temps, mais à partir de l'Eternel. Consécration : une mise à part, qui ne se justifie pas par quelque mérite ou qualité humaine, ou bien encore par quelque position de pouvoir dans le monde des hommes, mais par tout autre chose, le rapport à Dieu. Institution : car devenir prophète relève d'un statut précis, différencié et qualifié, qui en ce sens est institué, alors même qu'il va souvent s'autoriser la critique de l'institution. Mais le prophète résiste, et fait l'enfant. Dieu insiste : "Ne dis pas : je ne suis qu'un enfant!".

Vient alors la deuxième vague : "Tu iras vers tous ceux à qui je t'enverrai. Tu diras tout ce que je t'ordonnerai. Ne les crains pas, car je suis avec toi pour te délivrer, déclare le Seigneur." Cette fois, élection, consécration et institution sont vues du côté des hommes, et en pratique : élection, mais pour tous ; consécration, mais dans une mise à part qui n'est pas protection, bien au contraire, mais obéissance qui expose et rend vulnérable ;  dans l'institution enfin, le statut ne met pas à l'abri de rencontrer la contradiction, et Dieu seul garantit celui qui est envoyé de ses peurs, sans lui laisser ignorer ses limites voire son péché. Reprenons cela.

• Service de tous

Une "élection", mais pour tous. L'impératif sous lequel le prophète est placé ("tu iras, tu diras") ne le place pas sur un pinacle pour être vénéré et encensé : "tu iras vers tous, tu diras tout". Celui qui est envoyé pour parler au nom de Dieu, tout comme d'ailleurs le Peuple de Dieu comme peuple "élu", ne bénéficie pas d'un privilège : l'exigence d'aller et de dire est pour lui service de tous : parce que l'on se sait choisi et aimé de Dieu, de manière singulière, et jusqu'en ses particularités, aller dire à tous que Dieu aime ainsi, non pas en général, mais chacun, chaque peuple, chaque culture, chaque époque, selon ce que chacun est réellement. Au terme, quand la Parole se fait chair, Dieu en la personne du Fils ne se fait pas humain en général, mais un homme singulier. Il y a à cela deux raisons fondamentales, quand il s'agit de porter (ou même de commenter) la Parole de Dieu en des paroles qui seront toujours en même temps paroles humaines. D'abord, la vérité n'est pas abstraite : c'est la vérité du singulier qui l'élève à l'universel. Ensuite, la vérité n'est pas ce qui nous donne raison, mais ce qui nous juge, le prophète ou le Peuple de Dieu les premiers. Premier critère de discernement pour repérer quand et comment la parole de Dieu se dit en des paroles humaines : renvoie-t-elle à la vérité du singulier, par suite du vécu concret, où s'engage pour nous l'Eternel. Ou encore, vaut-elle pour tout homme et pour tout l'homme, précisément en ce qui fait sa vie réelle ?

• Habiter ce que l'on dit

"Tu diras tout ce que je t'ordonnerai." Deuxième critère, paradoxal : celui qui présente la parole issue de sa bouche avec l'autorité d'une Parole entendue de Dieu se place-t-il sous cette Parole, et non pas en surplomb des autres hommes, ce qui serait oublier qu'il en fait partie ? La mise à part que représente la consécration du locuteur, pour que tous les hommes puissent être "consacrés dans la vérité", n'est pas une sorte d'échappement au monde ou à la condition humble et pécheresse partagée avec tous. Elle ne place pas au-dessus du temps ou hors-jeu le prophète ou le Peuple de Dieu. La condition du prophète est redoutable : non seulement il a mal à son peuple, mais il doit être pleinement engagé dans ce qu'il dit, et dire "tout", c'est-à-dire la radicalité de l'exigence. Le prophète ou le Peuple de Dieu va donc souffrir des conséquences de sa parole, s'il obéit vraiment au commandement : "tu diras tout ce que j'ordonnerai". Le faux prophète navigue et louvoie ; le prophète, lui, est vulnérable, et Jérusalem tue les prophètes. Quand il ne s'agit plus simplement de porte-paroles de Dieu, mais de la Parole en personne, on le voit clairement : la Parole ultime de Dieu à la croix est exposée et vulnérable. Elle est parole solide et ferme, jusque dans son silence, et obéit jusqu'au bout à la volonté de Dieu. Disant et attestant la non-violence de l'amour elle n'échappe pourtant pas à la mort injuste. Le deuxième critère pourrait s'énoncer ainsi : habiter ce que l'on dit, radicalement, pour que le signe que Dieu fait soit vraiment parlant, et l'accepter jusqu'à éventuellement devenir signe de contradiction, en en portant les conséquences.

• Puissance de la Parole

"Ne les crains pas, car je suis avec toi pour te délivrer, dit le Seigneur." Ce troisième élément est paradoxal : alors que la Parole de Dieu ne peut être énoncée sans crainte et tremblement, pourtant il ne faut pas avoir peur, car elle rend libre et fait vivre. C'est Dieu qui nous délivre, et d'abord de nous-mêmes. Si la Parole de Dieu est simultanément jugement et promesse, elle vaut pour tous les destinataires, y compris son porteur. Le verset qui suit peut s'entendre ainsi : "Puis le Seigneur étendit la main, il me toucha la bouche et  me dit : Ainsi je mets dans ta bouche mes paroles !" : sous la main de Dieu, que la parole du prophète ou du Peuple soit dans leur bouche le toucher de son Souffle, de l'Esprit, qui seul fait la différence... "Sache que je te donne aujourd'hui autorité sur les peuples et les royaumes, pour arracher et abattre, pour démolir et détruire, pour bâtir et planter" : il ne s'agit pas là seulement d'une constatation de sagesse, à savoir qu'il y a un temps pour chaque chose. Il y a plus : la Parole, quand elle s'énonce en paroles humaines, s'indique comme Parole de Dieu en étant simultanément jugement et promesse. Jugement, non pas comme condamnation, mais comme lumière portée sur nos pratiques, et qui empêche de tricher. Et promesse, car cette Parole, qui prend date pour l'avenir, est ferme : Dieu l'a donnée, il ne la reprend pas. On le voit à la Parole de la croix : c'est l'heure où le Prince de ce monde est jugé : on voit sans pouvoir le cacher où mène le réseau de lâchetés et de médiocrités dérisoires qu'on appelle péché : au meurtre de l'innocent ; mais la Parole ultime et non-violente est en même temps promesse, Dieu a sauvé et il sauvera encore. (Dans toute l'histoire, la mort du martyr, d'Etienne aux martyrs contemporains sera racontée sur ce modèle : la violence mise à nu et les cieux ouverts.) Promesse sans jugement risquerait d'être illusion, jugement sans promesse risquerait d'être désespérant. Ce troisième critère, la conjonction du Jugement et de la Promesse, vaut aussi dans la proclamation de la Parole de Dieu, de l'Écriture cette fois, dans la prédication ou la catéchèse, à travers nos pauvres paroles humaines : l'écho que nous lui donnons est-il éclairant ? Et cela ouvre-t-il des chemins praticables ?

Jr 1,4-10, on le voit, s'avère très riche dans la méditation sur la Parole de Dieu qui vient à nous, pleinement humaine, pour nous faire partager la vie même de Dieu. C'est au cœur même de son humanité que s'indique la différence libérante de la Parole de Dieu...    


  © SBEV. François Bousquet
 
 
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