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Exode
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Ezéchiel le Tragique
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Tassin Claude
L'Exagôgè (Exode) d'Ézéchiel le Tragique
Contexte littéraire
 
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Les tragiques grecs avaient porté au théâtre les mythes et les légendes anciennes de leur culture...
 

Les tragiques grecs avaient porté au théâtre les mythes et les légendes anciennes de leur culture. De même, un juif lettré d’Alexandrie, appelé Ézéchiel et s’essayant à imiter le langage d’Homère, compose en vers grecs le récit de la sortie d’Égypte. On situe vers 200 av. J.-C. cette Exagôgè qui suit d’assez près, dans les textes de l’Exode, la version grecque des Septante. Les écarts et prolongements par rapport au livre biblique s’expliquent à la fois par les nécessités de la versification (avoir le compte de pieds, d’où des adjectifs parfois pompeux !) et par la volonté d’exprimer une théologie et une philosophie.

D’Ézéchiel le Tragique restent essentiellement chez Eusèbe cinq extraits, recopiés à partir de l’érudit gréco-romain Alexandre Polyhistor (Ier s. av. J.-C.) et totalisant 269 vers, soit peut-être le quart de la pièce. Toute tentative pour reconstituer le plan d’ensemble du drame (en cinq actes ?) s’avère impossible. (Le lecteur trouvera le passage concernant la traversée de la mer Rouge dans le Suppl. CE n° 92, p. 11-13.) Nous retiendrons ici les passages concernant la vocation de Moïse, puis la finale du drame.

Selon le premier extrait, avant l’épisode du Buisson ardent, Moïse se trouve chez Ragouel (Jéthro), après son mariage avec Séphora (Ex 2,21-22). Le héros de l’Exode fait part à son beau-père Ragouel d’un songe prémonitoire qui sert d’interprétation préalable à la scène biblique célèbre (Ex 3,1 – 4,17).

• 32 Ézéchiel le Tragique, dans Eusèbe, Préparation évangélique IX, 29,4-7

(Le songe de Moïse)

(Moïse) – J’ai cru voir au sommet du mont Sinaï un grand trône qui s’élevait jusqu’aux replis du ciel ; là siégeait un noble personnage qui avait un diadème et dans la main gauche, semble-t-il, un grand sceptre. De la main droite, il me fit signe, et je me plaçai devant le trône. Alors il me remit le sceptre et il me dit de m’asseoir sur le grand trône. Il me donna le diadème royal et lui-même s’éloigna du trône. Quant à moi, je vis autour de moi la terre et les régions souterraines et celles qui dominent le ciel, et une foule d’étoiles tombaient sur mes genoux ; je les comptais toutes, et de mon siège elles s’élançaient comme une armée de mortels. Ensuite, effrayé, je me réveille de mon sommeil.

(Ragouel) –  Étranger, c’est un heureux signe que Dieu t’a donné là. Puissé-je être en vie quand un jour cela t’arrivera* ! Certes tu renverseras un grand trône et tu seras toi-même arbitre et guide de mortels ; quant à contempler toute la terre habitée et les régions souterraines et celles qui dominent le ciel de Dieu, c’est que tu verras ce qui est, ce qui était et ce qui sera.

Le songe de Moïse a une nette tonalité apocalyptique (voir aussi Dn 7,13-14) et la teneur en est audacieuse. Dieu tient son sceptre dans la main gauche, puisqu’il va le remettre dans la main droite de Moïse. La qualité royale de Moïse – car il s’agit d’une intronisation – se profile dans d’autres témoignages du judaïsme ancien. Une double originalité se présente ici : Dieu s’éloigne de son propre trône, comme s’il laissait désormais à Moïse le soin de conduire l’histoire et les trois étages du cosmos — ciel, terre habitée, ses profondeurs (comparer Ph 2,10) —, en une royauté universelle que symbolise la foule des astres, c’est-à-dire les peuples.

En fait, c’est Ragouel qui décode le songe et donne par avance à Moïse le sens de sa vocation : ce dernier ruinera la royauté de Pharaon et deviendra « guide des mortels ». L’expression confirme l’universalité de la mission de l’Élu et il est significatif que cette dimension soit livrée par un païen, comme l’acceptation implicite du message moral mosaïque par le monde païen. Mais Ragouel reste au seuil de la foi. Dans la déclaration divine au Sinaï « Je suis qui je suis » (Ex 3,14), des traditions juives comprennent : « Je suis celui qui est et qui était et qui doit être » (Targoum/Dt 32,39 ; comparer Ap 1,4.8). Dans la fiction dramatique, Ragouel ne pouvait aller aussi loin ; d’où la formule : « Tu verras ce qui est, et ce qui fut, et qui sera. » Ézéchiel le Tragique, par honnêteté et voulant suivre le texte biblique, ne pouvait pas intégrer cette perspective universaliste dans l’épisode du Buisson ardent qui confirmera l’élection d’Israël.

 

© Claude Tassin, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 156 (juin 2011), "Les Juifs d'Alexandrie et leurs écrits", p. 46-48.

 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
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