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Lectio Divina
Expériences de lectio divina
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L'exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini (2010) de Benoît XVI a rappelé l'importance de la lectio divina...
 
L’exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini (2010) de Benoît XVI a rappelé que la lectio divina « est capable d’ouvrir au fidèle le trésor de la Parole de Dieu, et de provoquer ainsi la rencontre avec le Christ, Parole divine vivante. ». De multiples échos montrent qu’elle s’est en effet largement répandue. Voici deux témoignages issus d’un colloque diocésain sur la Parole de Dieu (Le Mans, janvier 2011).

1. Dans la vie monastiquePar une moniale de l’abbaye de La Coudre à Laval (Mayenne) 

Habituellement on cite à propos des moines la devise : ora et labora, « prie et travaille » et pourtant, si l’on considère le chapitre 48 de la Règle de saint Benoît, « Du travail manuel de chaque jour » – situé aussitôt après la mise en garde générale : « l’oisiveté est l’ennemi de l’âme » –, il est question pour les frères du devoir de consacrer certaines heures au travail des mains et d’autres à la lectio divina. La lectio divina fait-elle simplement nombre avec la prière et le travail ou bien serait-elle un troisième terme en tension créatrice entre les deux ? Mon propos sera de suggérer que, tout en occupant la place qui est la sienne, peut-être tient-elle bien et du travail et de la prière !

Sa place dans la vie du moine
La lectio divina, essentiellement une lecture de la Bible annotée et éclairée par les écrits des Pères de l’Église et du monachisme, accompagne les moines pendant toute la journée. Le meilleur temps consacré à la lecture proprement dite est certainement pour nous aujourd’hui celui qui se situe entre vigiles et laudes, temps privilégié durant lequel aucune distraction extérieure n’a encore envahi l’esprit, attente d’une aurore de résurrection, temps transitionnel ouvert sur l’inattendu de Dieu à travers sa Parole.

Mais les textes bibliques nous accompagnent pour ainsi dire toute la journée : dans la Prière des heures, dans la table de la Parole de l’Eucharistie, mais aussi dans nos temps libres, le dimanche et les solennités, sans oublier l’hospitalité (elle fait partie de la manière d’accueillir les hôtes : « Aussitôt accueillis, les hôtes seront conduits à la prière… et on leur lira l’Écriture Sainte… », Règle, chap. 53,9), et les différents services, notamment à table. Les passages de la Règle sont nombreux, le plus significatif étant le chapitre 48 dans lequel saint Benoît donne des précisions en vue d’assurer un espace de temps suffisamment consistant pour la lecture personnelle (environ deux à trois heures par jour). Durant le Carême, il est attendu qu’on s’y applique avec plus d’attention, la coutume prévoyant la distribution d’un livre que le moine « lira à la suite et en entier ».

On peut donc dire que la lectio divina est un aspect inséparable de la vocation monastique, un élément vital puisqu’elle prend en compte tout le déroulement de la journée sans tomber pour autant dans la démesure. Là aussi, « l’abbé doit avoir la faiblesse des moines infirmes ou délicats en considération »(Règle, chap. 48). Lire ne sera jamais un but en soi, mais une aide sur le chemin de la croissance spirituelle, le verbe « édifier » (lat. aedificare) traduisant au plus près cette visée (chap. 38). Le terme « édifier » s’entend au sens de bâtir la communauté, la nourrir afin qu’elle grandisse spirituellement en chacun de ses membres.

La lectio comme travail
La lecture est un travail : les Écritures sont à lire comme Parole de Dieu offerte, comme promesse de rencontre avec Dieu, comme exercice de la foi ; nous ne la possédons pas comme un dépôt clos mais comme une promesse d’entendre quelque chose qui nous concerne et que nous ne savons pas : « Comprends-tu ce que tu lis ? » La question se pose toujours à nouveau pour le moine. Et saint Benoît, dans sa Règle, introduit les novices mais aussi les hôtes à la lecture : nous ne sommes pas lâchés sans garde-fou dans le jeu de nos propres interprétations, car la lectio se situe toujours dans un va-et-vient entre la lecture proclamée et écoutée à l’Office divin ou dans l’Eucharistie et la lecture dans le silence du scriptorium ou de la cellule.

Dans la Règle, la lecture est mentionnée dans le chapitre 4 des « instruments des bonnes œuvres » où nous trouvons : « Écouter volontiers les saintes lectures », autrement dit une écoute insérée dans un cadre de vie de charité fraternelle orientée vers les valeurs évangéliques. Il est à noter que ces instruments ou outils sont presque tous des versets empruntés à la Sainte Écriture, plus ou moins littéralement. On se sert normalement d’un outil pour travailler ! La lectio divina relève d’un artisanat, non d’un bricolage. Voici quelques attitudes d’apprentissage que le Dr Charles van Leeuwen, oblat de Clerlande (Belgique), résume sous la forme d’un décalogue :

Il nous faut lire 1) avec enthousiasme (libenter),2) avec prudence (prudenter), 3) avec intelligence (sapienter), 4) avec constance (constanter, incessanter), 5) avec attention (solliciter), 6) avec ardeur (ardenter), 7) avec respect (cum honore et timore), 8) entièrement (ex integro), 9) en communauté (in communione), 10) avec la volonté de mettre la lecture en pratique (efficaciter comple).

Vatican II a eu le souci d’ouvrir largement l’accès des textes sacrés à l’assemblée : ainsi il y a une année saint Luc, une autre de saint Matthieu, etc. La visée rejoint la lecture continue des moines. La lecture spirituelle doit se faire « ex integro et per ordinem » rappelle la Règle (chap. 48,15), « intégralement et dans l’ordre » ; ce n’est pas du zapping ! Ce genre de lecture demande de la constance et de la patience : la réalité du livre est offerte dans sa diversité et dans sa totalité. Nous lui devons une attitude de respect et de soumission car c’est bien dans toute la Bible que se révèle la Parole de Dieu. Sans faire une lecture littérale de type fondamentaliste, il ne nous appartient pas de faire un tri ou d’occulter la violence de certains passages. Les passages déroutants nous placent justement devant la réalité très humaine, ces textes nous permettent de nous comprendre. Dans son souci à dire Dieu, la Bible ne passe pas à côté de ce qui marque nos existences. Elle nous renvoie à notre réalité pour nous inviter à chercher Dieu au creux de nos contradictions. Elle nous accule à regarder les choses en face et nous parle de ce qui constitue un piège. Les textes nous sont livrés au risque d’être trahis si nous n’obéissons qu’à nos voix intérieures pour ne garder que les « beaux textes ».

Textes reçus donc, qui résistent sans doute, mais auxquels se sont confrontés les commentaires des Pères et tous les interprètes jusqu’aujourd’hui. Nous avons la chance de bénéficier de la multiplicité de leurs commentaires, largement mis à notre disposition dans des collections qui s’étoffent au fil des traductions et des thèses.

Cette richesse nous immerge dans la tradition vivante séculaire et permet qu’au fil des années les paroles deviennent nôtres ; elles nous habitent et notre vie prend sens en elles. Les textes lus et relus en révélant Dieu dans notre propre histoire accomplissent, peut-être à notre insu, mais jamais sans notre consentement, cette conformation à l’image de Dieu. La Pâque du Seigneur traverse le lecteur. La Parole a son lieu dans le corps vivant du lecteur où elle opère sa puissance de renaissance lorsque celui-ci est révélé à lui-même. Il ne s’agit pas tant d’« actualiser » le message de textes jugés anciens que de croire à la fécondité de la Parole pour nous aujourd’hui, à son caractère « performatif ». C’est l’Esprit Saint, le même et unique Esprit qui a inspiré les auteurs des Écritures, qui atteint encore les cœurs des lecteurs d’aujourd’hui. Cette confiance en son travail à lui, donne l’audace de risquer une lecture personnelle en plusieurs dimensions, dans la liberté des méthodes ou des outils de travail, dans l’ouverture à d’autres apports culturels. Il en résulte une joie profonde qui convoque à la prière.

La lectio comme prière
Le moine, en sa rencontre avec la Parole, en arrive à la désirer pour elle-même : il la contemple, il la prie, il la chante, il l’apprend par cœur pour se la remémorer au cours de la journée. Elle devient lectio orante, quête du Bien-aimé à la manière de celle du Cantique des cantiques, le désir relançant la quête à l’infini. Saint Ælred de Rievaulx, cistercien du xiie siècle, l’exprime ainsi : « Mais toi, mon fils, tu ne recherches pas des questions (quaestiones) mais la dévotion (devotio) ; ni ce qui donne la subtilité au discours, mais ce qui réveille l’âme (affectus excitetur)[1]. »

Cela rejoint la pensée d’Angelus Silesius, mystique allemand du xviie siècle : « La rose est sans pourquoi. » Prier la Parole, c’est finalement l’accueillir dans sa virginale beauté et s’en émerveiller comme Marie dans son Magnificat. Parole aimée parce qu’elle est Présence, visite du Verbe. La lectio divina fait partie de cette vocation fondamentale qui est la vocation chrétienne à la louange de la Gloire de Dieu. Elle va se situer là où le moine veut écouter Dieu et garder en son cœur le souvenir de son Seigneur. Elle est pour ainsi dire reliée au mémorial du Seigneur. Car, au-delà de la mémorisation des textes bibliques ruminés, s’éveille pour les cisterciens une mémoire encore plus profonde : la memoria Dei, « Mémoire de Dieu », synonyme de praesentia Christi « présence du Christ ». L’Eucharistie est justement le lieu où l’on fait « mémoire du Seigneur » ; on ne peut disjoindre la lectio en tant que prière personnelle de la liturgie célébrée ; elle a là son point d’encrage « objectif » et dans la grâce sacramentelle sa source et son sommet.

Aussi bien dans la prière personnelle que communautaire, le mémorial est indispensable. La lectio qui va jaillir en bénédiction pour ce qu’on a lu ou célébré, va nourrir l’une et l’autre. Elle nous conduira toujours plus profondément à apprendre à regarder les événements, nos frères et sœurs, le monde avec le regard de Dieu. D’aucuns diront « contemplation » ou bien « avoir le goût de Dieu », comme dit saint Bernard, avoir le goût des choses divines même en tout ce qui se passe en ce monde. On peut illustrer ce regard par la vision de saint Benoît rapportée par saint Grégoire le Grand :

L’homme de Dieu, Benoît, tandis que les frères reposaient encore, avait devancé le temps de la prière, debout pour ses vigiles nocturnes. Il se tenait à la fenêtre, priant le Seigneur tout-puissant. Tout à coup, au cœur de la nuit, il vit une lumière répandue d’en haut refouler les ténèbres de la nuit. Elle éclairait d’une telle splendeur qu’elle surpassait la lumière du jour… Une chose très merveilleuse suivit dans cette contemplation… le monde entier, comme ramassé sous un seul rayon de soleil, fut amené à ses yeux[2].

Conclusion
Ma conclusion sur la place de la lectio divina dans la vie monastique se formulera à partir de cette image même qui montre le souci de saint Benoît, relayé par les moines d’aujourd’hui : c’est celui d’un rythme de vie, d’un équilibre, d’une harmonie de moyens qui ensemble, permettent de tendre à Dieu. Et si la lectio est divina, c’est moins parce qu’elle a principalement l’Écriture pour objet, que parce qu’elle aide à se tourner vers Dieu. Inséparable du travail et de la prière, tenant de l’un et de l’autre, elle n’est pas divina parce qu’elle traite de Dieu, mais parce qu’elle est une attention plus nette, plus consciente de la présence de Dieu, vécue dans la foi.

La vie monastique n’est pas une théorie, mais c’est une existence humaine et chacun de ses éléments – travail, prière, lectio divina – reçoit sa valeur spéciale par cette existence humaine. Ce qui la marque, c’est une profonde expérience d’unité dans les diverses composantes de la vie. Le moine est quelqu’un qui cherche cette unité fondamentale dans sa vie. Pour les auteurs cisterciens, cette unité est une forme de stabilité d’âme, « demeurer en Dieu » comme l’exprime l’apôtre saint Jean dans son Évangile. La seule réalité objective qui vaut la peine d’être cherchée c’est Dieu, et Dieu tel qu’il s’est manifesté dans la Révélation. La lectio divina est comme la réaction humaine à cette réalité. La vie monastique n’a de sens que quand elle est ouverte constamment vers cette réalité, quand elle répond continuellement et consciemment à cette réalité qui est Dieu et sa manifestation dans ce monde. Cette unité est réalisée non pas premièrement par l’intelligence, mais par l’approche affective de notre cœur, là où notre esprit, notre intelligence humaine et notre cœur se rencontrent dans la considération commune d’un texte, d’une vérité, d’un fait. Elle n’est pas réservée au moine. Tout disciple du Christ, à la suite des disciples d’Emmaüs, peut faire l’expérience d’une parole vivante qui touche son cœur et le fait brûler.

Alors quelle place la lectio divina a-t-elle dans la vie du moine ? Osons-le dire : toute sa place et rien que sa place. Et pour la consolation de ceux qui ne savent pas lire, voilà un apophtegme contemporain : « Le Christ lui-même servait de livre aux moines qui ne savaient pas lire. Et c’est ainsi qu’ils sont devenus de vrais mystiques. L’Esprit les a conduits vers la vérité tout entière. »


2. Dans une paroisse, en groupePar des laïcs du doyenné de la Vallée du Loir (Sarthe)

Notre curé avait essayé, sous différentes formes, de nous faire goûter la Parole de Dieu : conférences, mini-retraites avec initiation au « dialogue contemplatif », lecture commune de l’évangile de saint Marc, puis de saint Luc. En octobre 2009, il a invité le P. Christophe de Dreuille, d’Aix-en-Provence, responsable, entre autres, d’un site internet sur la lectio divina au quotidien.

La Bible en deux ans
Deux groupes se sont alors formés afin de lire la Bible en entier sur deux ans selon cette démarche. Notre lecture a débuté en octobre 2009 et n’a été interrompue que par les vacances d’été. Nous sommes huit, accompagnés par notre curé, motivés par l’idée de lire toute la Bible (certains avaient essayé individuellement puis renoncé).

Notre lecture priante et continue de la Bible suit un chemin balisé : d’abord les lectures personnelles, chaque jour, puis une rencontre mensuelle. Le programme établi ne prend pas les livres dans l’ordre et il est agréable d’avoir une lecture quotidienne qui ne soit pas trop déconnectée des temps forts liturgiques. Ainsi, avant Noël 2009, nous lisions Isaïe. Cette année, nous avons lu Michée et Habacuc. Avant Pâques 2010, c’était Jérémie et après, les Actes des apôtres. Dans le temps dit ordinaire, c’est plus varié. Nous repérons les échos d’un texte à l’autre, par les personnages ou les évènements racontés. Nous voyons aussi les rapprochements entre les textes de l’Ancien Testament et les Évangiles (thème de « l’accomplissement » des Écritures).

Quelques réactions : « Le fait qu’on soit en groupe est plus stimulant et surtout on peut échanger. » « Cela m’a réconcilié avec l’Ancien Testament. Je prends plaisir à le lire car il restitue Jésus dans son cadre. » « C’est une nourriture quotidienne ! Elle nous donne la vie tous les jours et nous relève dans les moments difficiles. Après cela, Dieu parle en moi, cela apporte une richesse à l’intérieur. » « C’est un privilège. Si je n’avais le groupe, je lâcherais au bout de quelques mois. » « On a des idées différentes et on se nourrit des idées des autres. » « Cela nous fortifie, et le fait de former un groupe nous encourage. Je trouve dans les lectures de l’Ancien Testament des échos de ce que je vis ou que j’ai vécu. »

Une pérégrination
Pratiquons-nous les quatre temps de la lectio divina ? En théorie, oui. Mais, dans la pratique, il y a des jours où nous sommes moins en forme ou bien où les textes nous inspirent peu : l’un a eu du mal avec le récit de la construction du Temple en 1 Rois 5–8, un autre avec les listes de Chroniques 1–9, un troisième avec les descriptions de massacres. « Parfois, je me suis arrêté de lire ou bien je prenais l’évangile du jour. » « Il m’est arrivé de continuer la lecture jusqu’à trouver quelque chose qui me nourrisse et m’incite à la prière. » « Quand on lit plusieurs chapitres de suite, on ne médite pas sur une scène précise, mais plutôt sur les idées qui se dégagent. »

Notre manière de faire évoque le chemin de saint Jacques de Compostelle. La lecture continue de la Bible est comme une pérégrination… en deux tronçons (coupés par les vacances d’été). Dans le chemin de saint Jacques, on avance de 25 à 40 km par jour. On laisse en cours de route des monuments magnifiques ; il est impossible de s’arrêter les visiter. On est frustré mais heureux d’avancer au rythme fixé. On sait que si on tient le rythme, au bout de 62 jours d’un bloc ou bien au terme de plusieurs tronçons, on aura fait tout le chemin. Plus tard, on aura alors plaisir à revenir visiter ce qu’on a laissé de côté. Il faut donc accepter de pérégriner de façon insatisfaisante. Saint Éphrem avertit : « N’aie pas la mauvaise pensée de vouloir prendre d’un seul trait ce qui ne peut pas être pris en une seule fois. »



© SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 156 (juin 2011), "Le Pentateuque, histoire et théologie", p. 67-72

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[1] Aelred de Rievaulx, Quand Jésus eut douze ans, 1, 11, coll. « Sources chrétiennes », n° 60, Éd. du Cerf, Paris, 1958, p. 69.

[2] Grégoire le Grand, Dialogues, II, 35, « Sources chrétiennes » n° 260, Éd. du Cerf, Paris, 1979, p. 239.
 
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