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Croix
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Gloire
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Paul (Saint)
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Debergé Pierre
La Parole de la Croix chez Saint Paul
Théologie
 
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Rien ne disposait Paul à devenir le messager de l'Evangile de Jésus-Christ crucifié et ressuscité...
 

Rien ne disposait Paul[1] à devenir l’apôtre des nations et le messager de l’Evangile de Jésus-Christ crucifié et ressuscité. C’est dans sa rencontre avec Celui qu’il persécutait qu’il lui a été donné de comprendre que Jésus qu’il croyait, « maudit de Dieu » était, en réalité, son Fils, un Fils parfaitement « obéissant jusqu’à la mort et la mort sur la croix… élevé au rang de Seigneur de l’univers (Ph 2,9-11). Sur le chemin de Damas, Dieu a, en effet, « ôté le voile » qui empêchait Paul de voir sa gloire sur le visage du Christ Jésus crucifié. Dans le « dévoilement » du Fils (Ga 1,13-17), il a perçu le sens de la croix et la gratuité radicale de l’initiative de Dieu à son égard.

Parce qu’il lui a été révélé que la Passion est l’expression parfaite de l’amour du Christ pour son Père et pour l’humanité, en même temps que la révélation de la nature paradoxale de la toute-puissance du Dieu de Jésus-Christ, Paul a donc décidé de ne chercher que Jésus Christ crucifié, pour être crucifié avec lui : «  Avec le Christ, je suis un crucifié. Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2,19-20). En conséquence, s’il sera dominé par l’annonce de l’évangile qu’il a reçu (1 Co 15,3-5), le ministère de Paul sera surtout déterminé par la révélation de la nature déconcertante de la puissance de Dieu qui se donne à voir dans la faiblesse de Jésus-Christ crucifié. Alors que la première tradition chrétienne évoquait la mort de Jésus, mais sans nécessairement s’attarder sur la nature de cette mort, l’insistance sur la mort de Jésus par crucifixion sera même un trait caractéristique de la prédication de Paul[2].

Comme on le constate à la lecture des deux premiers chapitres de la 1ère lettre aux Corinthiens rédigée dans les années 53-54[3], Paul, pour la première fois, mettra en œuvre une « théologie de la croix[4] » qui ne relève pas d’une construction intellectuelle ou d’une théorie religieuse, car la croix a « parlé » dans son existence, lorsque Dieu s’est révélé à lui sous la figure d’un crucifié.

La « parole de la croix » est folie

Pour bien saisir les enjeux de la « théologie de la croix » que Paul va élaborer[5], il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la communauté de Corinthe était confrontée à de multiples problèmes, mais ce qui par-dessus tout semblait inquiéter l’apôtre, c’était l’existence de tensions identitaires au sein de la communauté (1 Co 1, 11). Chaque groupe en présence se référait, semble-t-il, à une figure fondatrice qui donnait une orientation particulière à l’expression de sa foi : Paul, Apollos ou Céphas (1 Co 1,12). Or, devant ces divisions (1 Co 1,10-17), conséquence d’une trop grande importance accordée à la parole (cf. 1 Co 2,1-5), à la connaissance (1 Co 8,1-3.11) ou à certaines manifestations de l’Esprit (1 Co 12-14)[6], que fait Paul ? Il plante la croix du Christ au milieu de la communauté déchirée de Corinthe : « Le Christ est-il divisé ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été crucifiés ? » (1 Co 1,13)

A ceux qui sont divisés, Paul oppose ainsi un événement scandaleux qui n’offre, à cette époque, aucune possibilité de référence identitaire, puisque la crucifixion était le « supplice le plus cruel et le plus infamant[7] » qui soit, celui que l’on réservait aux criminels et aux esclaves. Après avoir rappelé que l’unité de la communauté chrétienne n’a pas d’autre origine et fondement que la croix du Christ, l’apôtre consacre ensuite un long développement à la « parole de la croix » qui proclame sur Dieu le contraire de ce que les hommes conçoivent et comprennent habituellement de lui : « Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui sont en train d’être sauvés, pour nous, il est puissance de Dieu (…) Les Juifs demandent des miracles et les Grecs recherchent la sagesse ; mais nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes» (1 Co 1,18.22-25)

Bien qu’inséparable de « la proclamation de la résurrection de celui qui est devenu, par elle, le Crucifié[8] », la « parole de la croix[9] »,  est, pour l’apôtre Paul, un « scandale » pour les Juifs et une « folie » pour les Grecs. Elle est un « scandale », une pierre d’achoppement, parce que l’aspect sous lequel le Messie se présente est en totale contradiction avec l’attente des Juifs et les représentations qu’ils se faisaient du Messie[10]. La croix semble même être la preuve par excellence que Celui qui y est pendu ne peut être le Messie. La croix est une « folie » pour les Grecs au sens où ne peut prétendre être dieu, même au sens mythologique, quelqu’un qui subit une telle mort, infrahumaine, réservée aux esclaves.

L’événement de la croix heurte ainsi de plein fouet les deux cultures, grecque et juive. C’est un défi pour la raison puisque la croix proclame la puissance de Dieu là où la sagesse des hommes ne perçoit que l’impuissance et l’échec. C’est un non-sens apparent, une aberration, qui rejoint l’humanité - représentée ici par les Grecs à la recherche de la sagesse et les Juifs qui attendent de Dieu des signes de puissance -, dans sa quête de vérité en faisant éclater les limites de la sagesse et de la piété, surtout lorsqu’à travers elles les hommes prétendent identifier Dieu, et par là se sauver eux-mêmes ou se poser comme leur propre fondement[11]. La croix « scandalise tout ce qui mesure (et c’est la folie même) les choses divines à la mesure du visible et de l’humain[12] »

A la lumière de la Résurrection, la mort de Jésus sur la croix, comprise par les hommes comme signe de faiblesse et d’anéantissement, met donc en échec toutes les représentations divines que l’être humain peut se faire, en même temps qu’elle donne accès à une nouvelle connaissance de Dieu (1 Co 1,23-25 ; 2 Co 13,4). Le Dieu que Juifs et Grecs croyaient connaître et dominer, est un Dieu qui se manifeste au cœur de l’humanité là où  le plus horrible revêt, par la mort du Fils comprise comme mort d’oblativité (Ga 1,4 ; 2,20 ; Ph 2,8), la forme la plus extrême de l’Amour[13]. Avec les conséquences qui en découlent pour la vie de l’Eglise et pour l’existence de chacun.

Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort sur la croix

Pour illustrer les conséquences opérées par la « parole de la croix » pour la vie de l’Eglise, Paul indique ensuite aux chrétiens de Corinthe, comment, par leurs origines sociales ou leurs histoires personnelles, ils sont une illustration de la « folie » qui est au cœur de la prédication chrétienne : « Considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu : il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de gens de bonne famille. Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu » (1 Co 1,26-29) [14].

Parce qu’elle rassemble des hommes et des femmes vils, faibles méprisables (cf. 1 Co 6,9-11) mais choisis, élus et aimés par Dieu, la communauté de Corinthe manifeste donc aux yeux du monde la grâce de Dieu qui appelle et sauve tout être humain sans condition et sans tenir compte de ses identités mondaines[15]. Accomplissement de la révélation biblique, la « parole de la croix » trouve ainsi, dans la réflexion de Paul, un corrélat ecclésiologique. Car ce qui vaut pour la mort du Christ sur la croix, avec le renversement qu’un tel événement induit par rapport aux représentations que l’on se fait de Dieu, cela vaut aussi pour les communautés chrétiennes qui incarnent la manière dont Dieu élit ce qui est faible et détruit ce qui est fort en contredisant les critères et les attentes des hommes[16].

Mais c’est aussi à l’intérieur de chaque communauté chrétienne, comprise comme Corps du Christ, que la « parole de la croix » fonde des exigences de fraternité, de solidarité, de communion et d’attention aux membres les plus faibles de la communauté « pour lesquels le Christ est mort » (1 Co 8,11). La manière dont Paul, dans la lettre aux Philippiens, relie sa bouleversante exhortation à l’humilité et à l’unité au Christ qui s’est abaissé et humilié en est une très belle illustration : « Ayez un même amour, un même cœur ; recherchez l’unité, ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres. Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus Christ : lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie d’être l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, par son aspect, il était reconnu comme un homme ; il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui  a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue proclame que le Seigneur, c’est Jésus Christ à la gloire du Père » (Ph 2,2-11)[17]

En invitant chaque baptisé à se comporter au sein de sa communauté chrétienne dans la fidélité au Christ Jésus qui s’est abaissé et s’est fait obéissant jusqu’à la mort sur la croix, Paul entend poser ici le critère ultime et décisif pour une vie communautaire réellement chrétienne (Ph 2,5). A cet effet, il rappelle que la communion requise des baptisés ne peut être que le reflet de la communion trinitaire qui se révèle sur la croix. Il n’y a donc pas d’autre exigence pour le baptisé que de revêtir les sentiments du Christ qui, en s’abaissant et en s’humiliant a « tué le mur de la haine » (Ep 2,14-18) et réconcilié l’humanité avec Dieu et avec elle-même « en ayant établi la paix par le sang de la croix » (Col 1,20). La « parole de la croix » fonde ainsi un « universalisme » que l’on retrouvera dans la manière dont Paul construira des communautés où « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave  ni homme libre, ni l’homme et la femme » (Ga 3,28)[18].

Enfin - c’est une autre forme d’universalité -, si « la croix est l’excès de la honte, elle est pour nous le témoignage que, quelle que soit l’abjection dans laquelle un homme puisse tomber, en elle il trouvera la croix du Christ, lui qui s’est abaissé, humilié (cf.Ph 2,8), pour compatir avec lui »[19]

Pour que ne soit pas réduite à néant la croix du Christ

C’est le troisième aspect de notre réflexion ; il s’inscrit dans le droit fil du développement de Paul qui, après avoir montré aux chrétiens de Corinthe comment ils incarnent le monde nouveau né de la mort et de la résurrection du Christ, poursuit sa réflexion en évoquant sa venue à Corinthe : « Moi-même, quand je suis venu chez vous, frères, ce n’est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je suis venu vous annoncer le mystère de Dieu. Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ et Jésus Christ crucifié ». Ce à quoi il ajoute « Aussi ai-je été devant vous faible, craintif et tout tremblant ; ma parole et ma prédication n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse, mais elles étaient une démonstration faite par la puissance de l’Esprit, afin que votre foi ne soit pas fondée sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (1 Co 2,3-5)

Voilà qui montre que l’orientation de la réflexion de Paul sur le Christ, mort crucifié et ressuscité[20], avec ses conséquences par rapport aux représentations que l’on se fait de Dieu et à la vie des communautés chrétiennes, éclaire aussi la manière dont l’apôtre envisage son ministère, notamment en s’interdisant toute annonce de l’Évangile qui risquerait de le réduire à un simple discours de sagesse humaine : « Le Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais annoncer l’Évangile, et cela sans recourir à la sagesse du discours pour que ne soit pas réduite à néant la croix du Christ » (1 Co 1,17 ; 2,3-5). C’est la raison pour laquelle Paul défendra farouchement l’Évangile qu’il a reçu (Ga 1,6-9 ; 2,14ss) contre ceux qui, trahissant l’œuvre salvifique du Christ,  en prônant surtout le retour à la loi de Moïse, annoncent des évangiles  qui ne sont pas conformes à cet Evangile dont il ne cesse d’approfondir les conséquences pour l’humanité.

C’est aussi pour cela qu’à la lumière de la croix Paul interprètera les échecs et les épreuves qu’il rencontre. Ils sont un des lieux privilégiés de la configuration de l’apôtre au Christ et de la participation à son œuvre salvifique : « Sans cesse nous portons dans notre corps l’agonie de Jésus » (2 Co 4,10)[21]. Et l’auteur de la lettre aux Colossiens écrira : « Je trouve maintenant ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète ce qui manque aux tribulations du Christ en ma chair pour son corps qui est l’Église » (Col 1,24)[22]. Il n’en est pas moins vrai que s’ils sont l’occasion, pour l’apôtre, de communier aux souffrances du Christ sur la croix, les épreuves, les faiblesses et les échecs sont surtout le lieu où l’apôtre peut expérimenter la présence du Ressuscité et la puissance de l’Amour de Dieu qui  console et rend fort (2 Co 1,3-5). D’autant plus que « nos détresses d’un moment sont légères par rapport au poids extraordinaire de gloire éternelle qu’elles nous préparent. Notre objectif n’est pas ce qui se voit, mais ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4,17 ; Rm 8,18).

On se souvient ici de ce passage de la lettre aux Philippiens où Paul lie de manière indissociable la puissance de la Résurrection et la communion aux souffrances du Christ : « Car il s’agit de le connaître, lui, avec la puissance de sa Résurrection et la communion à ses souffrances, de devenir semblable à lui dans sa mort afin de parvenir, s’il l’est possible, à la Résurrection d’entre les morts » (Ph 3,10-11).  Pourquoi une telle insistance ? Parce que, pour le disciple de Jésus, souffrances et persécutions sont « le moyen par lequel la puissance de Dieu se révèle en plénitude, comme dans le « logos tou staurou », lorsque la fragilité et la vulnérabilité deviennent le lieu même de la puissance divine[23] » Ce à quoi Jean Noël Aletti ajoute : « De plus, le disciple du Christ ne souffre pas seul, il souffre avec le Christ[24] et avec les autres croyants[25]; mieux étant en Christ, membre du corps du Christ, c’est en quelque sorte le corps du Christ qui souffre en lui et par lui[26] ». Pas de dolorisme ni de masochisme donc dans le désir qu’a Paul de participer aux souffrances du Christ, puisque c’est dans la perspective de la communion avec le Ressuscité, qui est le Vivant, que les souffrances sont envisagées et éprouvées. Pour que la puissance de Dieu puisse vraiment et paradoxalement se manifester.

Pour Paul, tel est le grand mystère de l’Annonce de l’Évangile : c’est dans la faiblesse et la pauvreté des situations que la puissance de Dieu peut donner toute sa mesure[27] (1 Co 1,26ss ; 2 Co 4,7-10). C’est aussi le mystère de toute vie baptismale et de tout apostolat où, au plus profond de sa misère, de sa faiblesse, de ses échecs et de ses souffrances, s’impose la nécessité d’accueillir l’œuvre de la toute-puissance divine : « À ce sujet, par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. Mais il m’a déclaré : ‘Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse afin que repose sur moi la puissance du Christ’. Donc, je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les angoisses pour le Christ. Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12,8-10).

Que dire en conclusion ? Que la croix, dans l’œuvre de Paul, est toujours en référence avec le Ressuscité ou le Seigneur de Gloire[28]. Comprise comme « parole de la croix », elle porte avec elle un langage qui n’est pas de négativité, puisqu’il s’inscrit toujours dans un contexte d’amour (Ga 2,21), de réconciliation (Col 1,28), de paix (Ep 2,14-18), de justice, de sanctification et de délivrance (lCo 1,30). La croix a ainsi, dans l’œuvre de Paul, une fonction de révélation[29] qui fait qu’à l’amour de Dieu manifesté par et sur la croix (Rm 8,31-39), le baptisé est invité à répondre dans un même élan d’amour et d’oblativité[30].

Mais, parce que la foi au Christ, crucifié et ressuscité comporte - et comportera toujours - un aspect de « scandale » et de « folie », on comprendra que la révélation chrétienne et l’existence du baptisé soient, pour Paul, irrémédiablement marqués du double sceau de la contradiction et de l’espérance qui lui est intimement liée[31],et qui fonde une manière particulière d’habiter la condition humaine (2 Co 4,8ss).


© Mgr Pierre Debergé, recteur de l'Institut catholique de Toulouse, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 76 (juin 2011) p. 1.

__________________

[1] « Circoncis le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, hébreu, fils d’hébreu, pour la loi pharisien, pour le zèle persécuteur de l’Eglise, pour la justice qu’on trouve dans la loi devenu irréprochable » (Ph 3,5-6)

[2] Sur les 27 emplois du mot « croix » (stauros) dans le Nouveau Testament, dix appartiennent au corpus paulinien : 1 Co 1,17.18 ; Ga 5,11 ; 6,12.14 ; Ep 2,16 ; Ph 2,8 ; 3,18 ; Col 1,20 ; 2,14. Sur les 46 emplois du verbe « crucifier » (stauroô), huit se trouvent dans les lettres de Paul : 1 Co 1,13.23 ; 2,2.8 ; 2 Co 13,4 ; Ga 3,1 ; 5,24 ; 6,14. On trouve également deux fois le verbe « crucifier avec » (synstauroô) : Rm 6,6 et Ga 2,19.

[3] Dès le 1er chapitre, Paul évoque successivement la « croix du Christ » (1 Co 1,17), le « langage de la croix » (1,18), le « messie crucifié » (1,23).

[4] Car si la mort de Jésus avait été mentionnée en 1Th 4,14 ou 5,10 (voir ensuite 1 Co 15,3b-4 ; Rm 1,3b-4a ; 3,24ss), il ne s'agissait pas alors de la mort précisément en tant que crucifixion, les mots « crucifier », « être crucifié avec » n'ayant pas cours dans l'histoire du christianisme primitif. Cela ne veut pas dire que l’on n’évoquait pas la crucifixion dans les formes les plus anciennes du récit de la passion, mais on ne faisait vraisemblablement que la rapporter sur le mode historique, sans l'exploiter théologiquement comme révélation de la toute puissance du Dieu de Jésus-Christ.

[5] Avec ses trois aspects : théologique, ecclésiologique et apostolique

[6] Avec le risque que l’Evangile soit reçu comme un enseignement de sagesse paré du prestige de l’éloquence et de la rhétorique. 

[7] Cicéron, Seconde action contre Verrès V 163.

[8] François VOUGA, Jean-Pierre Favre, Pâques ou rien. La Résurrection au cœur du Nouveau Testament, Labor et Fides, Genève, 2010, p.76-77 : « Aussi la « parole de la croix » n’est-elle pas l’annonce de la mort de Jésus – on ne voit guère comment une mort, serait-elle celle du Fils de Dieu, pourrait être par elle-même une bonne nouvelle - mais la proclamation de la résurrection de celui qui est devenu, par elle, le Crucifié ? » ou encore « Si Dieu n’a pas ressuscité Jésus d’entre les morts, il est vrai que la croix n’a pas de sens – en tout cas pas celui d’une révélation – et que l’annonce pascale de ce que Paul désigne comme la « parole de la croix » (1Co 1,17-25) est privée de toute autorité » p.188

[9] Paul évoque la « parole de la croix (ho logos tou staurou) », une expression qui apparaît uniquement dans le corpus paulinien.  « Le génitif grec permet plusieurs interprétations : le sens le plus obvie de l’expression est le discours qui parle de la croix, mais c’est aussi la parole qui vient de la croix. On peut enfin penser qu’il s’agit d’une parole qui est l’événement de la croix elle-même : la croix nous parle ! D’autant qu’il y a là une instance de jugement qui contraint à choisir : selon la façon dont il reçoit la parole de la croix, chacun entre dans un processus de perte ou de salut » R.DUPONT-ROC, Saint Paul, une théologie de l’Eglise, Cahiers Evangile 147, mars 2009, p.38.

[10] Pour les Juifs du ier siècle, le crucifié n’était pas seulement l’objet de la cruauté humaine et de l’infamie publique, mais celui aussi de la « malédiction de Dieu ». Ce jugement s’appuyait sur le texte de Dt 21,23 : « Maudit quiconque est pendu au bois ». Avec Jésus, le scandale est redoublé dans la mesure où celui qui pend à la croix – déjà maudit par le seul fait de la pendaison – ose se prétendre Fils de Dieu.

[11] « La parole de la croix met le monde en crise. Elle est jugement sans appel sur l’humanité et les valeurs que cette dernière défend. La prétention de l’homme à disposer de Dieu, à l’intégrer dans sa perception de la réalité, à le juger à l’aune de ses critères est l’expression même de la perdition, de la sagesse devenue folie. En ce sens, la parole de la croix est en premier lieu la mise à nu sans complaisance des errements et de la volonté de puissance de l’homme ». J.ZUMSTEIN, « Paul et la théologie de la croix », ETR, 72,2001, p.489.

[12] Jacques MARITAIN, La pensée de Saint Paul (1ère ed.New York, 1941), Paris, Parole et Silence, 2008, p.57. François VOUGA, Jean-François Favre, Pâques ou rien, op.cit., « Le paradoxe de la résurrection du Crucifié qui manifeste la puissance créatrice de Dieu sous l’apparence de son contraire, de la folie et de la faiblesse, devient nécessairement pierre d’achoppement et occasion de scandale pour les esprits qui s’immunisent contre l’irruption de la transcendance dans la réalité quotidienne. Il l’est inévitablement dans la mesure où il révèle l’altérité absolue de la vérité et de la vraie sagesse de Dieu (…) Le recadrage opéré par le paradoxe de l’Evangile de Pâques, parole de la croix, n’implique pas un sacrifice de l’intelligence. Il signifie bien plutôt un changement des prémisses de la réflexion de l’être humain sur sa propre destinée. Le sens et l’effet du paradoxe de la croix sont en effet d’obliger la réflexion à abandonner des évidences que la révélation pascale est venue contester : il n’est pas nécessaire de considérer les idéaux de perfection que proposent la sagesse et la loi comme le seul fondement possible de la rationalité et du comportement humains. Le paradoxe de la croix permet au contraire au penser humain de porter un regard critique sur lui-même. Il le libère de la domination et de l’emprise des idéaux de perfection et le refonde dans l’esprit de gratuité qui a toujours été celui de la sagesse de Dieu, maintenant révélée sans ambiguité par la mort et la résurrection du Christ » p.89.

[13] « La croix, si imposée, qu’elle soit par les circonstances, apparaît, au sein même de l’histoire comme le signe par excellence, choisi et donné, de la réalité de l’amour du Père. Elle nous révèle le prix que Dieu fait de l’humanité dans le don messianique qu’il lui accorde en son Fils. Ce caractère inouï de la croix est qualifié par Paul de mysterion parce qu’il n’est déchiffrable qu’au prix d’une révélation, et même dans son terme. La croix dessine un tau, dernière lettre de l’alphabet hébreu et donc sa clôture. La croix est la lettre paradoxale qui achève l’Ecriture. Le Messie n’est reconnu que si l’on accepte d’entrer dans sa manifestation scandaleuse » Ch.REYNIER, in ACFEB, Paul de Tarse, Lectio Divina 165, Cerf, Paris,1996, p.368. P.BEAUCHAMP, « Jésus Christ n’est pas seul. L’accomplissement des Ecritures dans la Croix », RSR 65, 1977, p.259-262

[14] On pourrait également parler ici de « signe » attestant le paradoxe que constitue la « parole de la croix »  comprise, à la lumière de la résurrection, comme folie par excellence et puissance transformatrice de Dieu. En effet, ce n’est pas la qualité des personnes rassemblées au sein de la communauté chrétienne – peu de gens importants, de puissants ou de notables – qui constitue celle-ci, mais le pouvoir créateur de Celui qui fait venir à l’existence ce qui n’est rien aux yeux des hommes. Le même constat peut-être fait par rapport à la prédication de Paul qui ne repose pas sur la sagesse ou l’éloquence mais sur la puissance de la croix.

[15] « De même que Dieu avait choisi un petit peuple sans relief, ballotté entre les puissants de ce monde et, de plus, infidèle à son alliance, de même il poursuit son dessein de salut au rebours de la sagesse et de la prétention des hommes en choisissant ce qui est stupide et ce qui est faible, ce qui est mal né et méprisé. Au fond, Paul choisit l’antithèse de toutes les valeurs grecques traditionnelles des kaloi kagathoi (l’expression « beaux et bons » désignant dans la Grèce des cités une aristocratie à la fois sociale et de l’esprit). Et il va plus loin en parlant de « ce qui n’est pas » ; il ne s’agit pas d’un « non-être » philosophique, mais de l’affirmation que Dieu arrache des êtres au néant social, politique, économique, existentiel pour leur offrir son salut, et en faire ses témoins » R. DUPONT-ROC, « Saint Paul : une théologie de l’Eglise ? », op.cit.,  p.39.

[16] « Ce que le Crucifié donne à comprendre a donc une signification qui demeure, car Dieu y apparaît pour toujours et de façon définitive, comme celui qui élit ce qui n’a pas de valeur, de sorte que devant Dieu personne ne peut s’enorgueillir de quelque grandeur que ce soit (1 Co 1,28) La théologie de la croix dit comment le croyant peut considérer Dieu, et comment il doit se considérer lui-même et le monde dans son ensemble. Elle est donc une manière d’interpréter Dieu et le monde dans la mesure où elle apprend à tout comprendre à partir d’un Dieu révélé dans le Crucifié » J. Becker, Paul, l’apôtre des nations, Cerf/MédiasPaul, Paris/Montréal, 1995, p. 245.

[17] A la lecture de cette exhortation, on voit bien que l’humilité requise chez les chrétiens de Philippes fait écho à l’abaissement du Christ qui « s’est humilié », et l’impératif « considérez les autres » répond à l’indicatif « lui qui est de condition divine n’a pas considéré…».

[18] « Le seul élément constitutif et rassembleur de l’identité chrétienne, c’est ‘d’avoir entre soi les mêmes dispositions que l’on a dans le Christ’ (Ph 2,5).L’anthropologie paulinienne procède ainsi à un véritable renversement des valeurs en construisant la catégorie de l’universel humain à partir justement de la prolifération des discriminations qui caractérisait l’Antiquité » M.Fr. BASLEZ, Saint Paul, artisan d’un monde chrétien, Fayard, Paris, 2008, p.327-328.

[19] E. BIANCHI, Vivre, c’est le Christ. La lettre aux Philippiens, MédiasPaul, Paris-Montréal, 2007, p.84. On pourrait écrire également : « Si la croix est l’excès de l’amour, elle est pour nous le témoignage que quelle que soit l’épreuve, le doute ou l’échec dans lequel un homme peut se trouver, en elle il trouvera le Christ qui s’est abaissé, humilié pour compatir avec lui ».

[20] Dans plusieurs passages des lettres de Paul, le Ressuscité, même après la résurrection, reste le Crucifié (participe parfait passif in 1 Co 1,13 ; 2,2 ; Ga 3,1).

[21] P.DEBERGE, « Des échecs et des épreuves » in Saint Paul, l’Evangile de la liberté, op.cit., p.55-61.

[22] Paul n’entend pas dire ici qu’il ajoute quelque chose à l’œuvre médiatrice et salvifique du Christ, puisque toute la lettre aux Colossiens rappelle qu’il n’y a qu’un seul médiateur et que le Christ a accompli tout ce qu’il avait à accomplir (1,19-20.22 ; 2,9-10.13-14 ; 3,1). A travers l’expression « tribulations du Christ en ma chair » -. Paul évoque ce qui manque dans sa manière de vivre et de souffrir par/pour l’annonce de l’Evangile et pour l’Eglise. Cl.TASSIN, L’apôtre Paul. Un autoportrait, DDB, Paris, 2009, note 3, p.125. Voir C.LAVERGNE, « La joie de saint Paul d’après Col 1,24 » Revue Thomiste, 1968, p.418-464.

[23] 2 Co 11,23-28 ; 1,4-11 ; Ph 1,12-18 et 1,29

[24] outre Ph 3,10,voir Rm 8,17 ; 2 Co 1,5

[25] 2 Co 1,6-7 ; Rm 8,17 ; Ph 1,30

[26] J.N. ALETTI,  L’hymne aux Philippiens, op.cit., p.250

[27] M.TRIMAILLE, « Existence missionnaire et mystère pascal », Spiritus 44, 1971, p.32-46 ; E.FUCHS, « la faiblesse, gloire de l’apostolat selon Paul, Etude sur 2 Co 10-13 » in L’exigence et le don (1978-1997), Genève, 2000, p.201-226.

[28] S’il convient de donner à la croix tout son poids de «scandale et de folie », elle n’est recevable que dans la résurrection. En effet, sans la résurrection, Jésus n’est qu’un pendu au gibet et le langage de la croix ne détrône en rien les cultures. Seule la résurrection donne son sens à la croix en montrant que le glorifié est celui qui est passé par la Pâque, celui qui a traversé la mort pour en sortir vainqueur: Jésus le Christ, le Seigneur de la gloire. Il ne faut pas isoler la croix ni le Crucifié de la résurrection et du Ressuscité » Ch.REYNIER in ACFEB, Paul de Tarse, Lectio Divina 165, Cerf, Paris,1996, p.366.

[29] Théologique par rapport à la nature de Dieu; christologique par rapport à l’attitude du Christ, le Fils de Dieu fait homme; existentielle par rapport au baptisé enseveli dans la mort et la résurrection du Christ (Rm 6).

[30] Si aucun texte paulinien ne parle de la croix que l’on doit prendre à la demande de Jésus lui-même (Mc 8,34 et Mt 10,38; 16,24; Lc 9,23; 14,27), en revanche, il s’agit pour le baptisé de «crucifier la chair - comprise comme volonté de se construire seul, en s’affranchissant de toute forme de dépendance - avec ses passions et ses convoitises» (Ga 5,24), de « porter les marques de Jésus » (Ga 6,17).

[31] P.DEBERGE, Jésus le Christ, un débat politique? Bayard, Paris, 2009, p.185-212. On notera à ce sujet que, dans la 1ère lettre aux Corinthiens, Paul n’hésite pas à évoquer une autre sagesse qui s’adresse à ceux qu’il appelle les « parfaits » (l Co 2,6-12). Pour lui, en effet, à la sagesse du monde s’oppose la compréhension apportée par l’Esprit de Dieu (9-12), en même temps que « fondée sur la confiance mise dans la parole de la croix, l’élection des ‘parfaits’ s’incarne dans la libération - et dans l’abandon des idéaux de perfection, contredits, dénoncés et disqualifiés par la reconnaissance pascale du Crucifié comme Fils de Dieu. La perfection est celle que de ceux qui, Juifs et Grecs, se laissent porter et renouveler par la puissance créatrice de Dieu » Fr.VOUGA et J.Fr FAVRE, Pâques ou rien, op.cit., p.91.

 
 
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