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Analyse narrative
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Rolin Patrice
L'analyse narrative : mise en œuvre, 1
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L'analyse narrative pose au texte une série de questions spécifiques...
 

L'analyse narrative pose au texte une série de questions spécifiques qui peuvent être regroupées sous différentes rubriques constituant comme les étapes de la démarche (1). Nous allons la mette en œuvre sur le texte de Mc 7,24-30 (2).

Entre la démarche générale proposée par un manuel et sa mise en œuvre sur un récit particulier, il y a une nécessaire adaptation au texte travaillé. C'est pourquoi, dans ce dossier, après quelques remarques sur la programmation du lecteur (Pour lire... p. 157s), seules seront mises en pratique les étapes de la clôture du texte (Pour lire... p. 39-51) et de l'étude des personnages (Pour lire... p. 75-98).

Dans les prochains numéros du BIB, les autres procédures de l'analyse narrative (étude de l'intrigue, du cadre, de la temporalité...) seront mises en œuvre sur le même texte.

L'article qui suit ne pourra donc pas donner les résultats finaux de l'analyse, et il essayera de faire sentir au lecteur les hésitations et les questions en suspens, autant que les découvertes.

Pour mettre en œuvre l'analyse narrative, nous avons choisi un texte très connu et souvent travaillé en groupe : Marc 7, 24-30. Ce sera l'occasion d'évaluer l'apport spécifique de cette approche et l'éclairage particulier qu'elle porte sur des aspects déjà connus.  

Entrée en matière…            

Nous vous proposons donc de travailler ensemble ce récit de Marc, et là, déjà les choses se compliquent : quel titre lui donner ? Depuis longtemps en effet, nous avons appris à nous méfier de ces titres de péricopes, qui, s'ils sont bien pratiques, orientent cependant le lecteur. Du point de vue de l'analyse narrative, cette programmation du lecteur doit d'autant plus être prise en compte, ou évitée. 

Le titre d'un texte appartient au paratexte (Pour lire, p. 158-160), c'est-à-dire l'ensemble des indications qui entourent le texte mais n'en font pas partie. Et nous savons que dans le cas des péricopes bibliques les titres sont donnés par le traducteur voire par l'éditeur. C'est donc le résultat de l'analyse qui nous permettra d'évaluer la pertinence des titres proposée par les différents éditeurs, ou d'en proposer d'autres. Disons donc « le récit de Marc 7, versets 24 à 30 ». 

L'étude du paratexte pourrait être beaucoup plus développée, mais nous n'entrerons pas plus avant dans cette problématique qui nous emmènerait bien loin du récit que nous vous proposons d'étudier.

Ce récit, assez court, comporte une introduction proportionnellement assez longue suivie d’un bref dialogue. 

1. La clôture du texte (Pour lire, p. 188)

Quelle que soit la démarche d'analyse suivie, il importe pour commencer de déterminer précisément quel est l'objet analysé, ici : quelles sont les limites du texte ?

Concernant notre texte, la clôture est évidente : le verset 24 vient interrompre une discussion avec les pharisiens (vv. 1-23) et introduit  des changements de lieu, d'action, thème et d'acteurs (hormis Jésus). De même, pour le verset 31 qui introduit une nouvelle péricope par un changement de lieu, d'action et d'acteurs (de nouveau hormis Jésus). 

La division du récit en scènes n'est pas si facile.  On voit qu'il y a une introduction qui pose le cadre, mais où s'achève-t-elle ? À la fin du verset 24 ? En 25a ? Ou en 26a ? Le dialogue, lui, est bien délimité  : versets 26b à 29. Enfin, le verset 30 conclut.

Le « De là… » par lequel le récit commence renvoie en amont, à ce qui précède : où était Jésus ? Il faut remonter en 6, 53 pour voir qu'il était dans les environs de Génésareth en Galilée. Aucun indice ne renvoie en aval à une suite de l'épisode, qui s'achève de façon un peu laconique : On ne sait pas ce que deviennent la femme et sa fille. Rien non-plus sur la réaction d'éventuels témoins, qui sont de toute façon absents du récit. On pourra se demander l'effet produit sur le lecteur par une telle chute. Doit-il prendre un relais ? Lequel ? 

Les épisodes qui suivent, en revanche, offriront au lecteur de nombreux échos de ce récit, lesquels jetterons rétrospectivement sur lui une lumière particulière. En effet, ce petit récit appartient à une séquence narrative plus large qu'il ouvre. En effet, Jésus, qui était en Galilée, est maintenant en territoire païen, de 7, 24 à 8, 13. 

Cette séquence est elle-même incluse dans une séquence encore plus large : la « section des pains » chapitres 6 à 8. Cette séquence est appelée ainsi en raison des nombreuses mentions et allusions au pain dans cette section (6, 38.41.43.52 ; 7, 2.27.28 ; 8, 4.6.8.14-21). L'intérêt est bien sûr d'essayer de comprendre comment ces récits s'éclairent l'un l'autre. Voir en particulier la correspondance entre les miettes sous la table et les morceaux qui restent en 6, 43; 8, 8 et surtout 8, 19-21. Notre texte pourrait bien être le pivot de cette section (mais, en groupe, ce repérage ne devrait être fait qu'après avoir étudié le texte, sinon on risquerait de se disperser dès le départ). 

2. Les personnages 

• Les personnages individuels ou collectifs du récit (acteurs ou simplement évoqués) sont les suivants : 

Jésus, la femme, la petite fille, l'esprit impur, les enfants, et les petits chiens. 

Parmi ceux-ci, Jésus et la femme sont bien sûr les personnages principaux. La petite fille et le démon ont des rôles secondaires et n'interviennent pas comme acteurs directement dans le récit, seul leur état est mentionné. Ceci est étonnant pour un récit qu'on pourrait être tenté de considérer comme un récit de guérison : ni le malade, ni le mal n'y ont vraiment d'importance. Du point de vue de l'analyse narrative, se sont des personnages « plats » (= réduits à un seul trait). Les enfants et les petits chiens renvoient à des figures  extérieures (même si ils interprètent certains acteurs du récit). 

Ces personnages occupent différents rôles au service de l'intrigue : Jésus vient dans le territoire de Tyr, mais veut rester incognito. De fait, c'est la femme qui prend l'initiative, qui mène l'action. Son initiative est d'abord contrée par Jésus qui se laisse finalement convaincre par sa détermination. On peut donc dire que cette femme est le  véritable « héros » du récit. Elle est sujet de ce qui s'y déroule. L'objet de sa quête est la guérison de sa fille, et Jésus joue tour à tour le rôle d'oppo-sant, puis d'adjuvant (= aide) dans cette quête. 

Le destinataire (= bénéficiaire) de cette quête est représenté par deux personnages : la femme (comme mère d'une enfant libérée) et sa fille (comme enfant libérée du démon). Laissons pour l'instant ouverte l'identification du destinateur (= celui qui mobilise le sujet pour la quête de l'objet). 

Nous venons de lister les différents personnages et de proposer une première approche de leurs rôles et fonctions dans le récit, intéressons-nous maintenant à leur construction :

- Que nous dit-on d'eux ? 

- Qui le dit ?

- Ce qui est dit l'est-il au travers d'une information donnée par le narrateur, d'une dénomination (= telling ; disant), ou bien cela est-il suggéré par l'attitude, l'agir du personnage (= showing ;  montrant) ? 

• Jésus. Celui-ci n'est jamais nommé par son nom dans le récit, il ne l'est d'ailleurs pas depuis 6, 30 et ne le sera de nouveau qu'en 8, 27 (ou 8, 17 suivant les manuscrits). De plus, le narrateur le présente comme voulant passer incognito (v. 24b). Aucune motivation n'est donnée ici pour cette discrétion, pas plus d'ailleurs que pour son déplacement hors de Galilée.  Ce déplacement est la seule caractérisation de Jésus au travers de son « agir », pour le reste, tout est de l'ordre du « dire ». 

Ainsi, la femme considère Jésus comme ayant le pouvoir d'expulser l'esprit impur hors de sa fille, et plus loin elle le nomme « Seigneur » (v. 28). Ce titre peut couramment signifier « Monsieur », mais en contexte évangélique, il ne peut manquer d'être compris comme une confession de foi. C'est, dans ce récit la seule nomination de Jésus qui n'est par ailleurs évoqué que par des pronoms. 

Enfin, Jésus donne de lui-même une image contrastée : d'abord plutôt méprisant envers la femme (v. 27), il parle ensuite avec une autorité positive à son égard (v. 29). 

• La femme est abondamment caractérisée par le narrateur (vv. 25-26) : elle est tout d'abord caractérisée par l'état de sa petite fille, puis comme ayant entendu parler de Jésus et avoir immédiatement placé en lui un espoir de libération pour sa fille. Enfin le narrateur nous précise qu'elle est étrangère, et cela , de deux façons complémentaires : elle est grecque = « non-juive », information sur le plan culturel et religieux, et syro-phénicienne = « non-juive », du point de vue de la race. Cette caractérisation s'accorde logiquement avec le fait que le récit se déroule dans le territoire de Tyr. 

Par son attitude, Jésus caractérise donc d'abord cette femme comme méprisable, puis comme exemplaire. Elle, accepte d'être considérée comme étant méprisable mais c'est pour mieux appuyer sa demande. 

• S'ils sont des personnages secondaires, la petite fille et les petits chiens n'en sont pas moins intéressants. Expliquons-nous d'abord sur la traduction proposée. Elle vise à mettre en évidence un jeu assez fin dans l'appellation de ces personnages : 

- Au v. 25a, la « fille » est en fait une « fillette », le mot grec (thugatrion) a la finale caractéristique du diminutif : -ion. Il est traduit ici par « petite fille ». 

- Aux vv. 27b et 28b, il s'agit de « chiots » ou de « petits chiens » (kunarion), de nouveau un diminutif en -ion. 

- Enfin, aux vv. 28 et 30, le mot pour « enfant(s) » (paï-dion), signifie « jeune (ou très jeune) enfant », encore un mot avec le diminutif -ion, traduit ici par « petits enfants », et par « la petite enfant » (même si l'expression froisse un peu l'oreille). 

Voilà pour les personnages, mais ce n'est pas fini : 

- Au v. 28b, « les miettes » sont de « très petits morceaux » (psichion). Encore un mot en -ion ! 

Concernant l'esprit impur du verset 25a, on notera qu'aux versets 26b et 29-30, il devient  un « démon ». Or, de nouveau, le mot employé (daïmonion) se termine aussi en -ion. Même si cette finale ne signale pas ici un diminutif, les jeux d'échos phonétiques entre tous ces personnages est frappant. 

Observons donc l'évolution des appellations de la petite fille avec un esprit impur du v. 25a, qui devient au v. 26b la « fille d'où un démon doit être expulsé »; dans les deux cas, c'est le narrateur qui la nomme ainsi. Puis Jésus la considère comme un « petit chien » qui ne doit pas prendre le pain des enfants (v. 27), du moins pas avant ni en même temps qu'eux. Au v. 28, la femme accepte pour sa petite fille l'identification aux petits chiens, et elle légitime par l'expérience quotidienne le fait que les petits chiens mangent les petits bouts de pain qui tombent de la table des petits enfants. Les enfants privilégiés par Jésus sont devenus de petits enfants : la femme a opéré un premier glissement qui tend à rapprocher le statut de sa « petite fille - petit chien » de celui des favoris de Jésus. Au v. 29, Jésus parle maintenant de « fille » d'où le démon est sorti. Enfin, la « fille » est devenue une « petite enfant » (même mot que les « petits enfants » du v. 28b).

Subtilement, la transformation dans les appellations de la petite fille accompagne le mouvement du récit dans lequel, d'abord rejetée, elle acquiert un droit égal aux enfants : ils mangent le même pain … 

Il semble clair que la petite fille, comme sa mère, est d'abord caractérisée comme étrangère (possédée de surcroît). Comme sa mère, en tant que non-juive, elle est d'abord reléguée par Jésus en dernière position après les juifs figurés par les enfants. Le changement d'attitude de Jésus à leur égard est sans doute ce à quoi le récit veut amener le lecteur. 

Quels sentiments le récit éveille-t-il envers les différents personnages ? La réponse à cette question posée par l'analyse narrative est évidemment en partie subjective. Cependant, il semble bien que le récit propose au lecteur d'éprouver un sentiment d'empathie (= identification) ou en tout cas de sympathie envers la femme ; et si ce n'était pas le cas au début, du fait de sa caractérisation comme étrangère, le lecteur est au moins invité, comme Jésus, à un changement de regard sur elle. 

Concernant le personnage de Jésus dans ce récit, le lecteur chrétien aura peut-être bien du mal à avouer être choqué par la réponse méprisante que celui fait d'abord à la femme. Il récusera peut-être même le terme de mépris pour voir dans cette réponse un test bienveillant dissimulé par une attitude un peu dure. Ou alors il insistera sur le fait que Jésus dit : « Laisse d'abord les enfants se rassasier », signalant ainsi une ouverture possible. 

Il n'empêche qu'il faut bien reconnaître que nous avons ici à faire à l'un des rares textes évangéliques qui ne montre pas Jésus à son avantage, du moins au début. Au point qu'il finit par changer d'avis. Si l'on se refuse à parler d'antipathie, reconnaissons qu'on ne peut parler de sympathie pour le Jésus du début du récit. Il nous reste peut-être alors l'empathie, tant il est vrai que cette attitude discriminatoire fondée sur l'origine est largement partagée. 

L'analyse narrative observe encore si le récit donne ou non accès à ce que pensent les personnages. 

Dans notre récit, le narrateur connaît la volonté de Jésus de passer inaperçu (v. 24b). Il nous informe aussi de ce que la femme a entendu parler de Jésus (v. 25a). Le lecteur, est donc d'abord associé à l'intimité réflexive (= focalisation interne) des deux personnages principaux, et ce, dès le début, alors même que Jésus ne sait pas encore que son souhait de rester incognito a échoué. Dans la suite du récit, le lecteur est en position égale à celle des personnages : il lui est donné d'entendre les mêmes choses que les protagonistes du récit (= focalisation externe). Même la connaissance de la libération de la fille (v. 29b) est partagée par Jésus avec la femme et avec le lecteur.

Bilan provisoire

Après ce début d'analyse narrative du récit de Marc 7, 24-30, il est prématuré de tirer des conclusions, sans avoir encore suivi les autres étapes de la démarche.

Nous avons collecté des éléments qui, pour certains, étaient déjà connus et découverts par d'autres procédures d'analyse. Dans le cadre de cette approche, pour chacun de ces éléments, il importera en finale de se poser la question de l'effet de sens produit sur le lecteur.

Nous avons aussi repéré des aspects du récit que seul le questionnement spécifique de l'analyse narrative révèle. 

Parmi ceux-ci : 

• La place primordiale accordée à  la femme, tant dans les informations données par le narrateur que dans le déroulement du récit dont elle est l'héroïne - et non Jésus. 

• Nous avons aussi remarqué que, dans ce récit, l'essentiel se trouve au niveau du « dire », de la parole, plus qu'au niveau du « faire », de l'action. 

• Nous avons encore noté le jeu subtil dans l'évolution des noms de certains personnages :

- Jésus d'abord incognito puis jamais nommé si ce n'est comme « Seigneur » par la femme

- la « petite fille » qui devient petite enfant après une assimilation aux « petits chiens »

- les « enfants » qui, eux, deviennent « petits enfants ». 

• Nous nous sommes enfin posé la question des sentiments suscités par le récit envers les personnages, et il nous a fallu reconnaître que, dans ce récit, Jésus, au premier abord en tout cas, n'était pas franchement sympathique.

Sans doute, plusieurs de ces découvertes peuvent-elles être faites par un lecteur attentif ne pratiquant pas l'analyse narrative, mais cette démarche a ici l'avantage de donner un cadre méthodologique à ces intuitions, et un cadre interprétatif à ces résultats.

Dans le prochain numéro du BIB, nous aborderons le cadre, la temporalité et l'intrigue de ce même récit.

© Patrice Rolin, SBEV / FPF), Bulletin Information Biblique n° 62 (juin 2004), p, 6.

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(1) Voir article précédent : "L'analyse narrative : l'essentiel". [_REF:609] › › › Pour lire l'article précédent

(2) Daniel Marguerat et Yvan Bourquin, Pour lire les récits bibliques. La Bible se raconte. Initiation à l'analyse narrative (voir article précédent. [_REF:609] › › › Pour lire l'article précédent

 
Mc 7,24-30
24Parti de là, Jésus se rendit dans le territoire de Tyr. Il entra dans une maison et il ne voulait pas qu'on le sache, mais il ne put rester ignoré.
25Tout de suite, une femme dont la fille avait un esprit impur entendit parler de lui et vint se jeter à ses pieds.
26Cette femme était païenne, syro-phénicienne de naissance. Elle demandait à Jésus de chasser le démon hors de sa fille.
27Jésus lui disait : « Laisse d'abord les enfants se rassasier, car ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. »
28Elle lui répondit : « C'est vrai, Seigneur, mais les petits chiens, sous la table, mangent des miettes des enfants. »
29Il lui dit : « A cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille. »
30Elle retourna chez elle et trouva l'enfant étendue sur le lit : le démon l'avait quittée.
Mc 7,24-30
 
Vidéo
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