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Analyse narrative
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Billon Gérard
L'analyse narrative : pas évidente, 2
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Continuons notre lecture de Genèse 22,1-19 (Pour lire l'article précédent)

En réfléchissant sur la clôture du récit, nous nous étions heurtés à la question du nombre de scènes. Y en a-t-il 5 ou 9 ? Quel critère peut nous aider à départager ? Serait-ce le schéma quinaire (voir p. 7) ? Avant de le mettre en œuvre, il n’est pas inutile de souligner, à la surface du récit, quelques traits de vocabulaire, en particulier la répétition de certains mots comme « fils » (v. 2, 3, 6, 7, 8, 9, 10, 12, 13, 16) ou des verbes comme «  prendre » (v. 2, 3, 6, 10, 13), « partir » ou « aller » (v. 2, 3, 5, 6, 8, 13, 19), « offrir [en holocauste] » (v. 2, 6, 7, 8, 13), « voir » (v. 2, 3, 4, 8, 13, 14).

Ces mots sont tous présents dans le v. 2, comme si l’écrivain biblique avait voulu rassembler dans la parole initiale du Seigneur à Abraham des motifs importants. Pour s’en rendre compte, il faut, évidemment, avoir parcouru tout le récit. Lire un texte, c’est toujours le relire.

Premier arc narratif

Quelle est la situation initiale ? Qu’est-ce qui la perturbe, enclenchant la complication, nouant le récit ? Deux réponses sont possibles.

Dans une première réponse, la situation initiale serait constituée par les premiers mots du v. 1, « Après ces événements… », formule qui renvoie à toute l’histoire précédente. Et c’est le Seigneur qui noue l’action par l’épreuve qu’il impose à Abraham (v. 1b-2). Le dénouement interviendrait avec l’Ange (v. 11). La situation finale serait alors constituée par le rappel des promesses (v. 15-18 où l’on entend des échos de Gn 12 et Gn 15) et le retour au point de départ, Beer Sheva – retour sans Isaac (voir BIB 62, p. 12) ? L’action transformatrice serait constituée par tout ce qui se déroule entre le v. 3 et le v. 10. Elle concerne principalement Isaac, enjeu de la relation entre Abraham et le Seigneur. 

Résumé : situation initiale : v. 1a, nouement : v. 1b-2, action transformatrice : v. 3-10, dénouement : v. 11-12, situation finale : v. 13-19 

Dans cette première hypothèse, l’action transformatrice est formée d’une suite d’actions qu’Abraham pose avec pour seule justification exprimée « Dieu saura voir… » (v. 8). La dernière de ces actions, au v. 10, est décrite avec un impressionnant ralenti sur la main qui prend le couteau. Là-dessus intervient le coup de théâtre de la parole de l’Ange. 

La situation finale est longue. Une approche littéraire de type historique dirait sans doute que nous avons affaire à un texte composé en plusieurs étapes, la deuxième intervention de l’Ange (v. 15-18) ayant pour fonction de relier cet épisode à toute l’histoire d’Abraham. Même s’il ignore cela, le lecteur voit bien que le récit est passé d’une situation où Abraham « aime » son fils unique à une situation où il « craint » Dieu. Et, dans cette crainte de Dieu, toute l’histoire antécédente est assumée de nouveau.

Autre arc narratif

Selon une deuxième manière de lire le texte, la situation initiale serait la situation d’épreuve où le Seigneur met Abraham (v. 1-2). Elle comprend les quatre verbes qui marquent le cours du texte : prendre, aller, offrir [en holocauste] et voir. Mais alors quel serait le nœud de l’action ? Et si c’était, au v. 3, la décision d’Abraham ? Certes, la situation d’épreuve n’est pas « perturbée », mais elle est affrontée et une action se met en branle. Autrement dit, ici ce n’est pas le Seigneur qui déclenche l’action mais Abraham. 

Dans cette perspective, c’est aussi Abraham qui, par ses actes, va refermer l’action – autrement dit la dénouer – en particulier aux v. 13-14, en allant prendre le bélier pour l’offrir en l’holocauste puis en nommant le lieu d’un nom relié au verbe voir (présence des quatre verbes de la situation d’épreuve). Ces actions, en tant que telles, ne sont pas demandées par l’Ange. Là encore, Abraham fait preuve d’initiative. 

Ce dénouement suit néanmoins la parole de l’Ange, véritable action transformatrice (v. 11-12), au centre géographique du récit, à la fois écho de l’ordre initial (v. 1b-2) et annonce de la situation finale (v. 15-18). 

Résumé : situation initiale : v. 1-2, nouement : v. 3 (tendu vers une résolution qu’Abraham attend de Dieu même, cf. tout ce qui se déroule entre le v. 3 et le v. 10) action transformatrice : v. 11-12, dénouement : v. 13-14, situation finale : v. 15-19. 

Cet arc narratif, attentif au jeu du vocabulaire, met en valeur l’attitude du personnage d’Abraham, sa liberté d’action, sa réponse en actes. Il faudrait mesurer si Isaac est toujours l’enjeu des relations entre Abraham et le Seigneur ou bien s’il ne devient pas, lui aussi, un personnage doué d’initiative (voir la scène des v. 6 à 8 où il assume le vocabulaire prendre-aller-offrir-voir).

Aucun de ces deux arcs narratifs ne s’impose vraiment. Ils ont leur intérêt, en particulier pour faire prendre conscience de l’épaisseur des personnages. Mais ils ne recoupent pas le découpage en scènes effectué de façon classique en partant des lieux, des déplacements des personnages et des actions (voir BIB 62, p. 12) : scène 1 : v. 1-2 (ordre du Seigneur), scène 2 : v. 3-5 (préparatifs successifs), scène 3 : v. 6-10 (Abraham et Isaac sur la montagne), scène 4 : v. 11-18 (intervention de l’Ange), scène 5 : v. 19 (retour à Beer Sheva). 

Quel que soit l’arc narratif retenu, le « suspense » (Abraham va-t-il tenir le coup ? Et Isaac ? Quand le Seigneur va-t-il intervenir ?) nous oriente vers une intrigue de résolution qui se résoud par : « N’étends pas la main… ». Mais c’est aussi une intrigue de révélation, en particulier à cause de l’importance du verbe « voir » ou du verbe « savoir » (« … je sais maintenant que tu crains Dieu… »). Révélation sur Dieu, sur Abraham et, pour le lecteur, sur ce qu’est la foi… 

Le cadre du récit

Dans le BIB 62, nous avions repéré quatre décors : campement de Beer Sheva, route vers la montagne (aller et retour), flanc de la montagne et lieu du sacrifice. Cela avait été important pour le découpage en scènes. À flanc de montagne, il y la communion du père et du fils (v. 6-8). Sur le lieu du sacrifice (v. 9-18), il y a l’enchaînement de quatre moments : immolation d’Isaac – parole de l’ange – holocauste du bélier – parole de l’ange. 

Ces quatre moments peuvent sembler détachés les uns des autres par la recherche d’un arc narratif ; ils sont reliés par le cadre. Les étapes de l’intrigue s’y rejoignent : action transformatrice, dénouement, situation finale. Il n’est pas étonnant qu’Abraham lui donne un nom qui marque la révélation du Seigneur. Et nous savons qu’une tradition juive y construira le temple de Salomon (2 Chr 3, 1).

  

© Gérard Billon, SBEV / FPF), Bulletin Information Biblique n° 63 (décembre 2004), p, 8.

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Gn 22,1-19
1Après ces événements, il arriva que Dieu mit Abraham à l'épreuve. Il lui dit : « Abraham » ; il répondit : « Me voici. »
2Il reprit : « Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t'indiquerai. »
3Abraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui deux de ses jeunes gens et son fils Isaac. Il fendit les bûches pour l'holocauste. Il partit pour le lieu que Dieu lui avait indiqué.
4Le troisième jour, il leva les yeux et vit de loin ce lieu.
5Abraham dit aux jeunes gens : « Demeurez ici, vous, avec l'âne ; moi et le jeune homme, nous irons là-bas pour nous prosterner ; puis nous reviendrons vers vous. »
6Abraham prit les bûches pour l'holocauste et en chargea son fils Isaac ; il prit en main la pierre à feu et le couteau, et tous deux s'en allèrent ensemble.
7Isaac parla à son père Abraham : « Mon père », dit-il, et Abraham répondit : « Me voici, mon fils. » Il reprit : « Voici le feu et les bûches ; où est l'agneau pour l'holocauste ? »
8Abraham répondit : « Dieu saura voir l'agneau pour l'holocauste, mon fils. » Tous deux continuèrent à aller ensemble.
9Lorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva un autel et disposa les bûches. Il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel au-dessus des bûches.
10Abraham tendit la main pour prendre le couteau et immoler son fils.
11Alors l'ange du SEIGNEUR l'appela du ciel et cria : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici. »
12Il reprit : « N'étends pas la main sur le jeune homme. Ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu, toi qui n'as pas épargné ton fils unique pour moi. »
13Abraham leva les yeux, il regarda, et voici qu'un bélier était pris par les cornes dans un fourré. Il alla le prendre pour l'offrir en holocauste à la place de son fils.
14Abraham nomma ce lieu « le SEIGNEUR voit » ; aussi dit-on aujourd'hui : « C'est sur la montagne que le SEIGNEUR est vu. »
15L'ange du SEIGNEUR appela Abraham du ciel une seconde fois
16et dit : « Je le jure par moi-même, oracle du SEIGNEUR. Parce que tu as fait cela et n'as pas épargné ton fils unique,
17je m'engage à te bénir, et à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer. Ta descendance occupera la Porte de ses ennemis  ;
18c'est en elle que se béniront toutes les nations de la terre parce que tu as écouté ma voix. »
19Abraham revint vers les jeunes gens ; ils se levèrent et partirent ensemble pour Béer-Shéva. Abraham habita à Béer-Shéva.
Gn 22,1-19
 
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