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Analyse narrative
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Rolin Patrice
L'analyse narrative : mise en œuvre, 2
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L'intrigue et le cadre du récit...
 

Dans le BIB 62 ([_REF:974] Pour lire cet article), nous avions mis en œuvre, sur le récit de Marc 7,24-30, deux procédures de l'analyse narrative : l'étude de la clôture du texte et celle des personnages du récit. Dans cet article, nous poursuivons l'analyse en posant au texte une nouvelle série de questions qui peuvent être regroupées sous deux rubriques : l'intrigue et le cadre du récit.

Rappelons pour commencer que l'ordre des questionnements appliqués au texte dépend de ce dernier, et qu'il s'agit donc d'adapter l'outil à l'objet travaillé. C'est ainsi que nous avons préféré découvrir les personnages de ce récit (dans l'article précédent) avant d'en étudier l'intrigue ici.

L'intrigue

Qu'est-ce que l'intrigue d'un récit ? La définition la plus simple serait : « le fil conducteur qui assure la cohérence de l'histoire ». En effet, pour qu'il y ait récit, il faut qu'il se passe quelque chose et qu'une succession d'événements s'enchaînent dans le temps et dans un rapport de causalité. Il faut aussi qu'une intrigue surplombe et structure l'enchaînement de ces péripéties en les intégrant dans la cohérence d'une même action globale.

Dès qu'au moins deux actions sont mises dans un rapport de causalité, il y a récit, que cette causalité soit mécanique et nécessaire, ou qu'elle soit simplement une succession signifiante. Ainsi, l'un des plus courts récits historiques est sans doute la célèbre phrase de César, « Veni, vedi, vici » (je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu). Il y a là plus qu'une simple succession d'actions qui ne serait qu'une chronique, il s'agit déjà un scénario, bref certes, mais déjà signifiant. 

Comment repérer, mettre en évidence l'intrigue d'un récit ? L'étude de très nombreux récits montre qu'ils partagent tous une même structure fondamentale qui conduit d'une situation initiale à une situation finale en passant par des phases articulées autour d'un point de basculement. Dans le modèle proposé par l'analyse narrative, les étapes de base de l'intrigue sont au nombre de cinq (schéma quinaire) :

- la situation initiale (ou exposition)    
- la complication (le nœud ou le nouement)     
- l'action transformatrice (ou renversement)    
- la résolution (ou dénouement)     
- la situation finale 

• La situation initiale, ou exposition, informe le lecteur sur les circonstances du début de l'action, parfois sur le manque qui la motive. 

• La complication, ou le nœud, provoque le déclenchement de l'action, par un manque ou une difficulté.    

• L'action transformatrice, ou le renversement, constitue le sommet ou le pivot du récit, c'est l'action ou la parole qui permet le dépassement de la difficulté ou du manque énoncé dans l'étape précédente.    

• La résolution énonce le dénouement, de l'intrigue ; elle décrit les effets de la parole ou de l'action transformatrice.    

• Enfin, la situation finale décrit, comme son nom l'indique, la nouvelle situation engendrée ou le retour à l'état normal. 

Ces étapes de l'intrigue peuvent bien sûr se complexifier au gré de l'art de celui qui raconte. On assiste ainsi souvent au dédoublement de certaines étapes, à des rebondissements, l'ordre du récit raconté ne suit pas forcément l'ordre logique du modèle, parfois même certaines étapes ne sont pas racontées ...   

Lisons donc notre texte et tentons de repérer ces différentes étapes dans le récit. 

 La situation initiale

Une première difficulté apparaît : la situation initiale est-elle donnée par le fait que Jésus vienne dans une maison du territoire de Tyr et veuille y rester incognito (v. 24) ? Si oui, alors, le fait qu'une femme ait entendu parler de lui et vienne le trouver (v. 25-26) constituerait une complication. Peut-être cela expliquerait-il la réaction dure de Jésus à son égard (v. 27) ? Il y aurait là l'amorce d'une intrigue, mais le récit ne poursuit pas ce fil conducteur amorcé au début. Si cette problématique se poursuit, c'est peut-être en-dehors de cet épisode dans le grand récit de l'évangile de Marc. Mais ici la situation initiale commence avec la femme qui fait irruption dans le récit et s'impose à Jésus. Elle vient poser un manque : sa petite fille a un esprit impur. 

Le manque (maladie de la petite fille) étant posé dès la situation initiale, le récit propose une première tentative pour combler ce manque : la femme « vint tomber » aux pieds de Jésus (v. 25b) pour lui demander d'expulser le démon hors de sa fille (v. 26b). Et là, surprise... c'est Jésus qui semble être la première complication ! Devant cette mère désespérée, il oppose durement le privilège des « enfants » (de la maison) au besoin de guérison de la petite fille considérée comme un « petit chien » (v. 27) ! Nous sommes si peu habitués à voir un tel rôle joué par Jésus que nous nous empressons souvent de « corriger » le récit en déclarant qu'il s'agit là d'un test pour la foi de cette femme, et que Jésus ne pense pas ce qu'il dit, etc. Or le texte ne laisse rien supposer de cet ordre. 

L'action transformatrice

Là encore ce petit récit nous réserve une surprise. Dans la plupart des récits de guérison, c'est la parole (ou le geste) de Jésus qui constitue l'action thérapeutique. Or ici, il semble bien que ce soit la parole de la femme (v. 28) qui provoque le basculement du récit (et de Jésus !). En effet, Jésus lui-même le déclare au v. 29 : « À cause de cette parole... le démon est sorti de ta fille ». Jésus ne dit pas : « En récompense pour cette belle parole, je guéris ta fille ». Non. Il dit : « À cause de cette parole... » 

Ce faisant, cette seconde parole de Jésus (v. 29) fait office de dénouement, elle énonce la résolution du problème initial : le démon est sorti hors de la fille. 

La situation finale (v. 30) prend acte de la nouvelle situation débarrassée de la difficulté signalée dans la difficulté initiale : les choses sont rentrées dans l'ordre, la « petite enfant » dort tranquillement sur son lit. La répétition de la formule « le démon étant sorti », cette fois au participe (au lieu de l'indicatif du v. 29b), signale bien qu'il s'agit de la reconnaissance d'un nouvel état.

Quelques remarques concernant l'intrigue

Nous voyons, dans cet exemple, qu'un récit peut développer les étapes de l'intrigue de façon originale. Il y a ici une remarquable adéquation entre le propos du récit et sa construction : la femme viole la tranquillité et l’incognito recherché par Jésus ; son irruption dérange le cours du récit commencé au v. 24 : on pourrait parler ici du début d'une « intrigue épisodique », c'est-à-dire d'une intrigue plus restreinte que celle de l'ensemble du récit, provisoirement interrompue. 

Jésus, d'abord source de complication, est amené dans l'autre versant du récit à changer d'attitude et à valider le dénouement de l'histoire. On notera la symétrie entre la complication (v. 27) et le dénouement (v. 29) de part et d'autre de la parole de la femme (v. 28) qui vient occuper le sommet, le pivot du récit, et en constitue la parole transformatrice efficace. Ceci confirme ce qui avait déjà été observé concernant les personnages (BIB 62, p. 7) : le héros de ce récit, c'est la femme. 

Précisons que l'analyse narrative distingue entre des intrigues dites « de résolution » qui visent à résoudre un problème, et des intrigues dites « de révélation » qui apportent une connaissance ou révèlent l'identité d'un personnage. Ici la possession démoniaque de la petite fille, et sa guérison, indiquent qu'il s'agit d'une intrigue de résolution, en tout cas à un premier niveau de lecture. Mais dans les évangiles (et dans la Bible en général), il est rare qu'une intrigue de révélation ne se superpose pas à l'intrigue de résolution qui en constitue le récit de base. Dans notre récit, l'importance accordée à la présentation des personnages, le jeu de leurs nominations, et les surprises quant à leurs rôles, tout cela laisse suspecter une dimension de révélation. Celle-ci semble porter sur deux aspects complémentaires déjà notés dans l'article précédent :      

• la femme étrangère et sa fille ne sont plus distinguées des « enfants ». (Faut-il entendre par là que les païens doivent être accueillis aux côtés des enfants d'Israël pour partager le pain de la table du Seigneur ? )         

• grâce à cette femme, Jésus est révélé à lui-même comme sauveur des païens (comme il l'était déjà des enfants d'Israël).   

Le cadre 

Par « cadre d'un récit », il faut entendre tout ce qui concerne les lieux et mouvements, les temps évoqués, ainsi que les indications culturelles ou sociales. Ces indications peuvent être fournies par le narrateur ou par les personnages eux-mêmes. Il peut s'agir de mentions explicites ou simplement de connotations. Notre récit n'en est pas avare ! 

Plusieurs indications géographiques et spatiales nous sont données :

- Jésus quitte la Galilée (territoire juif où il était depuis Mc 6,53) pour se rendre dans le territoire de Tyr en Phénicie, c'est-à-dire en terre païenne. On ne nous dit pas le motif de ce voyage. Peut-être peut-on comprendre qu'il va mieux pouvoir y passer incognito. 

- Cette première mention est renforcée par le fait que Jésus y rencontre une femme grecque, c'est-à-dire non-juive, ce que le récit précise en soulignant son origine syro-phénicienne. Nous sommes donc clairement en terre païenne, au milieu des non-juifs. 

- Deux fois, il est question de maison, celle où Jésus entre pour passer y inaperçu (« une maison » dont on ne sait rien d'autre), et celle de la femme dans laquelle elle retrouve sa petite fille guérie (« sa maison »). Ces mentions sont peu connotées, si ce n'est que nous ne sommes ni dans les champs, ni sur les chemins, ni sur la mer, mais chez des gens qui ont une maison. La mention de Tyr nous oriente-t-elle vers un milieu urbain ? C'est difficile à dire. 

- Et puis il y a les mouvements et les attitudes des personnages : 

Jésus se lève, s'en va, entre dans une maison. La femme vient, tombe à ses pieds, se comprend comme étant sous la table... puis elle s'en va dans sa maison et y trouve sa fille étendue sur le lit, figure de la normalité retrouvée. 

Notons enfin la demande de la femme à Jésus d'expulser le démon « hors de sa fille » et la guérison exprimée par l'expression : « Le démon est sorti hors de ta fille ». Quand Jésus entre, les démons sortent ? 

Pour ce qui est des indications temporelles, la moisson est moins riche, il n'y en a que deux :   

- « Aussitôt » (v. 25a), qui manifeste l'urgence dans laquelle la femme se trouve pour obtenir la guérison de sa fille, et semble aussi indiquer que Jésus ne peut absolument pas passer incognito, même en territoire païen. 

- « D'abord » (littéralement « en premier », v. 27), qui, dans la bouche de Jésus, vient affirmer la préséance historique des enfants d'Israël sur les païens représentés par la femme et sa fille.  

Bilan provisoire

De cette deuxième série de questions posées au texte du point de vue de l'analyse narrative, nous pouvons retenir à quel point la façon de raconter ce récit colle à ce qui y est raconté. C'est sans doute là une des découvertes majeures de cette approche : la façon de raconter en dit autant, et quelquefois plus, que ce qui est explicitement dit. 

Dans le prochain numéro du BIB, sur ce même récit, nous continuerons la démarche par l'étude de la temporalité et de la voie narrative.          

 

© Patrice Rolin, SBEV / FPF), Bulletin Information Biblique n° 63 (décembre 2004), p, 3.

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Jérusalem: l'entrée du St Sépulcre
Mc 7,24-30
24Parti de là, Jésus se rendit dans le territoire de Tyr. Il entra dans une maison et il ne voulait pas qu'on le sache, mais il ne put rester ignoré.
25Tout de suite, une femme dont la fille avait un esprit impur entendit parler de lui et vint se jeter à ses pieds.
26Cette femme était païenne, syro-phénicienne de naissance. Elle demandait à Jésus de chasser le démon hors de sa fille.
27Jésus lui disait : « Laisse d'abord les enfants se rassasier, car ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. »
28Elle lui répondit : « C'est vrai, Seigneur, mais les petits chiens, sous la table, mangent des miettes des enfants. »
29Il lui dit : « A cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille. »
30Elle retourna chez elle et trouva l'enfant étendue sur le lit : le démon l'avait quittée.
Mc 7,24-30
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org