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Analyse narrative
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Rolin Patrice
L'analyse narrative : mise en œuvre, 3
Fiche de travail
 
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La temporalité, la voix narrative, le texte et son lecteur...
 

Cet article de formation à partir du récit de Marc 7,24-30 fait suite à ceux proposés dans les BIB 62 ([_REF:974] › › › Pour lire cet article) et 63 ([_REF:970] › › › Pour lire cet,article),

Si l'ordre des étapes précédentes doit s'adapter à la spécificité du récit étudié, les questionnements qui suivent trouvent logiquement leur place en fin de démarche. Dans cet article final, nous ferons donc naturellement souvent référence aux résultats engrangés dans les précédents, et nous invitons le lecteur à s'y reporter. 

1. La temporalité (Pour lire, p. 109)             

De quoi s'agit-il ? Le développement qu'un narrateur accorde aux différents épisodes du récit n'est pas forcément proportionnel à la durée effective ou supposée des épisodes en question. Un exemple : le début du livre de l'Exode résume en quelques versets le long séjour des descendants de Jacob en Égypte, mais il accorde plus d'un chapitre à l'enfance de Moïse, puis deux chapitres entiers à sa vocation. La place accordée à chacun des épisodes est ici inversement proportionnelle à leur durée ! Autre exemple : dans les évangiles, pas ou peu de place est accordée à l'enfance et à la jeunesse de Jésus, puis une dizaine de chapitres sont consacrés à son bref ministère, et enfin plusieurs chapitres détaillent la seule semaine de la Passion. En racontant ainsi, le narrateur opère une distorsion entre le temps de l'histoire racontée et le temps de son récit. Ce procédé fait partie de ce qu'on appelle la temporalité ou le temps narratif, qu'il ne faut pas confondre avec les indications temporelles relevées quand on étudie le cadre du récit (BIB 63 p. 5).

Mais la temporalité peut se manifester aussi à travers l'ordre dans lequel le récit raconte les différents épisodes. Cet ordre correspond-il à l'ordre chronologique des événements racontés, ou y a-t-il des inversions ? Des événements passés ou des événements à venir sont-ils rapportés dans le cours du récit ? Ou encore, un événement unique est-il raconté plusieurs fois, ou bien des événements répétés ne sont-ils racontés qu'une seule fois ?    

Autant de moyens dont dispose le narrateur pour guider le lecteur-promeneur à différentes allures sur les chemins son récit. 

De tels procédés sont-ils repérables dans notre petit récit de Marc 7, 24-30 ? Relisons-le à nouveau (voir page suivante). 

• On imagine que ce qui est raconté par le verset 24a prend un certain temps, peut-être quelques jours, mais cela est traité en un demi-verset. À l'inverse, l'irruption de la femme, son identité, sa prosternation, sa demande occupe deux versets (25-26). Le bref dialogue qui suit, trois répliques seulement, occupe 3 versets (27-29). 

Enfin, le chemin du retour vers la maison (quelques minutes ou plusieurs heures ? ) tient en un seul verset (30). 

Manifestement le narrateur joue sur la temporalité : des actions longues (au début et à la fin du récit) sont racontées très brièvement, alors que des événements brefs (au centre du récit) font l'objet d'un développement plus important. L'attention du lecteur est donc ici orientée sur le dialogue entre la femme et Jésus. 

• Le narrateur est-il intervenu sur l'ordre des épisodes ? Assez peu. Notons cependant aux versets 25-26a que l'on aurait pu imaginer un autre ordre dans la présentation de la femme : “ Une femme grecque, de race syro-phénicienne, dont la petite fille avait un esprit impur entendit parler de lui et vint tomber à ses pieds. ” Or, le récit présente la femme dans l'ordre inverse en terminant par son identité culturelle et ethnique. Là encore, le narrateur attire l'attention du lecteur sur ce qui va se jouer dans son récit. 

• Enfin, on peut noter que comme la possession de la petite fille (v. 25a) est sans doute antérieure à la venue de Jésus dans la région, de façon symétrique, l'annonce de la guérison (v. 29b) précède son constat (v.30b). De même, alors que la possession de la petite fille est évoquée deux fois au début (v. 25a.26b), sa guérison est évoquée deux fois à la fin du récit (v. 29b.30b). Cette double symétrie du point de vue de la temporalité renforce encore l'orientation de l'attention du lecteur sur le dialogue central entre la femme et Jésus.  

2. La voix narrative (Pour lire, p. 129)

Par voix narrative, il faut entendre la façon dont le narrateur intervient explicitement ou implicitement dans son récit, indépendamment de tous les éléments que nous avons déjà repérés dans les étapes précédentes. Ces  interventions peuvent être très variées : glose explicative, jugement de valeur, intertextualité, effet de surprise, humour, ironie, information donnée ou au contraire retenue, etc. Qu'est-ce que ces interventions révèlent sur le narrateur, sa stratégie de communication, sa vision du monde, ses valeurs ?

Un narrateur omniscient 

• Dans notre récit, le narrateur omniscient ( = qui sait tout) nous informe sur l'intention de Jésus de passer inaperçu. C'est le seul moment du récit où le narrateur informe le lecteur sur l'intériorité d'un personnage ; et c'est à propos d'une intention de Jésus qui va précisément être contrée par le déroulement de l'histoire. Jésus nous est donc présenté d'emblée comme pris à contre-pied par les événements. 

• Deuxième intervention explicite du narrateur, déjà évoquée, le luxe de détails avec lequel l'origine culturelle et ethnique de la femme est exposée. 

Ce sont là les deux seules interventions directes du narrateur, au travers de gloses plus informatives qu'explicatives. Ce sera au lecteur d'interpréter ces informations. Pour le reste, le narrateur intervient de façon implicite, laissant à ses personnages le soin de comprendre et d'évaluer ce qui se joue dans le récit. 

La mise en abîme
• Un premier commentaire implicite est donné au travers de la mise en abîme du récit. On désigne par cette expression le fait qu'un récit se contienne, se cite ou se commente lui-même. Une image pour faire comprendre ce procédé, l'emblème publicitaire du fromage fondu “ La vache qui rit ” : la vache porte des boucles d'oreilles sur lesquelles est représentée une vache qui rit et porte des boucles d'oreilles sur lesquelles... Or c'est exactement ce qui se passe dans le récit de Marc 7, 24-30. La réplique de Jésus (v. 27) et la réponse de la femme au sujet des petits chiens privés de la table des enfants et y accédant finalement (v. 28) raconte ce qui se joue dans le récit : Jésus finit par accéder à la demande de la femme étrangère après l'avoir tout d'abord rabrouée. 

• Mais le jeu des mises en abîme ne s'arrête pas aux frontières de notre petit récit, il le déborde largement. En effet, ce récit se trouve, nous l'avons dit plus haut, au milieu de la section de l'évangile de Marc appelée “ la section des pains ” (chap. 6 – 8) ; or en 6, 30-44 et en 8, 1-10 ont lieu deux distributions de pain aux foules : la première sur la rive juive de la mer de Galilée, il reste 12 paniers (le nombre des tribus d'Israël), et la seconde sur la rive païenne, il reste 7 paniers (le nombre des nations étrangères en Dt 7, 1 ; Ac 13, 19...). 

Jésus suggère lui-même aux disciples qu'il y a là quelque chose à comprendre (8, 17-21). Qu'y a-t-il à comprendre ? Que le pain distribué d'abord aux juifs est maintenant distribué aussi aux païens. C'est précisément ce que raconte notre petit récit de la femme syro-phénicienne, et c'est précisément ce qui se passe avec de façon figurée entre les petits chiens et les enfants. Nous avons donc là une double mise en abîme, et c'est la parole de cette femme étrangère qui est au centre et le point de bascule de toute cette section de l'évangile de Marc. Une parole dont le narrateur laisse l'évaluation positive à Jésus (v. 29). 

Intertextualité 

• Une autre façon qu'a le narrateur d'intervenir est l'intertextualité, c'est-à-dire la mise en résonance de son récit avec d'autres textes (pour le lecteur qui les connaît). Ce peut-être une citation explicite (introduite ou non comme telle), une allusion, ou encore une reprise de la structure ou une inversion en écho d'un autre récit (par exemple Pentecôte/Babel). Ainsi, pour un lecteur de l'Ancien Testament, notre récit ne peut manquer d'évoquer l'épisode dans lequel Élie est envoyé par Dieu dans le territoire de Sidon (près de Tyr ...), et où le prophète demande à une femme étrangère de lui donner du pain qu'elle lui refuse d'abord, une femme dont il ressuscitera finalement le fils (1 Rois 17, 8-15). Immédiatement un lien Élie-Jésus est établi (un lien particulièrement problématisé en Marc (6,15 ; 8, 28 ; 9, 2-13 ; 15, 35-36). Mais, dans notre récit, le scénario est inversé : c'est la femme qui réclame et essuie d'abord un refus de Jésus, et c'est finalement Jésus qui se convertit.   

3. Le texte et son lecteur (Pour lire, p. 153)

Cette dernière étape de la procédure d'analyse narrative est celle où l'on tente de comprendre, à partir des remarques engrangées dans les étapes précédentes, comment le texte s'adresse à son lecteur, ce que le récit présuppose connu du lecteur, comment il le programme et sollicite sa coopération, comment il le guide ou le surprend, bref, où veut-il emmener son lecteur ? Et comment le narrateur s'y prend-il ? 

Le pacte de lecture

À plusieurs reprises, dans cet article et dans les précédents nous avons déjà laissé entrevoir la perspective du récit étudié. Mais quel pacte de lecture notre récit noue-t-il avec son lecteur ? C'est-à-dire quel contrat tacite définit la coopération que le récit attend de son lecteur, et ce que le lecteur est en droit d'attendre du récit qu'il s'apprête à lire ? 

• Pour aller jusqu'au bout de ce questionnement sur le pacte de lecture, il faudrait aussi prendre en compte le péritexte ( =  tout ce qui entoure le texte) à savoir le fait que l'évangile de Marc est généralement inséré dans la collection de livres appelée Nouveau Testament, elle-même insérée dans la Bible, et que cette collection, quand elle est lue dans l'Église est considérée comme sainte, inspirée, etc. Tout cela, ainsi que les circonstances variées dans lesquelles peut prendre place la lecture (liturgique en chaire, en étude biblique, lecture pieuse personnelle ou en milieu laïc, analyse du récit dans un article du BIB, etc.). Toutes ces circonstances construisent des pactes de lecture, et donc des lecteurs différents pour le même texte. 

• Limitons-nous à l'appartenance de Mc 7, 24-30 au macro-récit qu'est Marc. Cet épisode est bien entendu placé sous l'en-tête générale de l'évangile : “ Commencement de la bonne nouvelle de Jésus-Christ, fils de Dieu ” (1, 1). Le lecteur attend donc quelque qui chose qui l'introduise plus avant dans cette “ bonne nouvelle de Jésus-Christ ”.

• Quant au genre littéraire de la péricope, il ressortit en première approche d'un récit de guérison, et plus précisément d'un récit d'exorcisme. Mais nous avons vu que le lecteur est plusieurs fois surpris par le fait que le récit étudié ne se déroule pas conformément au genre. En effet, il n'y a pas ici de guérison opérée par le thérapeute, ni de chœur enthousiaste d'un public ébahi, pas même la joie ou la reconnaissance de ceux qui sont bénéficiaires de l'exorcisme. 

Prévisions de lecture et surprises

Au cours de la lecture tout lecteur formule consciemment ou non des hypothèses sur ce qui va suivre, au minimum une gamme des possibles imaginables s'ouvre à lui pour la suite du récit. Ces hypothèses sont alors confirmées ou infirmées par la poursuite de la lecture.

• Or, depuis le début de l'évangile, le narrateur avait habitué son lecteur au fait que Jésus répondait favorablement aux demandes de guérison ou d'exorcisme qui lui étaient faites. En 5, 21-43, Jésus avait même volontiers guéri la petite fille de Jaïros, le chef de la synagogue. Voilà le lecteur de l'évangile programmé pour voir les effets thérapeutiques de la bonne nouvelle de Jésus s'étendre au gré de ses pérégrinations. Plusieurs sommaires vont aussi dans ce sens (1, 32-34.39 ; 3, 7-12 ; 6, 53-56). Or les capacités de prévisions acquises par le lecteur au cours des six premiers chapitres de l'évangile se trouvent déjouées par le récit que nous étudions : Jésus refuse d'accorder la guérison. Pire, il insulte presque la femme et sa petite fille possédée ! 

Le lecteur et les personnages du récit  

• Les rôles s'inversent donc, c'est maintenant la femme étrangère qui va enseigner Jésus. Et c'est sa parole même qui va être la cause de la guérison de sa fille, de la conversion de Jésus, et du lecteur, si ce dernier, comme Jésus se laisse à son tour retourner. À moins que le lecteur ne s'identifie à la marginalité de la femme étrangère et ne se comprenne désormais comme accueilli lui aussi à la table. Par ces possibilités de projection, d'identification, d'empathie ou de sympathie avec Jésus ou avec la femme, le lecteur est invité à écrire la suite du récit dans sa vie, dans sa compréhension de soi.

• C'est peut-être pour cela que ce récit, décidément très particulier, ne se termine ni par le chœur enthousiaste d'éventuels témoins, ni par une recommandation de Jésus à la femme. Rien de tout cela ! On ne saura même pas ce que devient cette femme, elle est repartie comme elle était venue laissant le lecteur pensif. Il faut que l'histoire des petits chiens travaille en lui, qu'elle le prépare à accueillir ou à être accueilli lors de la seconde distribution de pain, sur la rive païenne de la mer de Galilée (8, 1-10). 

Le lecteur construit par le texte 

Quelles sont les compétences du lecteur implicite construit par ce récit ? Qu'est-ce que le lecteur est supposé connaître (consciemment ou non) pour entrer dans la dynamique proposée par le récit ?

• La problématique de notre récit ne se comprend pas sans quelques notions géographiques et culturelles : savoir que Tyr et la Syro-Phénicie sont des territoires non-juifs ; avoir quelque idée du fait qu'il n'est pas naturel pour un rabbi juif d'entrer en contact avec une femme étrangère ; accepter comme imaginable le phénomène de la possession et de l'exorcisme (quelle que soit l'interprétation qui en est donnée). Ces différentes compétences sont plus ou moins données par la lecture des premiers chapitres de l'évangile de Marc, une lecture d'ailleurs indispensable pour savoir qui est ce “ il ” des versets 24s que la femme finit par appeler “ Seigneur ”. 

• Le lecteur familier de l'Ancien Testament aura l'avantage de pouvoir entendre dans ce récit les échos d'autres récits. Qu'il soit familier de l'Ancien Testament ou simplement d'une culture méditérranéenne, il saura aussi que “ chien ” est une insulte courante. Mais ce n'est pas absolument indispensable à la compréhension du récit. 

Le rôle du lecteur 

• Même s'il sait tout cela, il reste au lecteur à faire sa part du travail pour construire un sens. Que va-t-il faire par exemple des nombreuses associations ou oppositions mises à sa disposition par le récit : incognito / rencontre ; homme juif / femme païenne ; petite fille / petits chiens ; Jésus-table / “ à ses pieds ” – sous la table ; entrer (dans une maison) / sortir (de la fille), etc. Comment le lecteur va-t-il habiter le monde du récit, y emprunter tel sentier, et en revenir, déplacé ou non, dans son monde ? Cela lui appartient. 

• Le récit vise bien un déplacement du lecteur, suivant qu'il s'identifie à la marginalité de cette femme étrangère et se comprenne, comme elle, accueilli à la table, ou bien qu'il s'identifie à Jésus et ne se voit invité à faire bon accueil aux exclus de la table du Seigneur. Mais cela reste ouvert. D'autres parcours de lecture sont possibles, et le récit ne se réduit à aucun d’entre eux.

 

© Patrice Rolin, SBEV / FPF, Bulletin Information Biblique n° 64 (juin 2005), p, 3.

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Mc 7,24-30
24Parti de là, Jésus se rendit dans le territoire de Tyr. Il entra dans une maison et il ne voulait pas qu'on le sache, mais il ne put rester ignoré.
25Tout de suite, une femme dont la fille avait un esprit impur entendit parler de lui et vint se jeter à ses pieds.
26Cette femme était païenne, syro-phénicienne de naissance. Elle demandait à Jésus de chasser le démon hors de sa fille.
27Jésus lui disait : « Laisse d'abord les enfants se rassasier, car ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. »
28Elle lui répondit : « C'est vrai, Seigneur, mais les petits chiens, sous la table, mangent des miettes des enfants. »
29Il lui dit : « A cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille. »
30Elle retourna chez elle et trouva l'enfant étendue sur le lit : le démon l'avait quittée.
Mc 7,24-30
 
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