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Lecture de la Bible
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Flot-Dommergues Catherine
L’acte de lire et de faire lire - outils pour écouter et dialoguer -
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Il m’est impossible de parler de l’acte de lire sans préciser la position ou le point de vue que j’ai décidé d’adopter
 

Au début du colloque " Lire la Bible aujourd’hui. Quels enjeux pour les Églises " (février 2006), Mme Catherine Flot-Dommergues qui, en dehors de sa profession, anime un groupe biblique, a livré sa réflexion sur l’acte de lecture. Forte de son expérience, sachant faire le lien et les distinctions entre le rôle de l’enseignant et celui de l’animateur, elle a mis en valeur que faire lire un texte, quelle que soit sa nature, revient tout à la fois à accompagner le dialogue du lecteur avec le texte, à contrôler ce dialogue et à " faire penser " le lecteur à partir de ce qu’il découvre. De quoi aider tous les animateurs à réfléchir sur leurs pratiques.


Il m’est impossible de parler de l’acte de lire sans préciser la position ou le point de vue que j’ai décidé d’adopter (1). Position et point de vue liés à mon expérience : je suis professeur de Lettres dans un lycée et je participe à un groupe de lecture de la Bible depuis 10 ans.

La seule position qui me semble intéressante, ici, aujourd’hui, c’est celle de celui qui fait lire. Là est mon expérience. Je fais lire des textes littéraires à des élèves de 16 à 20 ans. Je sais que vous êtes assez nombreux à faire lire la Bible. Je peux attirer votre attention sur ce qui se passe quand on entreprend de faire lire un texte qu’on a lu. Nous avons conservé le style oral de l’exposé). 

Faire lire autrui c’est le mettre dans la position d’une part de lire, c'est-à-dire de déchiffrer, d’écouter le texte, ce qu’il donne, d’autre part de lire, c'est-à-dire de dialoguer avec le texte pour le faire parler 

J’affecte de présenter le texte comme un acteur. Précisément, il doit être clair que le texte est un objet qui a du sens, dont la vocation est de communiquer ce sens mais un objet qui n’existe qu’au moment où il est lu.

- J’observerai avec vous ce qui se passe d’abord quand on lit un texte pour la première fois.
- Je vous parlerai ensuite des outils qui peuvent permettre d’aborder le texte, de le cerner.
- Enfin, j’examinerai l’activité de lecture en tant que dialogue entre le lecteur et le texte.

La lecture pour celui qui lit est une évidence  

Et ceci quel que soit le degré de culture du lecteur. Quand je lis, un sens se construit et je ne suspecte pas ce sens qui s’élabore. Je le considère comme là. 

Quand je fais lire un texte, cette évidence de ma lecture a tendance à m’empêcher de comprendre la lecture de l’autre. Le professeur, l’animateur d’un groupe, a parfois du mal à entendre ce qu’on lui dit, cet autre sens du texte, les commentaires de l’autre. Celui qui fait lire a souvent envie que la lecture de l’autre soit conforme à la sienne. 

Ce heurt des lectures, cette difficulté à faire lire l’autre est le signe que l’activité de lecture est complexe et que chaque lecteur s’y implique à sa façon. 

Que se passe-t-il quand on lit un texte pour la première fois ? 

On accède d’emblée au sens le plus superficiel. On capte les informations essentielles. 

On est également sensible à des impressions de lecture. Celles-ci affleurent à la conscience du lecteur qui a du mal à les exprimer parce qu’elles sont instables. Les exprimer c’est se trouver dans la position d’Achille qui ne rattrape jamais la tortue. Pourtant, celui qui fait lire doit faire exprimer ces impressions. Elles sont rarement fausses. Elles sont liées au texte, elles naissent ou sont provoquées en grande partie par le texte, la façon dont il est écrit, la façon dont les choses sont dites, le vocabulaire employé, la tonalité du texte… Exprimer ces impressions, c’est donc reconnaître l’existence du texte en tant qu’il combine un logos (ce qui est dit) et une lexis (la manière de dire) qui ont un effet sur le lecteur. 

Se donner des outils pour aborder et cerner le texte 

Il faut dépasser les impressions et approcher le texte avec rigueur. La première question qu’on doit à mon avis poser c’est de savoir d’une part quel est le thème du texte, de quoi il parle et d’autre part quel est le propos tenu, ce qui est dit de ce thème. Pour celui qui lit c’est un bel effort de synthèse que de trouver le thème et le propos. 

Il est également indispensable de s’informer du contexte historique et culturel d’écriture du texte. L’époque d’écriture est parfois différente de l’époque des faits racontés. Il y a sans doute des exemples très intéressants dans la Bible. Mais j’en donnerai deux choisis dans la Littérature Française qui montre combien cette question peut-être riche.

Madame de Lafayette lorsqu’elle écrit La princesse de Clèves  situe l’action du roman au siècle de Henri II (1519-1559, fils de François Ier…). Cependant l’esprit du roman, le poids des problèmes de conscience qui envahissent le personnage sont plutôt ceux de la fin du XVII ième siècle (1678) , etc. De même, lorsque Corneille écrit Le Cid, en 1636, il situe l’action à Séville sous Ferdinand 1er c'est-à-dire en 1065 environ. Or l’histoire met clairement en scène à l’arrière plan le développement du pouvoir absolu qui l’emporte sur la Fronde, les problèmes politiques du début du XVII ème siècle. « Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi » qui rime avec « loi ». On voit donc que le contexte culturel et historique peut éclairer la lecture. 

Il faut aussi se poser la question de la place du texte dans l’œuvre. Le texte a-t-il été écrit de manière linéaire ou bien a-t-il été construit, organisé a posteriori ? 

Les exemples qui montrent l’intérêt de cette question abondent. On prendra bien sûr l’exemple de la Genèse et dans la Littérature, celui de Rousseau qui écrit la première page des Confessions, sorte de préambule théorique qui fonde le genre autobiographique, alors qu’il a déjà écrit plusieurs livres de son texte et qu’il subit l’assaut des critiques. On ne peut comprendre la tonalité du texte si on l’ignore. Un autre exemple me semble intéressant. Celui des Pensées de Pascal, successivement classées par Brunswick puis autrement classées par Lafuma ce qui pour les critiques, c'est-à-dire des lecteurs, est l’occasion d’interprétations différentes de l’enjeu du texte. 

L’enjeu du texte, voilà encore une question à se poser pour cerner le texte lu. Quelles sont les intentions de l’auteur lorsqu’il écrit ? Celles-ci commandent le contenu et la tonalité. Pensez aux textes de l’Exode écrits par des hommes amenés à décrire les coutumes de leur peuple afin de se faire accueillir et accepter par un autre peuple. De même, les évangiles sont écrits avec des intentions légèrement différentes : raconter, persuader, convaincre…, à des époques différentes, dans des contextes différents. 

Cet enjeu reconnu par celui qui lit l’amène à mesurer l’importance des choix d’écriture, de la rédaction du texte. Pourquoi le texte a-t-il été écrit comme ça ? Pourquoi l’auteur a-t-il choisi ce genre plutôt que cet autre ? Le texte qu’on lit n’est qu’une façon parmi d’autres possibles de parler de ce thème. 

Prenez l’exemple de Georges Perec auteur de W ou le souvenir d’enfance qui finalement pour dire son histoire vécue a créé à des époques différentes quatre « traces » différentes, un récit de fantasme d’enfant, des dessins, une fiction réécrivant le premier récit et un texte autobiographique, les deux derniers alternant chapitre après chapitre démarqués par des calligraphies différentes. 

C’est qu’un texte est toujours énigmatique, il cache ou ne dit pas quelque chose qui cependant est peut-être accessible par l’analyse. Pascal dit que la Bible est « figure » au sens ou le texte est image, représentation donnée au lecteur de quelque chose qui est à comprendre, à saisir. 

Enfin, la question de l’enjeu du texte est évidemment liée à celle du destinataire du texte. Qui est, qui sont les destinataires du texte ? Cela aussi peut expliquer ce qui est dit et la façon dont cela est dit. C’est une question dont la réponse peut être déroutante. Je me placerai ici en participante très ignorante d’un groupe de lecture biblique. Récemment  nous avons lu Matthieu 13, passage où Jésus parle par paraboles, « des choses cachées ». A qui ? - « aux foules ». Mais il explique ces paraboles aux disciples en révélant les analogies («  Celui qui sème le bon grain, c’est le fils de l’homme ; le champ, c’est le monde… »). A qui est destiné ce qui est dit ? La foule, les disciples qui ne comprennent pas seuls, le lecteur de Matthieu ? Et pourquoi ces paraboles sont-elles expliquées à ceux qui a priori devraient les comprendre ? 

J’ai voulu présenter quelques outils pour aborder les textes et armer le lecteur contre certains risques de la lecture. 

Pour rendre compte de l’activité de lecture, ces outils sont essentiels mais sont peu de choses quand on songe que la lecture est un dialogue entre le lecteur et le texte. 

La lecture est un dialogue entre le lecteur et le texte 

Je rappellerai que je pense que le texte existe parce qu’il est lu, pendant le temps de la lecture. Le texte offre des sens apparents ou cachés. Le lecteur lit avec ce qu’il sait, avec sa culture, comme d’ailleurs l’auteur écrit avec ce qu’il sait et avec sa culture. Lorsque Balzac fait raconter par Chabert sa sortie de la fosse sur le champ de bataille d’Eylau, il a dans l’esprit deux modèles, celui de la Résurrection et aussi celui de la naissance. Ces modèles, il les utilise plus ou moins consciemment pour créer son roman. Et le lecteur reconnaît ces modèles plus ou moins consciemment. 

C’est ici que ceux qui font lire des textes rencontrent parfois quelques difficultés. 

Il arrive que le lecteur, par défaut de culture  ou plutôt parce qu’il lui manque un lien, ne fasse pas d’associations, n’identifie pas le modèle culturel sous-jacent. Alors il va vers l’incompréhension de tout ou partie du texte. 

C’est que le lecteur projette sur le texte sa culture. C’est un des aspects du dialogue. Et cette projection doit être maîtrisée, contrôlée, régulée par celui qui fait lire. Sans quoi on va vers l’erreur d’interprétation, le contre sens. Et on touche aux frontières du texte qui parfois devient prétexte.

Je donnerai pour exemple mon expérience récente. Au début des Confessions, Rousseau utilise l’Apocalypse et un passage du Jugement dernier où chacun apparaît devant le Souverain Juge le livre de sa vie à la main. Dieu étant omniscient, Rousseau se présentant devant lui avec ses Confessions à la main utilise cette omniscience pour valider le fait que son livre ne dit que la vérité. Dieu devient le garant de la véracité des Confessions. Une élève musulmane me dit « Alors, les Confessions est un livre saint ! » 

Il y a ici l’exemple d’une interprétation erronée liée à la projection d’une culture. Celui qui fait lire doit à l’évidence réguler et contrôler la lecture. 

En fait, si une grande partie du dialogue reste énigmatique, on peut dire que le lecteur dialogue en reconnaissant des modèles, des mythes, des schémas fondamentaux dans le texte et aussi en reconnaissant des influences d’un texte à l’autre, des réécritures. 

On réécrit une même histoire. Les exemples abondent : Antigone de Sophocle, réécrite par Cocteau, par Anouilh… Les évangilesRobinson Crusoë de Defoe est réécrit par Tournier des Vendredi ou les limbes du pacifique qui se réécrit lui-même avec Vendredi ou la vie sauvage… Le récit de la naissance de Sargon d’Akkad…repris dans l’Exode pour évoquer la naissance de Moïse… 

On réécrit en imitant un genre. Par exemple celui de la généalogie. Quelle que soit la réécriture, elle a toujours un sens. On n’emprunte pas sans raisons. 

Faire lire cela revient donc à accompagner ce dialogue du lecteur avec le texte, à contrôler ce dialogue. Faire lire un texte c’est aussi faire penser. Cela suppose qu’on accepte l’idée que le texte donne mais ne contient pas tout à priori et que son existence ne peut être dissociée du processus de lecture.

 
© Catherine Flot-Dommergues, professeur de lycée , SBEV, Bulletin Information Biblique n° 66 (juin 2006), p, 13. 

 

 
 
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