Ce site peut être amené à utiliser des cookies pour son bon fonctionnement. En continuant à naviguer sur ce site sans modifier le paramétrage de votre navigateur vous consentez à l'utilisation de ces cookies.
Pour en apprendre plus au sujet des cookies et pour savoir comment les désactiver, consultez le site de la CNIL. Pour plus d'information lisez les infos légales du site.
128
Histoire
675
Pentateuque
43
Desclais Jean-Louis
Le Pentateuque, l’histoire et nous
Gros plan sur
 
Approfondir
 
Comment se représenter l’histoire du Pentateuque, la Torah des Juifs ? Quand, pourquoi et par qui a-t-il été écrit ?
 

En reconnaissance de son enseignement à l’Institut catholique de Paris, de ses dix années de présence à la Commission biblique pontificale et de son travail pour la révision du Pentateuque de la TOB, ses pairs ont offert au professeur Jacques Briend dix-huit études réunies sous le titre L’identité dans l’Écriture (Le Cerf, 2009). La première s’intitule « La naissance du Pentateuque et la construction d’une identité en débat » (p. 21-43) ; elle est due à Thomas Römer, professeur à Lausanne et au Collège de France. Je voudrais ici la présenter et, ensuite, faire part de quelques réflexions.

Histoire d'un texte

Comment se représenter l’histoire du Pentateuque, la Torah des Juifs ? Quand, pourquoi et par qui a-t-il été écrit ?

 Au commencement, c’est-à-dire au début du Ier millénaire avant notre ère, existaient deux petits États voisins, Juda et Israël, au milieu de plusieurs autres de taille semblable : les villes philistines au sud-ouest, les villes phéniciennes au nord, Ammon et Moab de l’autre côté du Jourdain. Ces deux petits royaumes, qui rendent un culte à Yahvé (le Seigneur) – peut-être pas à lui seul –, nous sont connus grâce à la Bible, mais aussi par les annales d’Assyrie et de Babylonie ainsi que par l’archéologie.

Les deux événements fondateurs qui vont déclencher tout un processus d’écriture et une prise de conscience identitaire, datent de 722 et de 587 av. J.-C., à savoir l’annexion du royaume d’Israël par l’empire assyrien et, plus tard, la destruction de Jérusalem par les Babyloniens. Il y avait deux issues possibles pour ceux qui les ont vécus : ou bien se soumettre et perdre leur identité en se fondant dans les empires vainqueurs ; ou bien réagir : qui sont-ils, ceux qui nous dominent ? Et nous, qui sommes-nous ?

La crise de 722

En 722, Israël (= le royaume du nord) a cessé d’exister. Mais des réfugiés emportent avec eux leur nom, leurs traditions et leurs questions dans le sud, à Jérusalem : la propagande assyrienne a-t-elle raison ? Leurs dieux sont-ils plus forts que notre Yahvé ? Profitant de l’affaiblissement de l’empire assyrien qui permet au royaume de Juda de retrouver une certaine autonomie, les conseillers du roi Josias (qui règne de 640 à 609) vont construire la nouvelle identité de Juda/Israël comme une contre-histoire opposée à l’idéologie assyrienne.

Par exemple, Moïse va être exalté comme un fondateur plus remarquable que le légendaire Sargon qui, tout bébé, aurait été déposé dans un fleuve et sauvé des eaux avant de devenir conquérant. Autre exemple : le pouvoir assyrien imposait aux peuples soumis des traités d’alliance très inégaux. Les scribes d’Israël vont rétorquer qu’ils ne connaissent pas d’autre alliance que celle imposée par Yahvé. En 672, le roi Assarhaddon disait à ses vassaux à propos de son fils et successeur : « Tu aimeras Assurbanipal, le grand prince héritier, fils d’Assarhaddon, roi d’Assyrie, comme toi-même. » En contraste, le commandement du Deutéronome résonne comme un défi : « Écoute, Israël ! Yahvé notre Dieu est Yahvé unique. Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur... » (Dt 6,4-5). 

Ainsi s’affirme une identité. Qui sommes-nous ? Un petit peuple peut-être, mais qui avait déjà eu l’occasion d’affronter une puissance impériale, l’Égypte, qui avait été libéré grâce à un leader magnifique, Moïse, et qui avait conquis un domaine. Ce peuple n’a de comptes à rendre qu’à son Dieu ! Voilà, résumée à gros traits, la réponse de ce milieu qu’on appelle « deutéronomique » : à la force de l’Assyrie, on rêve d’opposer la force de Yahvé ! 

Dans les campagnes, les choses sont vues autrement. L’identité y est affaire de généalogie plus que de politique. Autour d’Hébron, on était « fils d’Abraham » ; plus au sud, on l’était d’Isaac et, dans le nord, de Jacob. Après 722, c’est peut-être « à l’encontre du centralisme jérusalémite des scribes de Josias et de la vision militariste de l’installation d’Israël dans son pays » (p. 29) qu’on rassemble quelques histoires sur Abraham. Là, « Yahvé promet et donne le pays à l’ancêtre et à sa descendance sans que ce don implique l’expulsion des autres peuples habitant dans le même pays » (ibid.). Les éventuelles querelles de voisinage se règlent à l’amiable, entre des groupes qui sont d’ailleurs souvent des « cousins ». Grâce à toutes les nuances des relations généalogiques, « la figure d’Abraham permet la construction d’une identité ouverte, en lien avec des groupes voisins » (p. 30).

La crise de 587

Avec la ruine de Jérusalem et l’exil des cadres du pays de Juda, toute la construction identitaire des scribes de Josias s’effondre. Plus de roi, ni de temple, ni de pays : Yahvé semble vaincu par le pouvoir babylonien. 

D’autres scribes vont réagir en élaborant « une grande histoire qui raconte l’histoire d’Israël et de Juda depuis Moïse jusqu’à la destruction de Jérusalem » (p. 31). Leur but : montrer que la catastrophe n’est pas due à la faiblesse de Yahvé ; au contraire, il a montré sa force en se servant de Babylone pour sanctionner son peuple infidèle à l’alliance (cf. 2 R 24,20) ! Désormais, l’exil fait partie de l’identité israélite, avec la possibilité du culte dans les maisons (cf. Dt 6,9 : chaque maison est sacralisée), avec la place centrale accordée au livre de la Torah, avec aussi l’espoir d’un retour éventuel, car la sortie d’Égypte peut se répéter. 

Mais l’importance du rôle joué par les exilés ne doit pas faire oublier que plus des trois quarts de la population sont restés sur place. Ces gens ne sont pas livrés à eux-mêmes car Babylone a chargé un haut fonctionnaire, Guedalias, de réorganiser le pays (Jr 40–41 ; 2 R 25,22-26) ; il fut assassiné, mais son administration n’a pas disparu. Le récit élaboré par les exilés ne les concerne pas : ils sont toujours chez eux, dans le pays d’Abraham et de sa descendance. La figure du patriarche ancêtre va alors acquérir une dimension nationale ; les histoires d’Abraham, d’Isaac et de Jacob vont être réunies par le thème de la filiation « pour souligner l’unité d’Israël et de Juda » (p. 34). 

Là encore, deux modèles identitaires s’opposent : l’» exodique » et le généalogique.

À l’époque perse

Sans le travail de synthèse réalisé par les prêtres de Jérusalem après que le temple a été rebâti avec la permission des autorités perses (à partir de 520), il est probable qu’on ne parlerait plus de Moïse ni d’Abraham. Le milieu « sacerdotal » va articuler les récits patriarcaux et l’épopée de l’exode en inventant « l’idée d’une succession d’époques dans la révélation divine » (p. 35). De ce fait, elle met en place « un discours identitaire inclusif qui cherche à définir la place et le rôle d’Israël au milieu de tous les peuples » (p. 36). Il y a le temps des origines (d’Adam à Noé), celui des patriarches (Abraham et ses descendants) et celui de la révélation à Moïse. Sous des noms différents (Élohim, El-Shaddaï, Yahvé), c’est le même Dieu que l’humanité entière adore.

Dans leur synthèse, les prêtres donnent même à Abraham un profil « exodique » puisqu’ils le font sortir d’Our en Chaldée, annonçant de loin la sortie d’Égypte et le retour des exilés. « Le grand exploit du milieu sacerdotal est d’avoir pu penser ensemble deux types d’identité, et d’avoir pu donner à Israël une identité qui dit à la fois sa spécificité tout en rendant le peuple solidaire de l’ensemble de l’humanité » (p. 37).

Le Pentateuque est maintenant prêt pour la publication. Son élaboration est le fruit de l’alliance entre les prêtres du temple et le milieu « laïc » des scribes deutéronomistes, les uns et les autres étant réservés par rapport à une certaine mouvance prophétique qui rêve de restaurer la dynastie de David et l’indépendance politique (cf. la fin d’Isaïe, Aggée, Zacharie) ; ils acceptent de vivre dans le cadre tolérant de l’empire perse.

On accueille des textes qui expriment des choix théologiques différents. Ainsi, à la fin de la Genèse, l’histoire de Joseph « offre une identité à la diaspora égyptienne » déjà importante à l’époque perse. « Joseph devient l’ancêtre d’un judaïsme de la diaspora qui cherche l’intégration et une vie paisible dans le pays d’accueil » (p. 39). 

Autre débat : le document fondateur doit-il compter six livres plutôt que cinq, c’est-à-dire inclure ce qui concerne Josué ? Pour parler clair, les récits de la conquête font-ils partie de l’identité juive ? Ou bien la promesse du pays doit-elle rester une question ouverte, avec un Pentateuque s’achevant sur la mort de Moïse hors de la terre promise ? En choisissant finalement de placer la coupure fondatrice à cet endroit, les éditeurs de la Torah opéraient un « décloisonnement géographique : peu importe le lieu de sa vie ou le lieu de sa mort, l’essentiel est de vivre et de mourir conformément à la volonté divine » (p. 42). 

T. Römer conclut : « La cohabitation, dans le même document fondateur, de plusieurs compréhensions de l’origine, est encore aujourd’hui le meilleur remède contre tout discours intégriste. Tout en soulignant la nécessité de pouvoir dire son identité et sa spécificité face aux autres, la Torah appelle au dialogue et à la tolérance » (p. 43).

Réflexions

La contribution de T. Römer est une synthèse équilibrée de nombreuses études. Elle donne de la formation du Pentateuque une vision qui s’éloigne beaucoup de ce que l’on appelait il y a peu la « théorie documentaire ».

Tous ceux qui étudient la Bible apprennent que le Pentateuque n’a pas été écrit d’un seul jet par un auteur unique mais qu’il a été composé à partir de plusieurs sources d’époques différentes. Depuis la fin du XIXe s., le modèle de composition dû au savant A. Wellhausen s’était imposée sous le nom de « théorie documentaire ». Sous le texte actuel, il identifiait quatre « documents » : yahviste, élohiste, deutéronomique et sacerdotal.

Or, depuis une bonne trentaine d’années, ce consensus a été bousculé[2]. Lorsque, à la fin des années 1960, nous travaillions à la TOB, nous ne nous doutions pas que le sol commençait à trembler sous nos pieds et chacun peut constater que, en 1975 et en 1988, les introductions et les notes du Pentateuque s’inspiraient sans problème de la théorie documentaire. À la fin des années 1990, une petite équipe œcuménique, qui comprenait Jacques Briend et Thomas Römer, a repris les choses à plat. En 2003 est sorti un volume intitulé Le Pentateuque. Les cinq livres de La Loi qui faisait clairement le point. L’édition actuelle (2004) de la TOB intègre ce Pentateuque révisé.

Le travail des spécialistes

C’est l’occasion de parler de la recherche, de son rôle, des conditions dans lesquelles elle s’exerce. Il ne saurait en effet s’agir d’une aventure individuelle. C’est un travail collectif, qui implique non seulement des personnes, mais des institutions (universités, instituts divers, congrès, revues spécialisées, éditeurs, etc.) et un budget. C’est aussi un travail sur le long terme. Sans Spinoza et Richard Simon au XVIIe s., sans Astruc au XVIIIe s., Wellhausen n’aurait rien eu à proposer à la fin du XIXe s. Et sans sa « théorie documentaire », les recherches actuelles n’auraient pas vu le jour, puisque c’est en vérifiant sans cesse si la théorie est capable de rendre compte de tous les faits (archéologiques, historiques, littéraires…) que de nouvelles questions surgissent.

En ce qui concerne la rigueur « scientifique », les orientalistes – et par certains côtés l’étude de la Bible est une branche de l’orientalisme – n’ont rien à envier aux praticiens des sciences dites « dures » (physique, chimie, biologie, astronomie, etc.). Comme eux, ils collectent les faits, les mettent en rapport, essaient des modèles qui puissent fournir une explication globale, ne serait-ce que pour un temps. On peut remettre en question ces modèles explicatifs, mais on ne saurait revenir en arrière, c’est-à-dire à ce moment naïf précritique où on ne se posait pas encore de questions. 

Les lecteurs croyants de la Bible ont-ils réalisé quel bouleversement fécond a été provoqué par le déchiffrement des anciennes langues de l’Orient ? Autour de nos écrits fondateurs, autrefois protégés par leur splendide isolement, tant de gens ont retrouvé la parole, dont ni saint Augustin, ni Bossuet ne soupçonnaient l’existence. Cela ne peut pas être anodin. Avec ce simple outil qu’était la lunette astronomique, Galilée a découvert un ciel qui échappait aux yeux de son corps. De la même façon, l’égyptologie, l’assyriologie et les autres branches du savoir nous ont introduits dans un Orient que la culture classique, héritière de Rome, d’Athènes et de Jérusalem, ne pouvait pas nous présenter.

Qui nous parle ? Et de qui ?

Pour répondre à cette question, comparons les deux états d’une note de la TOB, la note n sur Gn 12,1, avant et après la révision. 

• Première édition (1975) : 

Ce départ pour un pays inconnu est à l’origine de la grande « maison » ou famille qu’Abraham, appelé par la tradition tant juive que chrétienne le « Père des croyants », va fonder. Autour du patriarche va se reconstituer, au cours d’une longue histoire, l’unité de l’humanité brisée par la faute des hommes dont l’épisode de la tour de Babel fut une des illustrations. – Cette marche d’Abraham d’Our en Chaldée, c.-à-d. du sud de la Mésopotamie vers le nord, à Harrân, puis dans la région de l’ouest, pourrait se situer au IIe millénaire av. J.-C., probablement dans sa première partie, lors de divers mouvements de populations dans le Croissant fertile. 

• Après révision (2004) : 

Ce départ pour un pays inconnu est à l’origine de la grande « maison » ou famille qu’Abraham va fonder. Autour du patriarche, l’humanité dispersée à la suite de l’épisode de Babel (Gn 11) va pouvoir se rassembler à nouveau. Gn 12 est en effet construit comme une « réponse » à Gn 11: en Abraham, Dieu prévoit un nouveau départ pour toute l’humanité. – La marche d’Abraham du sud de la Mésopotamie vers le nord, à Harrân, puis vers la Palestine, a souvent été interprétée comme reflétant des mouvements de populations au deuxième millénaire. – Il est tout aussi possible de voir dans cette marche du patriarche une allusion au chemin qu’emprunteront les Juifs exilés à Babylone.

Le début de chaque note est d’ordre « théologique », c’est-à-dire qu’il souligne le rôle du départ d’Abraham dans le projet narratif de la Genèse, et donc dans les intentions divines que le texte veut dévoiler. D’une édition à l’autre, les retouches sont surtout rédactionnelles.

La deuxième partie est d’ordre « historique » et répond à la question : cette migration a-t-elle vraiment eu lieu, et quand ? La première édition donnait une réponse prudente, mais plutôt positive : les historiens ont repéré divers mouvements de populations dans le Croissant fertile ; la migration d’Abraham pourrait être un d’entre eux. L’édition révisée maintient cette donnée, mais elle en change la rédaction de façon significative. Non plus : cela « pourrait se situer… », mais : cette marche a « souvent été interprétée… » Le passé composé a ici tout son poids et sous-entend : on l’a souvent interprétée ainsi, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et on ajoute une troisième donnée, absente de la première édition, qui nous transporte à plus de mille ans de distance. Nous ne sommes plus vers 1700, mais vers 530 av. J.-C. Qui va émigrer en réalité ? Non plus l’ancêtre, mais ses descendants, l’auteur de la Genèse faisant allusion au retour d’exil.

Qui parle ? Non plus une antique tradition, transmise de génération en génération on ne sait trop comment, mais un responsable de la communauté du second temple qui encourage ses compatriotes en leur donnant Abraham en exemple. 

De qui parle-t-il ? Non pas vraiment de l’ancêtre lui-même, mais de tous ceux « qui sont remontés de la captivité », et dont les noms sont recensés en Esdras 2 ou Néhémie 7.

Une révolution copernicienne

Il y a là une véritable révolution copernicienne, c’est-à-dire la prise de conscience que les apparences (par ex. le soleil tourne autour de la terre) ne sont pas la réalité. Celui qui est concerné par l’émigration depuis Our en Chaldée, ce n’est pas celui qu’apparemment le texte désigne. 

On dira : mais de quel droit un auteur tardif a-t-il décidé de transformer l’antique patriarche d’Hébron en Chaldéen migrateur ? 

Tout simplement :

– du même droit que celui des Juifs de l’époque hellénistique qui, agacés par l’omniprésence des statues grecques dans les cités, imaginèrent que le jeune Abraham avait brisé les idoles de son père ; la scène n’a pas trouvé place dans le Pentateuque car celui-ci était achevé, mais par le « midrash » et plus tard par le Coran, elle est devenue parfaitement canonique dans le judaïsme et dans l’islam ;

– du même droit que celui de saint Paul qui fit de la figure d’Abraham le prototype de sa théologie du salut par la foi plutôt que par les œuvres (Ga 4) ; 

– bref, du droit que possède tout maître de maison de tirer de son trésor du neuf et du vieux, pour reprendre l’expression de Jésus (Mt 13,52). 

On dira encore : Mais pourquoi ne pas en rester tout simplement au langage des apparences ? Même après Copernic et Galilée, on continue de dire : le soleil se lève et se couche ! 

Heureusement, en effet, le langage des apparences conserve toute sa validité dans la communication habituelle. Cependant, si quelqu’un veut travailler dans l’industrie spatiale (gérer des satellites, préparer le futur voyage vers Mars), il vaut mieux qu’il fasse ses calculs en fonction du mouvement réel du soleil et des planètes. 

Or, si le texte biblique, avec toute sa tradition interprétative multiconfessionnelle, continue de susciter et de nourrir la foi de multitudes d’hommes et d’irriguer les cultures les plus diverses, on doit bien constater aussi que, autour de lui et en partie à cause de lui, des situations conflictuelles sont embrouillées, voire bloquées. Je pense aux relations entre tous ceux qui se disent héritiers d’Abraham. Je pense aussi et surtout à l’interminable conflit palestinien. Dans des situations de crise, remonter à l’origine est souvent une opération de salut public.

 

Les historiens ne prétendent certes pas régler les problèmes d’un coup de baguette magique. Mais ils peuvent déminer le terrain, aider le public à prendre du recul, montrer combien il est vain et dangereux de brandir des arguments sacrés et de faire de Dieu un acteur du conflit. Resterait alors une querelle entre hommes, dont le règlement serait remis à la sagesse des hommes, s’ils le veulent bien.

Et l’histoire ?

On dira enfin : Mais alors, que reste-t-il d’historique ?

Si on entend par cette question : « Les récits sur Abraham, Moïse, David, Salomon racontent-ils ce qui s’est passé effectivement ? », la réponse est évidemment non. 

En revanche, la recherche contemporaine montre une Torah beaucoup mieux enracinée dans l’histoire réelle. Un peuple entre dans l’histoire par l’écriture, la sienne ou celle des autres. De ce point de vue, les royaumes d’Israël et de Juda sont parfaitement « historiques » ; leurs propres annales ont servi à l’écriture de nombreuses pages bibliques et elles se croisent avec celles de leurs puissants voisins. Achab, Jéhu, Achaz, Ézéchias, etc. sont nommés dans la Bible et dans les annales assyriennes, et les dates correspondent. Concernant Abraham, il ne faut jamais oublier l’histoire des écrivains bibliques qui se devine entre les lignes. En racontant Abraham, ils ont frayé un passage qui, après des siècles, reste ouvert à qui veut bien l’emprunter. Leur anonymat ne les rend pas moins réels ; peut-être les fait-il plus fraternels.

Terminons par un rêve

Dès l’école primaire, les enfants étudient les sciences naturelles. Ils apprennent vite comment fonctionne le système solaire sans être perturbés par la différence entre le mouvement apparent qu’ils voient et les mouvements réels qu’on leur fait découvrir. 

Je rêve d’une initiation au discours religieux qui, avec honnêteté et intelligence, introduirait les enfants (et les grands) dans la familiarité des grandes figures de la Bible et, en même temps, dans l’histoire réelle de ces textes vénérables. Les enfants sont capables de comprendre. Les adolescents et les adultes de demain ont tout à y gagner.


© Jean-Louis Desclais, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 151 (mars 2010), "Tenez bon ! Relire la Lettre aux Hébreux", pages 69-74. 
             

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org