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Pères de l'Eglise
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Saint Paul
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Munteanu Stefan
Saint Paul relu par les Pères de l’Église
Théologie
 
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Les Pères de l'Église ont particulièrement aimé, vénéré, célébré et imité Saint Paul...
 
par Stefan Munteanu, professeur de Théologie Biblique et d’Hébreu biblique
à l’Institut Saint-Serge (Paris) 
 


Par « Pères de l’Église », on désigne habituellement les écrivains chrétiens des cinq premiers siècles qui ont eu un rôle fondamental dans l’histoire et la vie de l’Église (1). Par leur prédication et leurs écrits, les Pères de l’Église ont contribué à partir de la fin de l’ère apostolique au développement de la doctrine chrétienne, à la formation liturgique et spirituelle des fidèles de leur époque et des siècles à venir. Leur enseignement, fondé notamment sur les Saintes Écritures, ne se limita pas à analyser les paroles, mais il visait à proclamer la Parole vivante et vivifiante de Dieu, à interpréter les Écritures de façon « à nous introduire sur la Voie qui mène au Royaume de Dieu ».

Tous ces écrivains, successeurs des Apôtres et grands pasteurs du peuple chrétien, ont aimé, vénéré, célébré et imité Saint Paul, de la même manière que les autres Saints de l’Ancien et du Nouveau Testament. À vrai dire, les Pères de l’Église mériteraient d’être comptés, dans leur ensemble, parmi les plus grands admirateurs et imitateurs de l’Apôtre. Les Pères ne se sont pas contentés de lire et commenter aux catéchumènes et aux fidèles les épîtres pauliniennes, mais ils ont eu de Saint Paul une connaissance concrète et existentielle. Par le témoignage de leur vie, qui a souvent pris fin par le martyre, ils nous offrent comme Saint Paul, un modèle d’amour centré sur le Christ et d’abnégation que tous les chrétiens sont appelés à suivre.

L’importance accordée à l’œuvre et à la vie de Saint Paul fait que la littérature patristique nous transmet certaines informations sur l’Apôtre qui ne se trouvent pas dans le Nouveau Testament (du moins explicitement). Ainsi, par exemple, Jérôme (qui le tiendrait d’Origène) affirme que Saint Paul est d’origine galiléenne et que très jeune il quitta la Galilée avec sa famille pour s’installer à Tarse ; Tertullien, Origène, Augustin et Jérôme partagent l’opinion que Saint Paul était chaste ; Clément de Rome, quant à lui, nous dit qu’avant son martyre, l’Apôtre a prêché l’Évangile jusqu’en Espagne ; enfin, Eusèbe de Césarée nous rapporte la tradition du martyre par décapitation de Saint Paul à Rome au temps de Néron et l’information que les reliques sont conservées sur la route d’Ostie.

À côté de ces renseignements, nous devons également mentionner un autre point important. Il s’agit du destin posthume de Saint Paul et de son œuvre dans l’Église ancienne. En effet, contrairement à ce que l’on peut croire, Saint Paul n’a eu d’influence prédominante qu’à partir du IIe siècle. C’est seulement après une période controversée, « après une sorte de purgatoire » qu’il acquit l’importance qu’il a aujourd’hui dans l’Église. De cette période, les Pères ne sont pas seulement les principaux témoins, mais aussi les grands défenseurs de l’Apôtre et de son œuvre. C’est justement cet épisode de l’époque patristique que je propose de vous présenter dans cette conférence intitulée : « Saint Paul relu par les Pères de l’Église ».

Compte tenu de l’ampleur du sujet et du temps à ma disposition, je me limiterai à trois étapes de cette période controversée, celles qui me semblent être les plus importantes et utiles à connaître.

Le point de départ de notre réflexion sera dédié à la formation du Corpus Paulinum et à son insertion dans le canon des Écritures. Cette insertion nous permettra dans une deuxième étape de présenter les positions hérétiques et sectaires liées à la figure et aux lettres de l’Apôtre, ainsi qu’à la réaction des Pères pour réhabiliter Saint Paul dans la tradition de l’Église. Enfin, dans une troisième étape, nous verrons comment, à travers leurs écrits et leurs homélies, les Pères de l’Église ont lu, interprété et prêché les épîtres de Saint Paul aux fidèles de leurs temps.

1. Le Corpus Paulinum chez les Pères de l’Église

Le Corpus Paulinum est le titre souvent utilisé par les théologiens pour indiquer l’ensemble des 14 lettres attribuées à Saint Paul qui forment une partie assez importante et caractéristique à l’intérieur du Nouveau Testament. En employant ce titre, les théologiens ne cherchent pas à dissimuler les problèmes liés à l’auteur, à la date de rédaction ou aux destinataires, mais seulement à souligner qu’en dépit de leur individualité bien nette, aucune des lettres pauliniennes n’a été transmise séparément. Au moment où l’Église établit le canon du Nouveau Testament ces 14 lettres font déjà partie du même recueil épistolaire.

Nous savons que derrière la formation du canon du Nouveau Testament, tel que nous le connaissons aujourd’hui, se cache un long processus de maturations et de vérifications, avec des incertitudes et des doutes, processus qui a amené l’Église à considérer que seulement 27 livres sont sacrés et inspirés par Dieu. Alors, la présence dans le Nouveau Testament d’un Corpus Paulinum si bien délimité nous amène souvent à nous poser la question : comment ce Corpus s’est-t-il constitué et transmis afin que l’Église tranche au moment de la constitution du canon du Nouveau Testament pour un recueil formé de seulement 14 lettres ?

Il est vrai que cette question a fait l’objet de vifs débats entre les spécialistes sans qu’aucun consensus n’ait émergé. Sans trop rentrer dans les détails, l’hypothèse couramment acceptée est que, dès les premiers temps de l’ère apostolique, après la rédaction des livres néotestamentaires, un processus de sélection des écrits canoniques avait déjà commencé, principalement autour des quatre Évangiles et d’une partie des lettres de Saint Paul. Les Églises locales qui possédaient les originaux des épîtres de Saint Paul, les ont non seulement gardés précieusement, lus et utilisés dans la vie ecclésiastique, mais les ont copiés et distribués aux autres communautés chrétiennes. Les épîtres ont ainsi pu former dès la fin du Ier siècle un noyau du recueil d’Écriture Sainte du Nouveau Testament.

Dans ce processus de formation et de transmission du Corpus Paulinum à l’intérieur du Nouveau Testament, il y a une chose moins connue aujourd’hui : c’est le rôle des Pères de l’Église. Et pourtant, leur contribution fut assez importante. Une brève présentation de l’usage des épîtres de Saint Paul dans les quatre premiers siècles peut mieux nous éclairer sur le rôle des Pères dans la constitution, la transmission et l’acceptation dans l’Église d’un Corpus Paulinum tel que nous le connaissons aujourd’hui.

         • Le rôle des Pères de l’Église à la fin du Ier et le début du IIe siècle

En ce qui concerne la fin du Ier et le début du IIe siècle, des allusions aux lettres de Saint Paul ou des citations de celui-ci se trouvent déjà dans les œuvres des premiers Pères de l’Église, appelés également Pères Apostoliques. Bien qu’ils ne trahissent pas dans leurs écrits l’influence de chacune des lettres de Saint Paul, ils laissent néanmoins supposer l’existence de collections partielles.

Le premier document patristique qui fait allusion à l’Apôtre Paul et à ses lettres semble être la Première épître aux Corinthiens de Clément de Rome (90-99). Autour de l’année 95, le pape Clément envoie une lettre à la communauté de Corinthe dans laquelle il invite les destinataires à lire l’épître que Saint Paul leur avait adressée 40 ans auparavant ; c’est là qu’ils trouveront les solutions nécessaires pour éviter leurs disputes et leurs discordes. La lettre de Clément contient des citations de deux lettres de Saint Paul, notamment 1 Corinthiens et Romains, auxquels s’ajoutent des allusions aux Galates, Éphésiens, Colossiens, 1-2 Timothée, Tite. Et selon Eusèbe de Césarée, on y retrouve « des idées (tirées) de l’Épître aux Hébreux et même des formules qu’il lui emprunte ».

Après Clément de Rome, un contact plus étroit avec l’œuvre de l’Apôtre Paul se trouve chez Ignace d’Antioche († vers 110-117). Dans les premières années du IIe siècle, probablement pendant le règne de Trajan (98-117), l’évêque d’Antioche fut conduit avec d’autres chrétiens jusqu’à Rome pour souffrir le martyre. Ignace d’Antioche nous a laissé une abondante correspondance car tout au long de sa route vers Rome il écrivit sept lettres à diverses communautés. Deux d’entre elles, respectivement Ephèse et Rome, furent aussi des destinataires des épîtres pauliniennes. Naturellement, Ignace d’Antioche se situe dans la tradition de l’Apôtre et fait dans ses écrits un grand usage des lettres et de la pensée de Saint Pau). Pourtant, il ne le cite jamais textuellement et mentionne son nom dans deux passages seulement (Éphésiens 12,2 et Romains 4,3).

Le témoignage le plus complet d’une connaissance des écrits pauliniens au début du IIe siècle se trouve chez Polycarpe de Smyrne. Des lettres écrites par l’évêque de Smyrne aux diverses Églises, nous a été transmise seulement celle aux Philippiens. Polycarpe accorde une grande importance aux écrits de l’Apôtre, qui d’ailleurs est mentionné trois fois (3,2 – avec référence à l’épître paulinienne aux mêmes destinataires – ; 9,1 ; 11,2-3). Dans la lettre, nous trouvons des allusions à toutes les épîtres pauliniennes, à l’exception de celle à Philémon. Polycarpe de Smyrne est même le premier Père de l’Église qui fait une citation littérale des lettres Pastorales.

         •
La canonicité du Nouveau Testament


Comme nous pouvons le constater à partir de ces trois exemples, les œuvres des Pères Apostoliques sont imprégnées de références aux textes pauliniens, mais on ne trouve que rarement des citations précises. Les citations retrouvées ne permettent pas d’affirmer qu’il y avait à cette époque un accord unanime sur l’ensemble des épîtres pauliniennes, mais elles montrent à quel point certaines d’entre elles étaient connues de ces auteurs et supposées connues de leurs lecteurs. En effet, la question de la canonicité des livres du Nouveau Testament, et donc d’un Corpus Paulinum bien délimité, ne commença à se poser vraiment qu’à partir de l’année 150, car à partir de ce moment-là ont existé dans l’Église plusieurs « prototypes » du canon du Nouveau Testament.

Celui qui présente le plus d’intérêt pour nous par rapport aux lettres de Saint Paul, est le « canon » dit de Marcion. Marcion était un prêtre (hérétique gnostique) venu du Pont jusqu’à Rome vers 140-144 qui, en raison d’une philosophie dualiste, niait l’origine divine de l’Ancien Testament. Il arriva ainsi à enseigner qu’il faut renoncer complètement à l’Ancien Testament. En conséquence, non seulement il sépara le Nouveau Testament de l’Ancien, mais il expurgea du texte du Nouveau Testament toute référence à l’Ancien Testament. Son « canon » fut finalement composé d’un « Évangile » (Euanghèlion), recueil qui comprenait seulement l’évangile selon Luc, sans les chapitres 1 et 3, et d’un « Apôtre » (Apostolikón), comprenant dix lettres pauliennes à l’exception des Pastorales et des Hébreux.

Contre ces prétentions hérétiques, le besoin de disposer d’une collection de livres reconnus comme normatifs par la tradition ecclésiale devint donc indispensable vers la fin du IIe siècle. La réaction ne tarda pas, et plusieurs témoignages des Pères apologètes attestent clairement que la question était posée à ce moment-là.

Parmi ces écrivains de l’Église ancienne qui cherchent dans leurs ouvrages à défendre ou présenter aux autorités politiques, au public païen, aux Juifs et aux hérétiques la doctrine et la vie chrétiennes, le plus connu est Justin Martyr encore appelé Justin le Philosophe (†165). Cependant, dans son Dialogue avec le Juif Tryphon, écrit vers l’an 150, l’influence de Saint Paul est très limitée et il cite principalement les Évangiles. Pour Justin, les écrits de Saint Paul n’ont pas l’importance de l’Ancien Testament ou des paroles de Jésus. Fait significatif, il ne nomme jamais l’Apôtre dans ses écrits. Il est cependant évident que ce silence ne relève pas d’une ignorance puisque plusieurs textes précis semblent directement inspirés des Épîtres. Ce silence pourrait s’expliquer par le fait que la pensée paulinienne n’était peut-être pas celle qui correspondait le mieux aux intentions apologétiques de Justin.

Environ trente ans plus tard, Irénée de Lyon († après 193) atteste dans ses livres qu’il reçoit avec clarté et précision le texte des quatre Évangiles, confirme la canonicité des Actes, reconnaît et apprécie les lettres pauliennes, y compris les Pastorales mais pas celle aux Hébreux, et accepte aussi comme inspirées l’Apocalypse, 1 Pierre et 1 Jean. Avec Irénée, on va vers une réception globale du Corpus Paulinum car il fait un grand usage des écrits de Saint Paul et le cite souvent de façon explicite. Environ 1/3 des citations néotestamentaires de son traité Contre les hérésies renvoie aux textes pauliniens, en leur attribuant la même importance qu’à l’Ancien Testament et aux évangiles. Cependant, Irénée de Lyon n’ose pas appliquer aux épîtres de Saint Paul le terme d’« Écriture », ni introduire les citations par la formule « il est écrit » ou d’autres formulations traditionnelles comme il le fait pour les évangiles et les Actes.

Après Irénée, Tertullien (160-220), le premier théologien en langue latine, va encore plus loin : en réaction au canon tronqué de Marcion, il considère les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament comme formant un tout réglé par ce qu’il nomme une consonantia (Contre Marcion 3,20,1). Pour le Nouveau Testament, Tertullien propose un canon plus élargi, c’est-à-dire un « Évangile » composé des quatre évangiles et un « Apôtre » comprenant les treize lettres de Saint Paul, Hébreux, 1 Jean et les Actes (Contre Marcion 4,2,5).

Ce n’est que dans l’œuvre de l’apologète Théophile d’Antioche († 181) que les paroles de Saint Paul auront pour la première fois la même autorité que celles de l’Ancien Testament et des Évangiles ; elles y sont considérées comme des « paroles de Dieu ». Pourtant, l’influence de Saint Paul n’est pas primordiale chez Théophile ; le témoignage de l’Ancien Testament reste pour l’apologète déterminant, et celui des évangiles et de Saint Paul est introduit seulement lorsqu’il s’en rapproche.

Comme nous pouvons le voir, dans les écrits dits « apologétiques », on note une utilisation assez variée de Saint Paul. Contrairement à l’impression laissée par ces premières tentatives d’établir le canon du Nouveau Testament, les écrivains ecclésiastiques grecs et latins, autour de l’an 200, retenaient pour le Corpus Paulinum une collection de seulement treize lettres. Quant à l’épître aux Hébreux, ils exprimaient des incertitudes relatives à son auteur.

La préoccupation d’établir le contenu exact du canon du Nouveau Testament conduit, entre le IIIe et le IVe siècle, à l’apparition de diverses listes canoniques qui présentent de multiples et intéressantes variantes. Le but même de ces listes, attestées en différentes Églises, à Rome, à Alexandrie, en Asie Mineure et en Afrique, fut d’accélérer le processus de canonisation par la recommandation de l’exclusion ou de l’inclusion de tel ou tel livre.

         • Des listes assez diverses aux IIIe et IVe siècles

Parmi les quelques rares données du IIIe siècle, Origène (185-254), selon les informations fournies par Eusèbe de Césarée (265-340), reconnut comme Saintes Écritures les quatre Évangiles, les treize lettres pauliennes, 1 et 2 Pierre (bien qu’il y ait des doutes sur la deuxième), les trois lettres de Jean, et la lettre aux Hébreux qui, selon son jugement, n’aurait pas été écrite par Saint Paul.

À partir de la deuxième moitié du IVe siècle, les listes avec les livres du Nouveau Testament établies en Orient et en Occident devinrent très importantes pour l’achèvement du processus de canonisation.

En Orient, Cyrille de Jérusalem retint comme canoniques dans sa liste les quatre Évangiles, les Actes, les sept lettres catholiques, et « enfin les quatorze lettres de Paul » (Homélies Catéchétiques 4,33.35-36). Athanase d’Alexandrie sera le premier à reconnaître comme canoniques les 27 livres du Nouveau Testament (Lettre Festale 39). Grégoire de Nazianze ne retiendra quant à lui que 26 livres « parmi les authentiques », omettant l’Apocalypse (Poème 1,12). En Occident, les 27 livres du Nouveau Testament sont inclus dans les listes canoniques du IVe siècle chez Rufin d’Aquilée (Explication du Credo des Apôtres 34-36), Augustin (De la doctrine chrétienne 2,8,13) et Jérôme (Vulgata).

Un regard sur le tableau concernant les principales listes canoniques révèle que, vers la fin du IVe siècle, dans l’Orient grec comme dans l’Occident latin, on s’accorde largement, mais pas totalement, sur un canon de 27 ouvrages. Le canon néotestamentaire reste loin d’être définitivement clos à la fin du IVe siècle. Ce seront en effet par la suite les conciles provinciaux et œcuméniques de l’Antiquité tardive et du Moyen Age qui proclameront à partir des listes établies pas les Pères de l’Église les livres canoniques du Nouveau Testament, y compris les 14 lettres du Corpus Paulinum.

2. Le paulinisme et l’antipaulinisme à l’époque des Pères de l’Église

Vu la façon dont les lettres de Saint Paul furent incorporées au fur et à mesure dans le canon du Nouveau Testament, nous pouvons à juste titre nous interroger sur l’importance de l’œuvre de Saint Paul dès la fin du Ier siècle et sur les raisons pour lesquelles on parle si peu de l’Apôtre dans l’Église au IIe siècle.

        
• Des interprétations opposées


Pour répondre à ces questions, il faut avant tout éviter de mesurer la réception de la tradition concernant l’Apôtre Paul dans les deux premiers siècles avec la compréhension que nous avons aujourd’hui de lui. En effet, une lecture attentive du Nouveau Testament et des premiers écrits patristiques démontre que depuis le début, l’intérêt pour Saint Paul a été bipolaire : pour certains, l’Apôtre est un homme choisi par Dieu pour proclamer l’Évangile aux païens ; pour d’autres, au contraire, il est un dangereux propagateur d’une forme de christianisme qui dépasse ou contredit celle fondée par Jésus Christ.

À la fin du Ier siècle, l’auteur anonyme de la deuxième lettre canonique connu sous le nom de l’Apôtre Pierre, reconnaissait d’une part que « notre cher frère Paul » a écrit « avec la sagesse que Dieu lui a donnée » et d’autre part il mettait ses lecteurs en garde contre le danger d’une interprétation erronée des épîtres de l’Apôtre. Il disait clairement qu’ « il s’y trouve des passages difficiles dont les gens ignares et sans formation tordent le sens, comme ils le font aussi des autres Écritures pour leur perdition » (2 P 3,14-16).

Des associations analogues à Pierre et des exaltations de l’autorité de l’enseignement de Saint Paul sont également présentes chez les Pères apostoliques. Clément de Rome, par exemple, dans son Épître aux Corinthiens, exhorte ses destinataires à reprendre « la lettre du bienheureux Apôtre Paul » car « en vérité, il était inspiré par l’Esprit » lorsqu’il l’a écrite. Ignace d’Antioche dans sa Lettre aux Éphésiens considère que les éphésiens sont « initiés aux mystères avec Paul le saint » qui « est digne d’être appelé bienheureux ». Polycarpe de Smyrne dans la Lettre aux Philippiens avoue que : « ni moi ni un autre tel que moi ne pouvons approcher de la sagesse du bienheureux et glorieux Paul, qui, étant parmi vous, parlant face à face aux hommes d’alors enseigna avec exactitude et avec force la parole de vérité ».

Mais la littérature patristique ne fait pas toujours l’unanimité. L’influence paulinienne est beaucoup plus lointaine dans d’autres écrits. Ainsi, par exemple, la Didachè, considéré comme le plus ancien texte chrétien en dehors du Nouveau Testament, ne semble nullement se rattacher aux lettres ou à la pensée de l’Apôtre. L’ouvrage se limite à fournir des informations liturgiques pour la communauté chrétienne et à établir une première discipline ecclésiale, en s’appuyant particulièrement sur l’évangile de Matthieu. Le Pasteur d’Hermas, une œuvre capitale pour notre connaissance du christianisme du IIe siècle, ne cite pas davantage Saint Paul. Bien qu’il soit « imprégné des textes sacrés », Hermas ne semble pas utiliser directement les épîtres, bien qu’il en ait eu connaissance. Quant à Papias de Hiérapolis, il écrivit vers 130-140 cinq livres intitulés Explication des paroles du Seigneur, dans lesquels l’influence paulinienne était également très effacée. Bien que Papias ait été l’évêque d’une ville qui se trouvait à seulement quelques kilomètres de Colosse, il semblait ignorer la personne et l’œuvre de Saint Paul. Il est néanmoins significatif qu’il cite dans ses œuvres la première épître de Saint Pierre, qui est, comme on l’a déjà noté, assez influencée par la théologie paulinienne.

S’agit-il dans ces trois derniers exemples d’un silence intentionnel ou casuel ? Nous ne pouvons donner aucune explication satisfaisante. En tout cas, à la fin du IIe siècle et au début du IIIe, l’apologète latin Tertullien, dans son traité Contre Marcion donne à Saint Paul le titre d’ « Apôtre des hérétiques ». L’influence assez faible de l’œuvre et de la pensée de Saint Paul chez les Pères apostoliques fait que l’Apôtre se trouvait à cette époque revendiqué ou critiqué par les courants marginaux et hérétiques. Plus exactement, autour de la figure du grand missionnaire et penseur chrétien se sont créés deux groupes : un qui trouvait sa doctrine justifiée par ses œuvres, ce que les théologiens appellent « paulinisme », et un autre groupe qui le dénigrait, d’où l’appellation d’ « antipaulinisme ».

         • « Paulinisme » et « antipaulinisme »

Parmi ceux qui cherchaient à justifier leur enseignement en s’appuyant sur les écrits de Saint Paul, il y a le prêtre Marcion. Comme nous l’avons déjà mentionné dans la première partie de notre conférence, vers la moitié du IIe siècle, Marcion donna une importance démesurée à l’épistolaire de Saint Paul, afin de créditer sa pensée de caractère dualiste. Marcion affirma qu’il existe deux Dieux : d’une part, le Dieu de l’Ancien Testament, caractérisé par sa justice implacable et sa domination sur les hommes à travers la Loi ; d’autre part, le Dieu du Nouveau Testament, révélé par la prédication de Jésus Christ qui a été envoyé dans le monde pour libérer les hommes à travers sa mort de la tyrannie de la Loi du premier Dieu. Dans cette position dualiste, le rapport que Saint Paul fait dans ses épîtres entre Loi et Évangile, fut relu par Marcion comme opposition : d’une part, la Loi, œuvre du Dieu vindicatif, et d’autre part l’Évangile, œuvre du Dieu bon. Cela explique pourquoi Marcion rejette tous les autres textes néotestamentaires, en dehors de l’évangile de Luc et des épîtres de Saint Paul (dont il exclut les lettres Pastorales et l’Épître aux Hébreux). De plus, Marcion considère Saint Paul comme la seule source de la vérité parce que c’est à lui que le « mystère de Dieu » a été révélé.

À l’opposé de l’extrémisme paulinien de Marcion, s’est développé au IIe et IIIe siècle l’ « antipaulinisme ». Ce groupe voyait dans Saint Paul et son œuvre le plus grand ennemi de l’authentique tradition chrétienne. Saint Paul était contesté pour ses positions contre la Loi et l’observation des prescriptions légales du judaïsme. Ainsi, par exemple, dans certains milieux chrétiens, Saint Paul était considéré comme le promoteur de l’émancipation féminine et du rôle actif des femmes dans l’Église, chose interdite par la Loi. Les représentants de cette tendance « antipaulinienne » appartenaient plutôt à des groupes sectaires et marginaux d’origine judéo-chrétienne (tels que les ébionites, les cérinthiens et les elchasaïtes). Leurs positions « antipauliniennes » sont connues de manière fragmentaire à travers le témoignage d’écrivains chrétiens comme Irénée, Tertullien, Origène, Jérôme et Epiphane.

        
• Une juste réhabilitation de Paul et de son message


Contre ces deux positions extrêmes, l’ « antipaulinisme » des judéo-chrétiens et le « paulinisme » maximaliste de Marcion, les Pères de l’Église ont réagi en tant que défenseurs de l’« orthodoxie », tentant de réhabiliter la figure et le message de l’Apôtre. En effet, ce ne sera qu’à travers les commentaires des Pères, des écrivains chrétiens et des prédicateurs, que les lettres de Saint Paul commenceront à faire effectivement partie de la vie spirituelle et de la tradition théologique de l’Église.

Parmi les Pères de l’Église, c’est surtout Irénée de Lyon vers la fin du IIe siècle qui a soutenu la parfaite harmonie entre l’œuvre de l’Apôtre et les Évangiles, les Actes et l’Ancien Testament. Irénée est ouvertement contre « tous ceux qui disent que Paul seul a connu la vérité manifestée par révélation » (Contre les Hérésies 3,13,1), mais aussi contre ceux qui ne le reconnaissent pas comme Apôtre (Contre les Hérésies 3,15,1). Voilà comment il s’exprime dans la conclusion du quatrième livre Contre les Hérésies : « Il nous faut encore ajouter, à la suite des paroles du Seigneur, les paroles de Paul : nous aurons à scruter sa pensée, à exposer l’Apôtre, à élucider tout ce qui a reçu d’autres interprétations de la part d’hérétiques […], à montrer la stupidité de leur folie, à établir par ce même Paul qu’eux-mêmes sont des menteurs, tandis que l’Apôtre, en prédicateur de la vérité, a enseigné toutes choses en accord avec le message de la vérité ».

À vrai dire, avec Irénée, c’est l’ensemble des Écritures, l’Ancien et le Nouveau Testament, qui est relu dans l’intention d’en montrer l’unité absolue. Il s’agit d’une unité invisible des deux alliances, de l’histoire du salut, et finalement du même Dieu, créateur et sauveur, auteur du monde et Père de Jésus Christ. Toutes les lectures qu’Irénée fait de textes bibliques dans Contre les hérésies visent à manifester cette convergence des signes et des figures. Dans ce contexte, la lecture de Saint Paul ne peut être isolée de celle des évangiles et de l’ensemble du corpus biblique. À la limite, les épîtres de Saint Paul seraient un prolongement des évangiles.

Ainsi, par exemple, pour montrer que le Christ a aussi agi par signes et figures – comme les prophètes de l’Ancien Testament – afin d’enseigner à ses disciples ce qui devait venir, Irénée reprend l’épisode de Gethsémani avant la Passion. Dans son commentaire, il rappelle que Jésus laissa d’abord ses disciples dormir : cela signifie « la patience de Dieu devant le sommeil des hommes ». Puis, après avoir prié, Jésus revient et met debout ses disciples : cela signifie « que sa Passion serait le réveil » des hommes. Et Irénée continue son argumentation sur l’enseignement du Christ en citant le texte d’Éphésiens 4,9 : « car c’est pour eux qu’il descendit dans les régions inférieures de la terre afin de voir de ses yeux la partie inachevée de la création ». Le témoignage de Saint Paul est ainsi intégré dans le commentaire d’Irénée comme une explication et une continuation logique du récit évangélique. À travers l’utilisation de Saint Paul dans ses œuvres, Irénée de Lyon confère aux écrits pauliniens une autorité incontestable, dont ils jouissent dès lors dans l’Église.

Nous pouvons donc considérer que l’usage que les hérétiques et les sectaires firent des textes pauliniens a été le moteur de la forte réaction des Pères de l’Église pour la réhabilitation de l’Apôtre. Néanmoins, cette réaction ne doit pas être surévaluée. Avant tout, il ne faut pas considérer que le silence des Pères Apostoliques et des Apologètes sur la personne et l’œuvre de l’Apôtre était dû à l’utilisation qu’en faisaient les groupes hérétiques ou sectaires. Il ne faut pas non plus considérer qu’en « redécouvrant » par la suite l’œuvre de Saint Paul, l’Église ne faisait que réagir à l’utilisation des hérétiques ou des sectaires. En effet, à partir d’Irénée de Lyon, Saint Paul amplifie sa présence dynamique dans l’Église. L’importance capitale de son œuvre pour la théologie chrétienne se concrétisera comme nous allons le voir dans la dernière partie de notre conférence aux IIIe et IVe siècles à travers les commentaires des Pères grecs et latins.

3. Saint Paul dans l’œuvre des Pères de l’Église


Dans son œuvre polémique Contre les hérétiques, Irénée de Lyon montre que Saint Paul est en parfaite harmonie non seulement avec les Prophètes de l’Ancien Testament, mais aussi avec le témoignage des Évangiles et des autres écrits du Nouveau Testament. Mais malgré cette réévaluation de la figure et de l’œuvre de Saint Paul, la présence des références pauliniennes vérifiables dans le IIe siècle reste discontinue et, de toute façon, assez fragmentaire. Cette situation sera dépassée, selon les informations en notre possession aujourd’hui, seulement à partir du IIIe siècle grâce à l’immense œuvre d’Origène. Celui-ci fut le premier à relire et commenter de manière systématique l’entier Corpus Paulinum soit dans des homélies, soit dans de vrais commentaires exégétiques. Cependant, il faudra attendre le IVe siècle pour assister à un épanouissement véritable des œuvres dédiées à l’interprétation des lettres de Saint Paul. Et lorsque Jérôme traduit la Vulgate, il mentionne une vingtaine d’auteurs qui ont commenté avant lui les différentes lettres de l’épistolaire paulinien entre le IIIe et le Ve siècle. De ceux-ci, quatorze ont écrit en grec, un en syrien (Ephrem le Syrien) et six en latin.

Les quatorze commentaires en grec proviennent, dans leur grande majorité, d’auteurs ecclésiastiques qui se sont consacrés aussi à l’interprétation d’autres textes scripturaires. Pour eux, le travail exégétique eut une importance capitale. Il était considéré comme l’instrument le plus adapté pour affronter des situations ou des problèmes religieux typiques de leur époque, capable de résoudre et clarifier des questions théologiques générées par des passages de l’Écriture susceptibles de lectures diversifiées et même contraires. Ainsi, par exemple, les textes pauliniens ont joué un rôle important dans le contexte de la controverse arienne pour le développement et la fixation de la christologie.

La situation en Occident apparaît comme considérablement différente de celle du milieu oriental. Des six recueils exégétiques en latin dont nous connaissons l’existence, quelques-uns sont dédiés au Corpus Paulinum dans son intégralité, tandis que la plupart sont limités à quelques lettres. Si les commentaires grecs sont très fragmentaires, ceux qui sont en latin sont parvenus jusqu’à nous dans leur grande majorité.

Il n’est évidemment pas question de poursuivre ici, auteur par auteur, ce parcours sur les commentaires de Saint Paul dans l’Église ancienne. Nous nous limiterons seulement à quatre écrivains, deux grecs et deux latins, qui, à travers leurs écrits, ont su relever non seulement l’extraordinaire richesse et profondeur de la pensée de l’Apôtre Paul, mais aussi les nombreuses difficultés que son style offre aux lecteurs de tous les temps. Il s’agit dans notre exemple d’Origène, Jean Chrysostome, Jérôme et Augustin.

         • Origène

Le plus ancien commentateur connu de Saint Paul est, comme nous l’avons déjà dit, Origène d’Alexandrie (185-254). Origène s’impose à côté de tous les Pères de l’Église parce qu’il a consacré sa vie à la méditation des Saintes Écritures, et aussi parce que tous les auteurs chrétiens postérieurs (grecs et latins) l’ont lu et grandement utilisé. Le catalogue des œuvres d’Origène dressé par Eusèbe de Césarée contient environ 2000 ouvrages, dont la majorité a malheureusement été perdue. La plus grande partie de son œuvre était consacrée à l’exégèse biblique et elle se composait de scholies (qui sont de simples notes explicatives sur des passages ou des mots difficiles), d’homélies (prêchées aux fidèles de Césarée) et de commentaires (études plus étendues, de caractère scientifique, sur les livres de l’Écriture). Dans ses commentaires, Origène ne s’arrête pas au sens littéral du texte saint, dont il scrute mieux que personne la signification, mais il s’efforce de découvrir le sens caché, c’est-à-dire moral et spirituel. Pour cela, il suit les principes de la méthode allégorique caractéristique de l’exégèse alexandrine, méthode également utilisée par Saint Paul dans ses épîtres afin d’interpréter un passage obscur ou choquant de l’Ancien Testament. En effet, le célèbre exégète et théologien alexandrin prit de Saint Paul les règles fondamentales d’interprétation de la Bible.

Vers 243, Origène écrivit un Commentaire complet à la Lettre aux Romains qu’il considère comme l’écrit le plus difficile à comprendre et aussi le plus utilisé par les « hérétiques » (gnostiques). Origène relève que parfois « Paul utilise des périodes confuses et peu explicites et qu’il accumule pensée sur pensée au point de compliquer les choses » (Commentaire sur l’épître aux Romains, préface). À part le commentaire aux Romains, Origène en a consacré un autre, sans doute moins important, à l’épître aux Galates, malheureusement totalement perdu. Les autres épîtres qu’il avait commentées sont : Éphésiens, Philippiens, Colossiens, 1 et 2 Thessaloniciens, Tite et Philémon.

Dans ses œuvres, Origène subit l’influence de la personnalité et de la pensée de Saint Paul. Pour Origène, être « chrétien » a le même sens qu’être « disciple » de Saint Paul. En effet, il considère Saint Paul comme « le véritable disciple du Christ » et le plus grand des « apôtres » : « … nous aussi, – dit Origène – quand nous pensons à Paul, nous ne croyons pas que puisse exister quelqu’un capable de le dépasser dans l’amour pour le Christ ».

         • Saint Jean Chrysostome

Un autre admirateur de Saint Paul est Jean, l’évêque de Constantinople (344-407), que la postérité appellera Chrysostome, c’est à dire « Bouche d’or ». Originaire d’Antioche de Syrie, Jean Chrysostome fut ordonné diacre en 381 puis prêtre en 386. Jusqu’à son élévation sur le siège épiscopal de Constantinople en 398, il exerça la responsabilité de prédicateur officiel de l’Église d’Antioche. Durant les douze années de ministère passées à Antioche, Chrysostome écrit sept « Panégyriques » (c’est-à-dire des discours de louange) dédiés à Saint Paul, où il avoua une grande admiration pour l’Apôtre. Dans la deuxième année de son ministère à Antioche, Jean Chrysostome commença un cycle d’homélies sur l’épistolaire paulinien dans son intégralité – en tout 244 homélies –, cycle qui sera complété après 398, pendant son épiscopat à Constantinople.

La grande admiration vouée par Jean Chrysostome à l’Apôtre fait qu’il est parfois considéré comme un second Saint Paul. C’est à l’Apôtre qu’il s’efforça de conformer sa vie, sa pensée et son action. Voici la confession qu’il nous fait dans le Prologue au Commentaire de l’épître aux Romains : « Moi qui écoute continuellement la lecture des épîtres du bienheureux Paul, deux fois par semaine, souvent même trois et quatre fois, au cours des célébrations à la mémoire des saints martyres, je jouis et me réjouis de savourer cette trompette spirituelle. Je m’exalte et m’enflamme de désir, appréciant cette voix qui m’est chère et j’en arrive à croire dans mon imagination, qu’il est là, présent et que je le vois parler ».

Dans ses commentaires, Jean Chrysostome reste fidèle aux règles exégétiques de l’école d’Antioche, selon lesquelles le sens littéral est à rechercher dans chaque page de l’Écriture. Tout en se limitant au sens littéral du texte saint, Jean Chrysostome se préoccupe aussi de recueillir le sens immédiat qui trouve application sur le plan spirituel et pratique. Ce n’est pas un hasard si ses préférences vont aux lettres de Saint Paul, maître de vie spirituelle et morale pour le peuple chrétien. Pour cela, il invite sans cesse les fidèles à la conversion de la pensée et de l’action selon l’exemple offert par l’Apôtre : « Saint Paul – dit-il – est de tous les hommes celui qui a le mieux montré quelle est la grandeur de l’homme, quelle est la dignité de notre nature, à quelle vertu nous pouvons atteindre. […] Sans avoir reçu une autre nature que nous, sans être né avec une autre âme, sans avoir habité un autre monde, mais placé sur la même terre et dans les mêmes régions, élevé suivant les mêmes lois et les mêmes coutumes, il a surpassé tous les hommes de tous les siècles ».

         • Saint Jérôme

À la même époque que Jean Chrysostome, Jérôme (342-420), en Occident, fut chargé par le Pape Damase d’établir un texte officiel de l’ancienne version latine de la Bible. La nouvelle traduction, la Vulgate contient les 14 épîtres de Saint Paul. Par ailleurs, lors de son séjour à Bethléem entre 386 et 388, Jérôme commenta (à la demande de ses amies Paula et Eustochia) les lettres de Saint Paul à Philémon, aux Galates, aux Éphésiens et à Tite. En dehors de ces œuvres, Jérôme se réfère souvent aux écrits de Saint Paul, non pas de manière continue mais seulement pour proposer des solutions à quelques versets controversés. Dans le prologue à l’Épître aux Galates de la Vulgate, Jérôme dit expressément qu’il a recours dans son travail à tous ceux qui ont commenté le texte avant lui. Ainsi, le commentaire de Jérôme sur les lettres susmentionnées de Saint Paul dépend en particulier de celui d’Origène et de Didyme l’Aveugle.

Mais Jérôme est capable de repenser d’une manière personnelle la tradition exégétique paulinienne, en dehors du contexte théologique de son époque. Dans ses commentaires, Jérôme ne semble pas être trop intéressé à approfondir les pensées trinitaire ou christologique de Saint Paul, mais plutôt à rechercher le sens des écrits de l’Apôtre. Ainsi, il enrichit son enquête d’interprétation soit avec des références historiques, soit avec des applications parénétiques (qui a rapport à la parénèse, à l’exhortation morale), soit avec une attentive analyse philologique (qui cherche à révéler tous les sens cachés) des termes.

Néanmoins, Jérôme ne cache pas dans son travail exégétique les difficultés que représente l’épistolaire paulinien. Non, l’Apôtre n’est pas facile à lire pour Jérôme ! Jérôme avertit ses lecteurs que la lettre aux Romains « est si contournée et obscure que, pour la comprendre, il faut l’Esprit Saint (c’est lui, en plus, qui a dicté le texte en se servant de l’Apôtre) » (Lettre 120,10). En bref, Saint Paul est un penseur robuste, dense, surchargé, débordant de doctrine et de passion, explosif, qui pose des vrais problèmes à Jérôme qui dit : « Je citerai l’apôtre Paul ; car, toutes les fois que je le lis, je crois entendre, non pas des paroles, mais des coups de tonnerre… » (Lettre 49,13).

         • Saint Augustin

À côté de Jérôme, émerge dans l’Occident latin la figure d’un autre grand écrivain et penseur, Augustin (354-430). La vie du futur évêque d’Hippone est marquée par sa rencontre avec Saint Paul. De fait, Saint Paul est pour Augustin un maître. Sa véritable conversion en 386 est liée à la lecture de Saint Paul. Selon ses propres Confessions, pendant qu’il se trouvait dans le jardin de la maison dans laquelle il était accueilli par son ami A1ypius, Augustin fut partagé entre l’idéal d’une vie « chaste et sereine » et les liens avec sa vie passée. En proie au trouble, il s’éloigne de son ami et s’assied sous un figuier où il commence alors à pleurer et dans les larmes à invoquer l’aide du Seigneur. Pendant qu’il continue à prier et pleurer, de la maison voisine lui vient une voix « comme une voix d’enfant ou de jeune fille qui chantait et répétait : “Prends, lis ! Prends, lis !” ». Augustin cherche à comprendre et réfléchit sur le sens de cette invitation. Il se rappelle ce qui était arrivé à Antoine d’Alexandrie qui avait interprété le texte évangélique (Mt 19,21) écouté par hasard comme un message adressé à lui-même. Ainsi, confesse Augustin, « je revins vite à la place où Alypius était assis ; car, en me levant, j’y avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux ». Il s’agit du texte de la lettre aux Romains 13,13-14 : « Non, pas de ripailles et de soûleries ; non, pas de coucheries et d’impudicités ; non, pas de disputes et de jalousies, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises ». Augustin applique à lui-même ce verset. Il reconnaît que depuis ce moment-là se répandit dans son cœur comme il dit « une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon incertitude ». Tout comme Saint Paul a été « renversé par une voix d’en haut » et converti, pareillement Augustin se décrit comme soudainement transformé après avoir entendu « une voix venant de la maison voisine » qui répétait : « Prends, lis ! » (Tolle, lege) et avoir lu alors ces mots de la lettre aux Romains.

Ce récit des Confessions est révélateur de l’importance de Saint Paul dans la manière dont Augustin a compris sa conversion. Il s’agit moins d’une conversion au christianisme que d’une conversion au paulinisme. Sa découverte des épîtres de Paul lui fait voir tout à fait différemment non seulement le christianisme qu’il connaissait, mais aussi ses propres inquiétudes préalables.

Si Saint Paul joua un tel rôle dans la formation théologique d’Augustin, on ne s’étonne guère qu’Augustin emprunte à Saint Paul les principes qui le guident dans sa lecture et son interprétation de l’Écriture. Il suffit de relever les titres des premiers travaux exégétiques d’Augustin pour constater la place que tiennent les lettres de Saint Paul.

Ainsi, par exemple, dans l’espace d’une année, entre 394 et 395, il y a deux tentatives accomplies par Augustin – une à Carthage et l’autre à Hyppone probablement – de commenter la Lettre aux Romains. En réalité, la première, intitulée Commentaire de quelques problèmes tirés de la Lettre aux Romains, n’est pas un véritable commentaire. Il s’agit plus exactement de l’explication qu’il offre aux 76 questions liées aux passages de la Lettre aux Romains sur lesquelles les amis et les disciples l’avaient interrogé. La seconde tentative, intitulée Commentaire inachevé de la Lettre aux Romains, aurait dû être dans l’intention d’Augustin, cette fois-ci, un vrai commentaire systématique du texte de Saint Paul. Effrayé cependant de la fatigue et du volume de l’entreprise qui l’attendait encore, après avoir consacré un livre entier seulement au commentaire de la lettre aux Romains 1,1-7, Augustin interrompit le travail. Bien sûr, l’intérêt qu’Augustin montre pour l’Apôtre Paul ne se limite pas à ces deux premières œuvres, dont l’objectif fut de commenter, en partie ou totalement, l’épître aux Romain. La pensée et la théologie de Saint Paul est présente chez Augustin dans les écrits de différents genres qu’il composa tout au long de sa vie.

Les quatre exemples des écrivains grecs et latins nous montrent bien comment les Pères du IIIe au Ve siècle ont relu l’œuvre de l’Apôtre Paul. Une interprétation moraliste et théologique de Saint Paul est assez commune aussi bien en Orient qu’en Occident. Cette attitude s’explique par le fait qu’ils ont éprouvé la nécessité de proposer un modèle de cheminement propre à la vie chrétienne, et dans le même temps, de répondre aux questions agitées de leur temps, notamment les controverses doctrinales sur la personne du Christ et sur la question du salut. La réception et la lecture de Saint Paul dans l’Église à cette époque reste néanmoins assez variée d’une Église à l’autre. C’est justement la situation que Chrysostome expose : « je souffre et je m’attriste à l’idée que tous ne connaissent pas cet homme comme ils devraient le connaître, que certains l’ignorent à ce point de ne pas connaître exactement le nombre de ses épîtres ». Tandis qu’Augustin n’hésite pas à dire à ses auditeurs à propos de Saint Paul : « rien n’est plus connu que ce grand homme, rien de plus doux, rien de plus familier dans les Saintes Écritures ».


Conclusions

Après avoir traité de manière relativement concise les trois points annoncés dans l’introduction, permettez-moi de passer à ce qui constitue les conclusions de mon exposé. Les conclusions seront très brèves car le temps l’impose :

Le cadre qui vient d’être tracé permet de se faire une idée des tensions concernant la figure de Saint Paul et de la réception de ses lettres. Cela confirme le fait que l’histoire de la théologie paulinienne au IIe siècle constitue l’un des problèmes les plus fascinants de l’histoire de l’Église, qui n’a pas encore trouvé de réponse définitive.

2) Les choses changent au IIe siècle avec Irénée, car c’est précisément la conception même du Nouveau Testament qui change, formant désormais un corpus bien repéré et clos, qui fait pendant à l’Ancien Testament. Irénée de Lyon est le premier auteur chrétien à citer aussi abondamment le Nouveau Testament que l’Ancien. Le rapport à Saint Paul devient rapport à un corpus écrit. C’est sans aucun doute à partir du IIe siècle et avec Irénée que les épîtres de Saint Paul ont fait l’objet d’une lecture théologique plus large.

3) Les Pères de l’Église ont manifesté un grand intérêt pour l’œuvre et la figure de Saint Paul aux IVe-Ve siècles. Cette période est, comme nous l’avons vu, en contraste avec l’ « antipaulinisme » du IIe siècle et avec les rares commentaires des épîtres du IIIe siècle. Les controverses doctrinales sur la personne du Christ et sur la question du salut expliquent en partie cette relecture de l’œuvre de l’Apôtre de la part des Pères. Cependant, à cette argumentation, s’ajoute aussi le souci de proposer un idéal de vie chrétienne : Saint Paul est présenté par les Pères de l’Église comme modèle de conversion et maître spirituel.



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(1) On parle de « Pères de l’Eglise » pour les écrivains chrétiens des cinq ou six premiers siècles, mais les Pères de l’Eglise ne se limitent pas à une période déterminée. Certes, il y a eu un âge d’or des Pères de l’Eglise (IVe et Ve siècles), mais cela n’empêche pas de leur associer des écrivains chrétiens des siècles suivants qui ont joué un rôle important par leur activité pastorale et par leur spiritualité dans la vie de l’Eglise ; cf. P. Deseille, « Les pères de l’Eglise, source de renouveau dans l’orthodoxie contemporaine », SOP 307 (2006) 26-30.  

 

 
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org