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Histoire
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Jésus de Nazareth
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Ratzinger / Benoît XVI
Jésus de Nazareth I
Jésus de Nazareth de Benoît XVI (Volume 1)
Recension
 
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Par Joseph Ratzinger / Benoît XVI
 
Le dernier ouvrage de Benoît XVI, Jésus de Nazareth, est à comprendre dans le cadre du débat qui, depuis quelques années, occupe à nouveau le monde de l’exégèse scientifique : la question du " Jésus historique ". Dans son Avant-propos, l’auteur explique, de façon détaillée, dans quel état d’esprit il a rédigé cet ouvrage. Celui-ci se présente comme une défense du point de vue de l’Église catholique. Cette défense s’appuie sur un double a priori : il existe une parfaite identité entre le " Jésus historique " et le " Christ de la foi " ; parler de Jésus d’un point de vue historique c’est parler de lui comme " Fils de Dieu ". Non seulement l’enquête historique conduit à cette conclusion, mais elle n’est pas pensable sans l’a priori qu’il en est bien ainsi !

Benoît XVI concède certes qu’il est " essentiel pour la foi biblique qu’elle puisse se référer à des événements réellement historiques " (p. 11), mais cette affirmation même soulève deux questions :

1. Que signifie " réellement historique " ? Jamais l’auteur ne le précise, ce qui laisse soupçonner une compréhension positiviste de la notion d’histoire. Une compréhension qui fut celle des théologiens critiques libéraux du XIXe siècle contre lesquels le Pape ne cesse de polémiquer, mais qui n’est plus celle des historiens d’aujourd’hui.

2. L’enquête historique doit-elle permettre à la foi de se " référer à des événements réellement historiques " ou sert-elle à établir une distance entre le lecteur et le texte (ce que Ricœur appelle la " distanciation objectivante ", moment indispensable qui doit précéder l’appropriation subjective).

Visiblement, à l’exégèse historico-critique, Benoît XVI préfère une " exégèse canonique " qui consiste à articuler l’enquête historique à ce qu’il appelle une " herméneutique christologique ". Une herméneutique qu’il ne situe pas seulement dans le domaine de la foi mais également dans celui d’une " raison historique " (p. 14) : la foi est " raisonnable ", rationnelle pourrait-on presque dire. Et l’Hermeneutica Sacra (l’herméneutique sacrée) doit être appliquée à la Bible qui n’est pas un texte comme un autre mais est porteur, presque historiquement pourrait-on dire, d’une inspiration divine.

C’est que, pour Benoît XVI, puisque la méthode historique ne peut poser comme donné historique l’inspiration divine des Écritures, elle ne permet pas à l’exégète d’avoir " une intuition historique " de la " force directrice à l’œuvre " dans les textes bibliques (p. 15). Il préfère alors faire confiance aux Évangiles dans la mesure où le Jésus de ces Évangiles est un " Jésus réel ", " un ‘Jésus historique’ au sens propre un terme ". Oui, mais qu’est-ce que le réel ? Est-il connaissable en dehors d’un " point de vue " spécifique ?

Chez Benoît XVI, il n’y a donc pas dialectique foi/compréhension où l’une se laisse interroger par l’autre et réciproquement. Plus précisément, la foi et la raison sont en consonance dans la mesure ou la seconde conduit logiquement à la première tandis que la première commande sur la seconde. Et c’est pourquoi l’aboutissement du travail historique ne peut-il que consister à confirmer l’enseignement de l’Église.

L’ensemble de l’ouvrage confirme ce qui est dit dans l’Avant-propos. L’enquête n’est à aucun moment historique – au sens que ce terme revêt dans l’Université. Le livre se présente comme une lecture théologico-spirituelle dont on pourra souligner, du côté des " bonnes pages ", les propos sur Barabbas et Jésus (p. 60), sur le terme " Évangile " (p. 68), la compréhension de " Royaume de Dieu " (p. 70-78), les controverses de Jésus sur le sabbat (p. 128ss) : au niveau même du récit, c’est la christologie qui fait la différence et non pas l’ouverture ou la libéralité de Jésus. De belles pages dans le chapitre sur Jean sur la symbolique de l’eau, du pain, du vin… (p. 265-312). Enfin, il faut entendre la critique d’une " pensée professorale " qui fonctionne en " distribuant très soigneusement les diverses acceptions d’un prédicat ", une pensée " qui n’a rien à voir avec la diversité du vivant dans lequel une totalité complexe se fait entendre " (p. 351).

Pour le reste, et cela n’étonnera personne, Benoît XVI est catholique. Ainsi sa lecture de la parabole de Luc 18,9-14 où le publicain " commence, à partir de la bonté divine, à devenir lui-même bon " : curieuse traduction de " il repartit chez lui justifié " (v. 14). Voir aussi le long commentaire des Béatitudes que l’on peut résumer ainsi : " l’amour est la vraie ‘morale’ du christianisme " (p. 121).

Et puis toujours cette charge contre l’exégèse critique et libérale (sous entendue protestante ) : on a envie de rappeler à l’auteur qu’il y a bien plus que cela dans l’exégèse critique (ou bien je n’ai rien compris à Bultmann et Käsemann qui n’étaient pas des " libéraux " !). Sur ce sujet précis donc, on peut regretter des sauts ou des glissements dans l’argumentation et ce qui me semble une réserve implicite sur l’apport des Lumières (quoique le terme, sauf erreur de ma part, ne soit pas utilisé) : Benoît XVI risque ici de se trouver en consonance avec les fondamentalistes protestants.

Une interrogation pour finir. Même si l’auteur précise qu’on peut le contredire puisque son livre " n’est en aucune manière un acte du magistère " (p. 19 ; une distinction évidemment non pertinente pour l’auteur de ces lignes !) on peut légitimement s’interroger : Benoît XVI ne chercherait-il pas à indiquer la voie à l’exégèse catholique ?


© Élian Cuvillier, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 141 (septembre 2007), "Lire la Bible aujourd’hui. Quels enjeux pour les Églises ?",  p. 133-134.


 
 
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