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Jésus de Nazareth
197
Ratzinger / Benoît XVI
Jésus de Nazareth I
Jésus de Nazareth de Benoît XVI (Volume 1)
Recension
 
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Par Joseph Ratzinger / Benoît XVI
 
Exégèse et théologie

La signature de l’auteur – surtout quand il est connu et largement médiatisé comme c’est le cas ici – peut être un indice : l’ouvrage est attribué simplement à Joseph Ratzinger, avec en sous-titre et en gros caractères : Benoît XVI.

" Joseph Ratzinger " : c’est la façon le plus sobre de se présenter comme un chercheur croyant " qui ne peut ni ne veut en rien renoncer à la rigueur historique " (p. 19). L’auteur a tenu à préciser le statut particulier de son écrit : " Il est clair que je n’ai pas besoin de dire expressément que ce livre n’est en aucune manière un acte du magistère mais uniquement l’expression de ma quête personnelle de la ‘face du Seigneur’. Aussi chacun est-il libre de me contredire " (id.).

Malgré cette démarche assez inhabituelle pour un pape, le sous-titre " Benoît XVI " maintient une marque d’autorité de nature à amplifier l’adhésion de nombreux lecteurs, et la méfiance de quelques autres, plus rares. Dans cette présentation, je voudrais d’abord mettre l’accent sur la méthode et les thèmes étudiés, puis choisir dans quelques chapitres des traits permettant de comprendre le mode de lecture de l’auteur. En conclusion je voudrais, au-delà de l’auteur réel, dégager quelques traits de l’auteur " virtuel ", celui qui transparaît dans les choix d’écriture répartis tout au long de l’ouvrage.

Questions de méthode

L’Avant-propos de l’ouvrage s’inspire largement d’une conférence donnée en 1988 à New-York par le cardinal Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi. Dans cette intervention il se faisait l’écho de graves critiques contre la méthode historico-critique : " les théories se multiplient... devenant une véritable muraille qui bloque l’accès à la Bible pour les non-initiés ". Il dénonçait alors le risque de disséquer les textes à l’infini et d’empêcher le peuple des croyants d’accéder directement à l’Écriture. " Quand la méthodologie a frappé à mort l’histoire par son travail de dissection, qui peut réanimer l’Écriture de telle sorte qu’elle puisse vivre et me parler ? ". Cinq ans plus tard (1993), la Commission Biblique, présidée par le cardinal, a publié un document important sur L’interprétation de la Bible dans l’Églisedont l’influence se reconnaît tout au long du livre.

Dans l’Avant-propos, l’auteur définit sa conception du rapport à l’histoire : " il est impossible de se passer de la méthode historico-critique [… mais] cette méthode n’épuise pas le travail d’interprétation pour ceux qui voient dans les écrits bibliques la Sainte Écriture et qui la croient inspirée par Dieu " (p. 11). En définitive l’histoire parle du passé, et " il est impossible de ramener le passé au présent " (p. 13). La méthode historique est nécessaire parce que c’est un rempart contre les risques du fondamentalisme, mais elle n’est qu’une étape provisoire dans l’interprétation du texte.

Parmi les différentes approches proposées par le document de 1993, il en est une qui a les faveurs de l’auteur : c’est l’approche canonique. Cette méthode, née aux Etats-Unis il y a une trentaine d’années, consiste à prendre la Bible, Ancien et Nouveau Testament, comme un seul livre et " à lire les différents textes en les rapportant à la totalité de l’Écriture unique, ce qui permet de leur donner un éclairage tout à fait nouveau " (p. 13). La Bible, même si elle contient une dimension littéraire et donc humaine, est d’abord Parole de Dieu. En conséquence, son auteur a une identité particulière puisque " trois sujets sont imbriqués et agissent les uns sur les autres : un auteur particulier ou un groupe d’auteurs, qui font partie du peuple de Dieu, guidé et interpellé par Dieu lui-même " (p. 16).

Organisation du livre

L’introduction souligne la relation entre Moïse et Jésus, nouveau Moïse tellement proche de Dieu " qu’il peut communiquer sans intermédiaire et donc sans altération la volonté et la parole de Dieu " (p. 25). C’est cette dimension christocentrique que l’auteur va mettre en valeur à travers dix chapitres aux titres évocateurs : 1 - Le baptême de Jésus, 2 - Les tentations de Jésus, 3 - l’Évangile du Royaume de Dieu, 4 - Le Sermon sur la montagne, 5 - La prière du Seigneur, 6 - Les disciples, 7 - Le message des paraboles, 8 - Les grandes images de l’Évangile de Jean, 9 - Deux événements marquants (la confession de foi de Pierre et la Transfiguration), 10 - Les affirmations de Jésus sur lui-même. Il s’agit essentiellement de l’enseignement. On peut penser que le second volume s’intéressera plus aux miracles et à la Passion.

La plupart des approches historiques actuelles accordent une grande place au baptême de Jésus et au rôle de Jean-Baptiste. Elles y voient le véritable commencement de la mission de Jésus. En ouvrant son livre par le baptême dans le Jourdain, l’auteur s’inscrit bien dans ce courant, mais il ne cherche pas à reconstituer l’événement brut, ce qui s’est vraiment passé. Il se montre également méfiant devant les interprétations psychologisantes. Par contre, il souligne fortement ce qu’il appelle le " factum historicum " de l’incarnation : " Et incarnatus est : par ces mots nous professons l’entrée effective de Dieu dans l’histoire réelle " (p. 11). Cette dimension historique est pour lui fondamentale, car elle permet d’écarter les interprétations mythologiques de Jésus. Dialoguant avec Martin Hengel sur sa conception de l’histoire, Benoît XVI propose la séquence suivante : il y a d’abord la réalité historique, puis les disciples qui en ont conservé le souvenir, enfin la tradition ecclésiale, qui dépasse l’auteur particulier, pour déboucher sur " un souvenir dans et avec le ‘nous’ de l’Église " (p. 257). Puis intervient le Paraclet qui guide le lecteur croyant dans l’intelligence des Écritures.

Tout au long de l’ouvrage, l’auteur manifeste une bonne connaissance de la recherche exégétique, surtout allemande. Son dialogue avec R. Schnackenburg et d’autres de la même époque souligne les affinités mais aussi la différence de sensibilité par rapport à l’histoire. Bien au fait des débats autour de l’histoire, l’auteur a tendance à privilégier les options conservatrices. Même s’il s’agit d’un cas isolé, le développement autour de l’identité du disciple bien-aimé mérite d’être souligné. L’auteur réussit, en s’appuyant sur quelques auteurs français, à considérer comme la même personne le fils de Zébédée et l’intellectuel qui fréquentait les milieux sacerdotaux de Jérusalem. Suivant une hypothèse isolée de Henri Cazelles, il n’exclut pas que Zébédée le père ait pu être de lignée sacerdotale, posséder une maison à Jérusalem, où son fils Jean, à l’occasion du dernier repas, se trouvait aux côtés de Jésus, à cause de la préséance, qui revenait normalement au propriétaire. Cette série d’hypothèses montre la fragilité de toute reconstruction et souligne aussi la part subjective du choix.

Un livre plus théologique qu’exégétique

Les remarques qui précèdent montrent qu’on se tromperait à vouloir traiter cet ouvrage comme une étude exégétique. Car il s’agit de tout autre chose : une synthèse puissante sur l’identité chrétienne, inspirée par une lecture canonique des évangiles et influencée par une vision de l’Église et de la société moderne.

[…]

L’auteur

La préface contient une formule où l’on peut reconnaître comme la carte d’identité de l’auteur " virtuel ", tel qu’il apparaît à travers son texte : c’est un croyant qui veut partager sa " quête personnelle de la ‘face du Seigneur’ " (p. 19). Ce qui frappe le lecteur, c’est d’abord la qualité d’écriture qui résiste même à la traduction. Tout au long de l’ouvrage, transparaissent une immense culture, une foi profonde dans le Christ, enrichie par de longues années d’enseignement, la pratique pastorale et les lourdes responsabilités dans l’Église. Pour ce qui est des Écritures, c’est une approche globale illustrant l’axiome " scriptura interpres sui " (l’Écriture s’éclairant par l’Écriture). Le P. X. Léon-Dufour a souligné la triple fonction indispensable dans l’Église de l’exégète, du théologien et du saint. Tous doivent être saints, quelques-uns seulement théologiens, enfin un nombre plus limité remplit la fonction exégétique. Même si les spécialistes ne partageront pas toutes les options parfois conservatrices de ce livre, il faut lui reconnaître un souffle enrichi par la pratique de ces trois fonctions face aux Écritures.


© Alain Marchadour, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 141 (septembre 2007), "Lire la Bible aujourd’hui. Quels enjeux pour les Églises ?",  p. 129-133.


 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org