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Evangile de Judas
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Collectif
L' Évangile de Judas
L'Évangile de Judas enfin publié
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L’Évangile de Judas a fait couler beaucoup d’encre. Voir notre présentation page précédente. Une traduction du texte vient de paraître, complétée par d’autres textes qui se trouvaient sur le même papyrus (dénommé désormais « Tchacos », du nom de son propriétaire). Voici deux lectures critiques.

L' Évangile de Judas
Traduction intégrale et commentaires des professeurs R. Kasser, M. Meyer, G. Würst avec la collaboration de F. Gaudard. Traduction française par D. Bismuth.
Paris, Flammarion, 2006, 224 p.

La parution de la traduction anglaise de l’Évangile de Judas
au printemps dernier a fait l’objet d’une bombe savamment orchestrée par « The National Geographic Society ». En voici la version française.

Cet ouvrage contient une traduction annotée de l’Évangile de Judas
accompagnée de quatre exposés synthétiques : R. Kasser raconte l’histoire du codex Tchacos, qui a circulé sous le manteau pendant plus de vingt ans, subissant, au cours de ses errances, de multiples déprédations ; B. D. Ehrman présente la vision du christianisme véhiculée par ce nouvel évangile apocryphe ; puis G. Wurst discute de l’identification de l’Évangile de Judas : celui du codex Tchacos est-il bien l’évangile mentionné par Irénée de Lyon vers 180 ? Enfin, M. Meyer discute de la théologie de ce texte.

Ces contributions, qui font parfois double emploi et n’évitent pas toujours le sensationnalisme, sont les bienvenues, car l’Évangile de Judas
n’est pas un texte facile à interpréter : certains développements sont techniques et les passages ambigus ou peu clairs ne sont pas rares, comme le montrent les notes à la traduction. Au terme de ces exposés, l’Évangile de Judas apparaît comme un écrit produit par des gnostiques avant 180 (vers 150, vraisemblablement). Il provient d’une communauté gnostique valorisant la figure de Seth, le troisième fils d’Adam. Vu sa date ancienne, il apporte des éléments importants pour l’étude de la gnose.

On peut regretter que les auteurs de ces contributions ne se soient pas exprimés plus explicitement sur les questions qui agitent les medias : cet évangile apporte-t-il de nouveaux éléments sur Jésus et son temps ? L’auteur de ce texte connaissait-il les évangiles canoniques ? Quel but poursuivait-il en rédigeant cet évangile ? Certes, des bribes de réponse apparaissent au fil du livre, mais elles ne sont pas suffisamment mises en valeur – peut-être parce qu’elles sont trop évidentes pour les savants qui ont rédigé cet ouvrage, peut-être aussi parce qu’elles sont peu exploitables médiatiquement.

Sommairement dit, l’Évangile de Judas est une œuvre polémique dirigée contre la Grande Église : s’il fait jouer à Judas le beau rôle, c’est pour mieux critiquer et condamner les apôtres dont ses adversaires se réclament. Il n’apporte aucun élément utile à la reconstitution du Jésus historique, ou à l’étude du personnage de Judas. Son auteur n’a pas connaissance de traditions particulièrement vénérables ou originales sur eux, et connaît très vraisemblablement une partie du Nouveau Testament – il fait allusion au remplacement de Judas (Ac 1, 15-26) et la fin du récit renvoie aux évangiles canoniques.

Avant ces contributions figure la traduction française de l’évangile. Elle présente d’étranges différences par rapport au texte original anglais ; ainsi, au début du texte, « sa transgression » au lieu de « leur transgression » surprend ; dans la note 1 de la page 20, la traduction de hrot par « fantôme » est présentée comme « tout aussi vraisemblable, sinon davantage », alors que l’édition anglaise la donne comme « beaucoup moins probable » (much less likely)... Il se pourrait que la traduction française du volume américain ait été faite trop rapidement ! Les lecteurs sachant l’anglais auront donc tout intérêt à se référer à l’édition originale de cet ouvrage, plus fiable, et ceux qui ne le savent pas devront utiliser avec précaution cette traduction, que les auteurs n’ont probablement pas eu le temps de relire attentivement.

© Rémi Gounelle
professeur d'histoire ancienne à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, Université Marc Bloch
Paru dans la revue Cahiers Évangile n° 137, p. 127-128

_____________________

[…]
Outre l'Évangile de Judas, le codex contient deux documents déjà connus par les publications de Nag Hammadi, à savoir une lettre de Pierre à Philippe et une version de l'Apocalypse de Jacques. S'y ajoute un texte jusque là inconnu, le Livre d'Allogène (ou Étranger).

[…] Révélation, tel est bien le mot essentiel, une révélation pour initiés dans laquelle le récit de l'arrestation de Jésus ne tient que quelques lignes, en finale. Sur quoi portent donc ces discours secrets de Jésus ? Les nombreuses lacunes du texte, soigneusement notés par les traducteurs, ne rendent pas la lecture aisée. Jésus commence par instruire « des mystères au delà du monde et de ce qui aurait lieu à la fin. » (p. 33 de cette édition) Ce qui vient en premier, c'est la critique de « l'action de grâces au dessus du pain », telle que la pratiquent les disciples. Seul Judas, et non Pierre, est capable de dire qui est Jésus : « Tu es issu du Royaume immortel de Barbèlô »(p. 35). Il s'agit d'un des êtres divins primordiaux dans le monde du Royaume parfait du Dieu inconnaissable. Jésus vient donc de ce monde. À Judas, porteur de la révélation secrète, Jésus prédit son rejet par les autres disciples et son exaltation future. Ce thème sera développé par la suite (p. 46).

Une vision des sacrifices accomplis au Temple donne lieu à l'interprétation suivante : les prêtres indignes, ministres de l'égarement, représentent les chefs de la communauté chrétienne, coupables de provoquer la mort de leurs fidèles.

Suivent des développements très compliqués sur la cosmologie avec les 12 luminaires de chacun des 6 éons, ce qui donne un total de 72. Mieux encore, chacun comporte 5 firmaments, d'où le total de 360, soit le nombre de jours d'une année solaire. Les spéculations sur la création de l'homme ne sont pas moins compliquées. Il faut les
éclairer par des textes du gnosticisme « séthien ». Troisième enfant d'Adam et Ève, Seth représente en effet la génération incorruptible, à qui seule est promise l'immortalité (p. 43). En finale, Jésus indique à Judas sa mission : « Tu sacrifieras l'homme qui me sert d'enveloppe terrestre » (p. 56) et il lui promet son exaltation céleste : « l'étoile qui est en tête de leur cortège est ton étoile. »(p. 57)

La finale nous laisse perplexes par sa brièveté. Les grands prêtres s'approchèrent de Judas et lui demandèrent ; « Que fais-tu ici, toi, le disciple de Jésus ? Judas leur donna la réponse qu'ils souhaitaient. Et il reçut de l'argent et il leur livra. » Suit, en finale, le titre : L'Évangile de Judas. (p. 58)

La question principale concerne le milieu d'origine du texte et sa date de composition en grec, d'où dérive la traduction copte. Irénée connaissait un Évangile de Judas qu'il rattachait à la secte des Caïnites et qu'il caractérisait par l'exaltation des adversaires du dieu de l'Ancien Testament ( Adversus Haereses I,31,1). Certes Caïn n'apparaît pas dans les parties conservées de notre texte. Il n'en joue pas moins un rôle important dans des textes apparentés, aussi l'indication d'Irénée est-elle recevable, ce qui permet de situer l'Evangile de Judas aux origines du gnosticisme séthien, vers le milieu du 2e siècle (G. Wurst).

Selon les éditeurs, dans la variété des mouvements considérés comme gnostiques, le gnosticisme séthien est d'origine juive et influencé par des spéculations platoniciennes. Cette gnose aurait été légèrement christianisée. Dans l'un des traités de cette mouvance, le Livre de l'Allogène, « Jésus est Seth l'Étranger incarné en sauveur chrétien » (M. Meyer, p.183). Pas d'autre salut que par la connaissance. Jésus révèle à Judas le mystère de son être : il est l'étoile en tête des autres. Pas de rédemption au sens chrétien ; Judas en provoquant la mort de Jésus l'aide à échapper à la pesanteur de son corps pour rejoindre le monde d'en haut. Avec M.D. Ehrmann, on peut dire que, dans le gnosticisme, « le christianisme est mis sens dessus dessous ».

L'Évangile de Judas a été écrit pour une réhabilitation de celui qui est considéré comme l'initié par excellence, à l'encontre des autres disciples qui sont au service du dieu inférieur de l'Ancien Testament, présenté avec une face hideuse et dénommé Nebrô, ce qui veut dire Apostatès ou encore Ialdabaôth (p. 51). Si cet évangile ne peut en rien nous instruire sur le drame de la Passion, il contribue à notre connaissance du gnosticisme, dont les Pères de l'Église ont stigmatisé les doctrines.

© Édouard Cothenet
ancien professeur d'Écriture sainte à l'Institut catholique de Paris
texte à paraître dans la revue Esprit et Vie (extraits)
 
 
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