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Schlumberger Sophie
Lire la Bible en groupe et naître
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Sept balises sur le chemin de l'animation biblique
 

À la fin du colloque " Lire la Bible aujourd’hui. Quels enjeux pour les Églises " (février 2006), Sophie Schlumberger a donné quelques conseils issus d’une pratique éprouvée. Comment " faire fonctionner " efficacement un groupe biblique ? Tous ceux qui ont eu cette responsabilité savent que ce n’est pas toujours évident, car avoir des connaissances en théologie et en matière biblique est une chose… mais se lancer dans l’animation biblique en est une autre ! Voici sept repères – ou " balises " – pour faciliter la tâche du " bon " animateur de groupes bibliques. (Nous avons conservé le style oral de l'exposé).


Cette intervention se situe à un niveau pragmatique. Je ne suis pas une théoricienne de la lecture de la Bible en groupe. Mon discours est élaboré depuis une pratique, des expériences, des essais vécus dans le domaine de l’animation de groupes de lecteurs/trices de la Bible ou, en formule plus concise, dans le domaine de l’animation biblique. Ces expériences m’ont donné à penser, m’ont amenée à modifier ma pratique et à revoir mon point de vue : avoir des connaissances en théologie et en matière biblique c’est une chose, se lancer dans l’animation biblique en est une autre !

J’aimerais donc situer mon intervention à hauteur du travail discret, patient et joyeux que je mène comme animatrice biblique à la Fédération protestante de France. 

Durant ces trente minutes de randonnée biblique qui me reviennent ce matin et que j’aimerais partager avec vous, j’attirerai votre attention sur plusieurs points, autant de balises sur le chemin de l’animation biblique : 

-       La lecture de la Bible en groupe, quelques chiffres
-       Les vertus du rendez-vous  
-       Un corps de textes destiné à un corps de lecteurs  
-       « Un vrai lecteur est quelqu’un pour qui l’autre existe »  
-       Accueillir chacun et favoriser la constitution du corps
-       Jouer pour apprendre à lire et à vivre
-       Lire en groupe et naître

La lecture de la Bible en groupe, quelques chiffres

La question ainsi posée – « Lire la Bible en groupe : quels enjeux ? » - présuppose que la lecture de la Bible en groupe est un fait évident, avéré. Or une enquête menée en 2001 par l'institut CSA (1) donne des chiffres redoutables pour nous, amoureux et passionnés de la Bible : 72% des Français ne lisent jamais la Bible et seulement 8% de la population française la lit au moins une fois par mois. Ceux qui lisent la Bible la lisent majoritairement seuls (74%), et 26% dans un groupe. 

Nous avons donc devant nous un vaste champ de mission et sommes confrontés à une situation pour le moins paradoxale : alors que la Bible, véritable bibliothèque, est destinée à un public innombrable, ouverte 24h/24 et libre d’accès, cette bibliothèque est délaissée, par les individus et les groupes. 

Comment donc donner envie à un large public de se rendre dans cette bibliothèque et d’y rejoindre d’autres lecteurs pour y lire ce livre ? 

Et question inévitable, pour nous qui sommes réunis autour de la lecture de la Bible, depuis mardi : comment comprenons-nous notre fonction d’animateurs/trices de groupes bibliques ? Comment vivons-nous cette fonction si particulière qui consiste à animer un groupe de lecteurs/trices de la Bible ? Qu’y investissons-nous ? Quels enjeux y percevons-nous ? Je vais vous proposer plusieurs enjeux. 

Les vertus du rendez-vous

Le premier enjeu, non qu’il soit le plus important, mais il mérite d’être dit, excusez la simplicité du propos : c’est la vertu du rendez-vous. 

Marquer des rendez-vous avec d’autres dans son agenda, à l’extérieur de chez soi, qui imposent un déplacement, un dépaysement, où rejoindre d’autres êtres humains qui pratiquent une même activité, c’est un excellent moyen pour s’y tenir, à cette activité. Peut-être même qu’une cotisation annuelle serait une bonne chose, mais là nous entrons sur le terrain symbolique de la grâce !

Arrêtons-nous un instant à cette idée du rendez-vous. Parmi nous se trouvent certainement des personnes qui ont, avec ce début d’année, pris ce que l’on appelle de bonnes résolutions : arrêter de fumer, pratiquer régulièrement une activité sportive, par exemple. Ceux-là savent que pour tenir dans la durée ces efforts-là il est indispensable de s’aider d’un groupe et de rendez-vous réguliers avec celui-ci. Pour être soutenu, et tenir bon, parvenir à vivre son engagement.

Eh bien oui, je pense que lire la Bible est une activité non évidente, exigeante, qui engage le lecteur. S’y aventurer seul est souvent voué à l’échec. S’aider d’un groupe biblique, arracher au temps émietté, surchargé par le travail, les loisirs, les tâches quotidiennes, un moment réservé à la lecture, est certainement un excellent moyen de devenir un lecteur/trice endurant, de renouveler la motivation, et de tenir vif l’appétit de la lecture, de la lecture en compagnie d’autres. Car chemin faisant c’est le goût de la lecture et celui de ce compagnonnage qui sont activés, les deux ensemble. 

Le rendez-vous a donc une double vertu, au moins : biblique et humaine. Grâce au rendez-vous, la Bible est lue et cela, dans un cadre social. J’irai même jusqu’à voir le rendez-vous biblique comme une réponse au désir de Dieu pour l’être humain selon Gn 1 et 2 - que celui-ci s’épanouisse dans la relation à l’autre. Souvenez-vous ce constat de Dieu : « il n’est pas bon pour l’être humain d’être seul ». 

Maintenant il est aussi nécessaire de complexifier les choses : se fixer des rendez-vous bibliques c’est un bon début. Que ces rendez-vous soient des temps forts dans l’agenda n’est pas gagné d’avance. Je veux dire qu’ils soient des temps forts dans la vie, qu’ils soient vivants, stimulants. Que l’on ait le désir d’y revenir, que cela vaille la peine ! 

Vous le savez bien, il existe des groupes bibliques que seule l’habitude de se réunir maintient en vie, des groupes qui ne savent plus très bien ce qui se joue lorsqu’ils se réunissent. Or un groupe biblique vivant est un groupe dont les participants sont … vivants, vifs, acteurs : qui s’expriment, qui s’écoutent – soi et l’autre (participant, texte, Parole de Dieu), qui bougent dans leur tête et dans leur corps, qui évoluent, réfléchissent, jouent, rient, affrontent des difficultés, etc. 

Oui, il n’y pas erreur, c’est bien de groupe biblique que je vous parle. Pour devenir un temps fort dans l’agenda, dans mon agenda en tout cas, et dans ma vie, un groupe biblique doit être un corps vivant ! 

Corps vivant ... où, comme Paul le dit dans sa métaphore, chaque membre a sa place, reconnaît celle de l’autre, se sait reconnu comme membre du même corps et existe dans l’interaction, l’intersubjectivité. 

Un corps de textes destiné à un corps de lecteurs

En quelques mots, je dirai que l’enjeu essentiel de la lecture de la Bible en groupe relève d’un travail sur l’humanité, ou pour utiliser un synonyme ici, je dirai que cet enjeu a à voir avec la spiritualité ; je veux parler d’un travail sur ce qu’est être humain, sur le sens de la vie. Lire la Bible relève de la construction de l’identité, car c’est être confronté à une riche palette de visages, situations, questions humaines, qui investissent les côtés solaires, heureux de l’existence, comme ceux plus sombres, voire monstrueux, de cette même existence. 

Bien sûr ce n’est pas le seul lieu où travailler à cela ni la seule modalité. Par exemple, la lecture en solitaire permet de cheminer sur ce terrain. Mais la lecture en solitaire se prive de l’autre, réel, physique. 

Or la Bible n’est pas destinée d’abord à la lecture solitaire. Nous savons que les textes ont été élaborés dans la collégialité (collège d’auteurs) pour des communautés, des destinataires pluriels, pour qu’ils réfléchissent, à la lumière de la foi, au sens de leur existence, à leurs conditions d’existence. Ce n’est qu’assez récemment que la Bible est devenue un objet portable, individualisé. Pendant très longtemps, elle a été lue en collectivité, donnant ainsi corps, visage, voix aux lecteurs rejoints dans des situations, des cultures, des théologies très diverses. 

Plus précisément, un groupe est davantage réceptif à la polysémie d’un texte, il est plus à même de faire résonner le texte, comme un orchestre déchiffre et interprète une partition musicale. Dans le groupe, la diversité des interprétations est comme théâtralisée, le conflit des interprétations peut avoir lieu. 

Certes, un lecteur solitaire, en s’éclairant de l’histoire de la réception et en essayant d’adopter des points de vue différents, peut créer ce débat, intérieurement. Mais il est plus sûrement assuré d’y parvenir en présence d’autres lecteurs. En effet, il faut faire preuve d’une grande humilité ou d’une grande sagesse pour parvenir à mettre en question son approche toute subjective, son interprétation ; un voisin de lecture peut s’avérer une précieuse aide … Rappelez-vous les mots de Dieu selon Gn 2 : « Il n’est pas bon pour l’être humain d’être seul, je veux lui faire une aide … » 

Lire avec d’autres c’est donc, de fait, reconnaître que ces textes s’adressent à un auditoire très vaste, que je ne peux à moi seul représenter. Qu’ils sont reçus diversement selon les situations, expériences de chacun. C’est faire concrètement partie d’un corps lecteur vivant, dans une relation interactive. C’est reconnaître que j’ai besoin de l’autre pour lire, comprendre, vivre. Et que l’autre a besoin de moi. Pour reprendre les mots de Paul : « le corps est un, et pourtant il a plusieurs membres : mais tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps » (1 Co 12,12). Comment donc constituer de différents membres un corps lecteur ? Comment favoriser la vie de ce corps lecteur ? Plusieurs facteurs me semblent pouvoir y contribuer.  

« Un vrai lecteur est quelqu’un pour qui l’autre existe » 

J’emprunte cette formule à l’écrivain Emmanuel Carrère, auteur de La moustache, de L’Adversaire, de La classe de neige. Ce propos peut parfaitement qualifier le travail de l’exégète qui par sa lecture informée, éclairée, instruite, prend en considération le texte comme autre à découvrir, à comprendre. Mais c’est une définition tout aussi pertinente pour dire la lecture en groupe où chacun lit, interprète dans le dialogue avec le texte mais aussi avec les autres lecteurs qui habitent, développent des poins de vue différents. 

C’est une définition que l’on peut aussi recevoir comme une exhortation : prends garde, n’oublie pas, un vrai lecteur est quelqu’un pour qui l’autre existe ! Quand tu lis dans et avec un groupe, que tu sois participant/e ou que tu animes le groupe, tu n’es pas seul/e ! Pour que le corps vive et vive bien, il est nécessaire que tous ses membres puissent « fonctionner ».

Vous le percevez clairement, un groupe biblique, tel que je le conçois ici, ne peut fonctionner comme un ensemble de personnes réunies dans un même lieu en un même moment pour écouter attentivement, en silence, une personne supposée compétente sur le sujet ou le texte retenu.

Il ne s’agit pas non plus, me semble-t-il, de parvenir à ce que les participants parlent « d’une même lèvre », en un « nous » indistinct pour reprendre des expressions du récit de Babel (Gn 11,1-9). Ce corps lecteur que constitue un groupe biblique peut permettre, autoriser chacun à une sorte de dispersion, où se risquer à élaborer ses propres mots et naître à soi-même et à l’autre. Dans le récit de Babel, la « dispersion », redoutée par les humains, est imposée par Dieu comme modalité de vie. Ce faisant, Dieu ramène les humains à la surface du sol, comme des « fils de l’adam » qu’ils sont, et à distance les uns des autres. Et l’histoire biblique a montré que la dispersion, au temps de l’Exil au VI° siècle avant J-C comme au I° siècle de notre ère, de catastrophe, paradoxalement, est devenue situation de créativité (production du Pentateuque, par exemple et du Nouveau Testament) et de naissance (du judaïsme et du christianisme). 

Si nos groupes bibliques devenaient une communauté de lecteurs distincts, différenciés, ils gagneraient en débat et en vie. A chacun de dire, d’exprimer, avec ses propres mots ! A chacun, dans le concert du groupe, de faire entendre sa voix, de tracer son chemin spirituel, d’élaborer son identité. 

Mais pour que chacun se sente autorisé à tracer son chemin, il faut l’avoir préalablement accueilli. L’accueil est une étape primordiale dans une séance d’animation biblique. 

Accueillir chacun et favoriser la constitution du corps 

Accueillir chacun, quel qu’il soit, quelles que soient les raisons pour lesquelles il a rejoint le groupe. Un accueil soigné, attentif à chacun, dans les mots, les gestes, permet aux membres de se sentir réellement accueillis, reçus inconditionnellement. Aujourd’hui, peu de lieux sont régis ainsi. Je vous confie une exhortation que je m’adresse souvent : si vous souhaitez que les membres du groupe que vous animez s’intéressent au texte, partent à sa rencontre, intéressez-vous d’abord à eux. 

Mais accueillir ne relève pas que de la personne de l’animateur/trice. Le cadre joue énormément. Accueillir, c’est autant que faire se peut, accueillir dans un cadre accueillant – je sais, c’est difficile ! Un espace bien éclairé, aéré, chauffé si besoin, adapté à la taille du groupe et à la pédagogie. Les groupes bibliques ne sont pas ou ne devraient pas être condamnés aux salles annexes, souvent très annexes, si inconfortables qu’elles font fuir. Un lieu où accueil rime avec le plaisir de rejoindre des textes et des  êtres - connus ou inconnus. 

Lorsque vous préparez vos animations bibliques, pensez à la pyramide du psychologue Abraham Maslow : pour être dans les meilleures dispositions, propices à la lecture, à la rencontre, à l’expression de soi, à l’écoute, chacun a besoin d’être suffisamment à l’aise physiquement, de se sentir en sécurité dans cette micro société qu’est un groupe biblique : estimé pour être en mesure d’estimer à son tour, de se dire, de s’exprimer personnellement comme interprète et comme interprété – en ce qu’il est unique. 

Sous estimer les conditions d’accueil c’est prendre le risque que des blocages aient lieu, qu’il ne se passe pas grand-chose, ou que les choses tournent mal, car l’inconfort, une mauvaise communication, une mauvaise visibilité, parasitent la constitution du groupe, l’émergence du corps. Selon Maslow, les besoins situés en haut de la pyramide ne peuvent apparaître et être satisfaits que lorsque les besoins inférieurs sont comblés. 

Accueillir chaque individu favorise la constitution du groupe comme corps : chacun est ainsi attentif au fait qu’il est invité à quitter la venue solitaire à la Bible pour une venue au livre en compagnie d’autres. 

Ce confort, ce sentiment de sécurité instauré dès le début de la rencontre sont importants car aborder un texte biblique c’est mettre les pieds dans un monde très particulier : pour les uns, c’est un livre perçu comme religieux, voire sacré, lié à Dieu et réservé aux croyants ; pour d’autres, c’est un livre présent dans la culture occidentale, destiné à tous ; ou encore un livre qui suscite, chez ceux qui s’y aventurent, incompréhensions, trouble, choc, rejet, questions ; ou encore un livre que beaucoup ne connaissent que par ce que d’autres leur en ont dit. 

Pour au moins toutes ces raisons, la Bible est un livre que l’on n’aborde pas à nu, sans précompréhensions. L’accueil attentif crée un espace sécurisant où chacun, sous le regard de l’autre, ose dire avec quoi il vient à ce texte. Dans la confiance, la simplicité, souvent avec un certain soulagement de la parole libérée. Ce climat est propice à la rencontre avec les autres, avec soi comme avec le texte. 

Pour favoriser cette phase d’expression des précompréhensions ou attentes, il est intéressant d’utiliser des outils, objets, méthodes d’animation qui vont rencontrer les participants dans leur culture, leur expérience de la vie, du texte et vont les aider à s’exprimer, à nommer la relation qu’ils entretiennent avec ce texte ou avec tel ou tel de ses motifs, vont les soutenir dans ce moment où il s’agit un peu de se jeter à l’eau, de se « mouiller », de dire quelque chose de soi dans le groupe. 

Un exemple, tout simple ; dans la perspective d’une séance sur Gn 2-3, vous pouvez offrir des mots : pomme, Eve, serpent, jardin, paradis, travail, etc. et demander aux participants, après un moment de réflexion silencieuse, de dire les associations qui leur sont venues, les sentiments, les mots, les situations, etc. que ces mots suscitent en eux. Il s’agit de construire un lien entre le texte et l’histoire de chacun, et d’expliciter autant que faire se peut ce lien. 

Donner l’occasion aux participants de prendre conscience de tout ce avec quoi ils viennent au texte, d’exprimer, de déposer ces représentations, ces projections permet d’aller plus léger, plus librement au texte avec les autres, et de le découvrir encore autrement, ainsi que les questions qu’il traite, les maux qu’il charrie et la réflexion qu’il élabore. 

Jouer pour apprendre à lire et à vivre 

On peut aussi, dans la mesure où le texte s’y prête et le groupe aussi, opter pour une animation plus franchement ludique. Le jeu peut permettre de dédramatiser certaines tensions au sein du groupe ou dans la relation au texte, ou à Dieu. Le jeu peut apporter du jeu, précisément, un peu de décontraction face à une étude difficile, raviver de l’intérêt face à un texte très connu ou dans un groupe où il ne se passe pas grand-chose, etc. 

Le pédiatre psychanalyste anglais Winnicott a amplement travaillé l’importance du jeu dans la structuration de l’individu : « C’est en jouant, et seulement en jouant, que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif et d’utiliser sa personnalité tout entière. C’est seulement en étant créatif que l’individu se découvre soi ». 

Par le travail d’animation, au fil de la séance biblique, le corps des participants commence à se constituer, à vivre. Ses membres se rendent vraiment présents les uns aux autres, ainsi qu’au texte, ils commencent à se passionner, à être curieux de la suite, à être mis en appétit pour (re)découvrir le texte avec les autres participants. 

En même temps qu’il se constitue, le corps s’enhardit, va à la découverte de l’inconnu : c’est un peu comme un tout jeune enfant qui prend conscience du monde qui l’entoure, quitte sa mère et part explorer le monde, avec un regard neuf. 

Mettre au service d’un groupe biblique les principes et le savoir-faire de l’animation de groupe, c’est permettre aux participants d’investir, d’habiter ce lieu comme un espace intermédiaire entre le monde intérieur de chacun et le monde extérieur, un espace transitionnel : un espace où, à distance des urgences quotidiennes, les grandes questions de l’existence et les relations de chacun au monde peuvent être explorées, réfléchies, élaborées, discutées dans l’interaction avec le texte et avec les autres membres du groupe. Investir ainsi cet espace peut permettre également de se forger un nouveau regard sur des situations de la vie qui semblent bloquées, sans issue ou simplement insatisfaisantes. 

Un groupe biblique peut devenir ainsi un lieu où chercher du sens, dans le travail du texte mené en groupe, un lieu où s’essayer à faire bouger, donner du jeu là où la vie est nouée. 

Le groupe favorise cette recherche par les jeux de négociations, de coopérations, de débats. Dans ce « différer ensemble » (Olivier Abel), la mise en route du travail spirituel s’effectue, pour chacun dans sa subjectivité, stimulé par l’expression des autres sujets. Mais encore une fois, l’expression en « je » n’est possible que si le climat du groupe est celui de la confiance, du respect, de l’estime. 

Lire en groupe et naîtr 

Nous sommes en train de glisser sur l’autre versant d’une séance d’animation biblique, celui où, après avoir exprimé ce avec quoi on arrive au texte (les précompréhensions), et après avoir rencontré le texte dans l’analyse (autant que possible, le texte dans son altérité, et pas tel que je le conçois), les membres du corps lecteur sont invités à se dire au sortir de ce parcours : se dire comme interprètes du texte et interprétés par le texte. Le terme de versant est artificiel car explication et appropriation ne sont pas si facilement dissociables que cela. C’est une phase où le corps se laisse lire, comme chacun de ses membres. Le corps intériorise, se laisse visiter, investir par le texte lu, et par « sa manière d’être au monde » (Paul Ricœur). Cette phase n’est évidemment pas limitée au temps de la séance biblique, elle peut même se déployer plus tard, à l’occasion d’une autre lecture, d’une autre rencontre, d’un autre événement qui réactive ce lien que le lecteur a établi avec ce texte lu en groupe. C’est une phase qui est de l’ordre du chemin, du cheminement, c’est une dynamique, que la vie ou d’autres séances bibliques réactiveront, réveilleront. 

C’est le moment où quelque chose de l’ordre de la crise peut aussi s’opérer, si celle-ci n’a pas déjà eu lieu. Une crise au sens où les valeurs, les convictions, les conceptions, compréhensions de l’individu peuvent se trouver bousculées, mises en cause, contestées, ou éclairées différemment. Il se peut aussi que là où l’individu avait des réponses, il se retrouve avec des questions. 

Cela peut s’apparenter à une naissance : on ressort autre, changé, plus ou moins radicalement lorsque le groupe biblique et son activité de lecture fait événement pour l’individu. C’est en tout cas un espace où devenir, ou plus simplement se chercher comme sujet lecteur - du texte mais aussi de son existence et du monde. C’est dans ce travail que se noue aussi la question de l’autorité de l’Ecriture, en autorisant le sujet à augmenter, à croître, à être auteur à son tour, à être un sujet en croissance. La phase où le lecteur s’interroge sur la compréhension de soi face au texte, en humain responsable. C’est la phase de reconfiguration du monde au cours de laquelle « le soi qui arrive au texte en ressort soi comme un autre » (Paul Ricœur). 

A ce moment d’une animation biblique, de nouveau l’écoute et le respect sont la règle pour signifier clairement au corps que chacun de ses membres est unique, que les membres peuvent différer sans pour autant nuire à la vie du corps. 

La singularité des membres n’est pas maladie du corps – pour autant que les membres, par le respect mutuel, restent dans l’estime. La singularité de cette compréhension de soi devant le texte est également nourrie du contexte de vie, de la culture du lecteur. « Ce qui est en effet à interpréter dans un texte, c’est une proposition de monde, d’un monde tel que je puisse l’habiter pour y projeter un de mes possibles les plus propres » (Paul Ricœur). Cette singularité de l’interprétation est rendue possible par le fait que l’œuvre écrite est une œuvre ouverte, destinée à un public universel. 

Ainsi, dans le fait de lire en groupe la Bible, ce n’est pas seulement le texte lu qui est médiation à une compréhension de soi, mais le texte et ses lecteurs, mes voisins de lecture, qui rendent contemporaine l’histoire de sa réception, qui la mettent en scène. 

J’aimerais terminer cette promenade au pays de l’animation biblique sur une note très concrète : je pense que les rencontres bibliques de 2 heures, et - facteur aggravant- en soirée, entre 20 h 30 et 22 h 30 sont peu propices à la lecture de la Bible en groupe. 

Pour donner au groupe ses chances d’un développement il faut lui donner du temps et mettre à sa disposition des outils, bibliques bien sûr, mais aussi pédagogiques. Je vous invite à essayer : organisez, offrez des séances bibliques à d’autres moments qu’en soirée, d’une plus longue durée. Vous verrez que cela donne le temps tout simplement d’honorer textes et personnes. De permettre qu’un groupe biblique s’épanouisse

Et si vous êtes à court d’outils pour animer les groupes bibliques, je vous invite à aller dès le mois de juin, sur www.animationbiblique.org, un site que nous sommes en train de construire, en groupe. 

Il aurait été naturel que nous poursuivions notre balade par une animation biblique. Cela ne se fera pas, mais nous pouvons profiter de ce rassemblement pour prendre rendez-vous afin de lire ensemble des textes bibliques et réfléchir à nos pratiques d’animation de groupes bibliques. 

Je vous remercie de votre patiente attention.

 

© Sophie Schlumberger, Service biblique de la Fédération Protestante de France, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 66 (juin 2006), p, 16. 

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(1) La Croix (mardi 23 octobre 2001) et Info-Bible, Bulletin d’Information de l’Alliance biblique française (décembre 2001). Ce sondage CSA-La Croix a été réalisé par téléphone les 26 et 27 septembre 2001 auprès d’un échantillon représentatif de 1004 personnes âgées de 18 ans et plus, constitué d’après la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de famille), après stratification par région et catégorie d’agglomération.


 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org