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Caïnites
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Evangile de Judas
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Judas
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Billon Gérard
L'Évangile de Judas
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La secte gnostique des Caïnites vénérait un texte appelé "Évangile de Judas"...
 

Selon le témoignage d’Irénée de Lyon (fin du 2e siècle), la secte gnostique des Caïnites accordait une grande importance à un texte appelé "Évangile de Judas". La publication récente d’une partie de ce texte est pour nous l’occasion de revenir sur le rôle de Judas dans l’histoire de Jésus.

Un texte gnostique

L’Évangile de Judas a été, semble-t-il, découvert en Égypte dans les années 1970. Le manuscrit est incomplet : une trentaine de feuillets de papyrus recto-verso, reliés en «codex» (= comme nos livres actuels) restaurés et étudiés par la Fondation suisse Maecenas. Rédigé en copte, il daterait du 3e ou du début du 4e siècle et serait une copie d’un original grec dont Irénée de Lyon avait entendu parler à la fin du 2e siècle.

Vers l’an 180, Irénée a en effet écrit un essai de théologie systématique intitulé l’Adversus Haereses ( = «Contre les hérésies» ; le titre véritable est : «exposition et réfutation de la pseudo-gnose»). Il visait à mettre en œuvre la cohérence de la foi chrétienne, en opposition aux différents courants «gnostiques» qui foisonnaient (courants pour lesquels le salut vient non par la foi mais par une «connaissance» – grec gnosîs – reçue par révélation).

Beaucoup de sectes gnostiques avaient leurs propres textes de référence, différents des écrits conservés dans le Nouveau Testament. Il nous en est parvenu un certain nombre intitulés «évangiles», «épîtres», «actes» ou «apocalypses», attribués faussement à tel ou tel apôtre (Pierre, André, Jacques, Philippe, Thomas etc...) ou à tel personnage ayant connu Jésus, comme Jacques son frère, Marie de Magdala ou Nicodème... Ces textes, aujourd’hui publiés, sont une source indispensable à l’histoire du christianisme naissant, beaucoup plus divers qu’on l’a dit parfois. Dans cette diversité, il y a eu une grande part d’hérésies, c’est-à-dire d’expressions déviantes de la foi chrétienne.

Parmi les gnostiques, Irénée évoque – sans insister – les Caïnites. Ceux-ci n’ont pas du avoir beaucoup d’influence chez les premiers chrétiens car Hippolyte de Rome ne les évoque même pas quand il rédige sa Réfutation de toutes les hérésies au début du 3e siècle.

Selon les Caïnites, Le Dieu de l’Ancien Testament, d’une nature très imparfaite, masquait le vrai Dieu, inconnaissable. En conséquence, ils cherchaient leurs modèles chez des révoltés comme Caïn (Gn 4) Ésaü (Gn 27) ou Coré (Nb 16). Si Judas Iscarioth a trahi Jésus, c’est, disent-ils, pour une raison supérieure, à lui seul révélée. Irénée rapporte que les Caïnites «déclarent que Judas le traître était bien avisé de ces choses, et que lui seul, connaissant la vérité comme aucun autre, a accomplit le mystère de la trahison; que par cet acte toutes les choses, sur la terre comme au ciel, en furent bouleversées. Ils ont produit une histoire fictive de ce genre, qu’ils ont appelé l’Évangile de Judas.» (Adversus Haereses, livre 1, chap. 31, par. 1).

D'après Rodolphe Kasser, ancien professeur de l’Université de Genève qui a assuré la traduction du manuscrit à partir du copte, l’Évangile de Judas commence au moment de la Pâque. Jésus montre à ses disciples qu’il est inutile de célébrer le dernier repas (l’eucharistie) ; il veut par contre les initier aux idées gnostiques. Les apôtres ne comprennent rien à son discours sauf… Judas. Pour être délivré de son corps matériel et retourner à la lumière, Jésus demande alors à Judas de le livrer.

La publication des fragments de cet évangile donnera, sans aucun doute, un éclairage intéressant sur les idées de la secte des Caïnites et les fondements de leur hérésie. Mais il est peu probable qu’il contienne des informations fracassantes sur le Judas historique. Selon le professeur Kasser, la figure de Judas est évidemment réhabilitée « mais il faut dire et redire qu’il s’agit d’une interprétation postérieure, imaginée au 2e siècle ap. J.-C. Vous ne trouverez ici aucune information historique nouvelle sur le véritable Judas Iscarioth » (voir l'entretien publié par le journal La Croix du 11 avril 2006, p. 13-14).

Un personnage énigmatique

Dans les évangiles, le personnage de Judas est caractérisé très sobrement. Ainsi, lorsque Marc raconte le choix des Douze par Jésus, le récit se termine par «…et Judas Iscarioth, celui-là même qui l’a livré.» (Mc 3,19)

Autrement dit, dès le début de son évangile, Marc souligne que l’histoire de Jésus le Christ, «Fils de l’homme» qui doit mourir et ressusciter, s’accomplit, entre autres, par la trahison de l’un de ses proches. Il n’y a là aucun jugement moral, mais un élément mystérieux du dessein de Dieu où, comme toujours, un homme a joué librement sa partie.

Le rôle de Judas se termine dès l’arrestation de Jésus à Gethsémani. La suite de son histoire est une énigme. Les évangiles de Marc, Luc et Jean ne parlent pas de sa mort. Mais l’Évangile de Matthieu et les Actes des Apôtres en donnent, chacun, une version divergente.

En effet Matthieu raconte le remords de Judas, la façon dont il jette son salaire de trente deniers dans le sanctuaire, et sa pendaison (Mt 27,3-10). De leur côté, les Actes des Apôtres racontent que Judas s’est fracassé la tête et que ses entrailles se sont répandues ; auparavant, il avait acheté un terrain avec l’argent de la trahison (Ac 1,18-19) – alors que Matthieu précise que ce sont les grands prêtres qui en ont fait l’acquisition après son suicide. Le nom de ce terrain, «Champ du sang», est connu de l’un et l’autre récit, ce qui lui donne valeur historique. Dans les deux cas, il faut s’intéresser aux citations tirées des Écritures (Jérémie 32,6-15 et Zacharie 11,12-13 d’un côté, Ps 69,26 et 109,8 de l’autre) ; en effet, elles relient le sort individuel de Judas à l’accomplissement d’un projet qui le dépasse. Ajoutons enfin que, pour Jean et Luc, sa trahison ne venait pas de sa propre volonté, mais était due à Satan ou au diable (Jean 13,2 ; Luc 22,3).

Le remords et le repentir

Comprendre Judas exige aussi d’examiner son rapport avec Pierre. En effet, Judas a trahi mais Pierre a renié. Dans les évangiles synoptiques, la liste des Douze met toujours Pierre en premier et Judas en dernier. Tous deux sont «qualifiés» par rapport à leur destin (ou leur mission) «[Jésus] imposa à Simon le nom de Pierre…» et «… Judas Iscarioth, celui-là même qui l’a livré» (Marc 3,17.19).

Chez Matthieu, l’annonce de la trahison de Judas précède le repas pascal, lequel est suivi, en chemin, de l’annonce du reniement de Pierre (Mt 26,20-35). Or, après la faute, leurs attitudes - toujours chez Matthieu - s’opposent comme s’opposent le remords et le repentir : Judas se suicide et Pierre s’effondre en larmes. « Le remords est ce sentiment douloureux qui conduit à la mort car aucune issue n’existe qui permette l’apaisement et le pardon. Le repentir c’est au contraire, la reconnaissance de son échec, qui suppose un pardon et un relèvement en retour » (Élian Cuvillier).

Or, ce pardon librement offert ne se réalise-t-il pas dans le repas pascal où le sang de l’Alliance est dit, par avance, être répandu « pour la multitude en vue de la rémission des péchés » (Mt 26,28) ?


© Gérard Billon, directeur du Service biblique catholique "Evangile et Vie", SBEV, Bulletin Information Biblique n° 66 (juin 2006), p, 22. 


Lecture complémentaire : Le reniement de Pierre

Le récit de la Passion selon St Marc

La crucifixion du Christ, un scandale ?

La première édition française de l'Evangile de Judas

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org