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Deux DVD : Ridley Scott, Exodus : Gods and Kings - Darren Aronofsky, Noé
Gros plan sur
 
 
Un retour du péplum "biblique" ?
 

Deux DVD :

• Ridley S
cott, Exodus : Gods and Kings
Scénario : Adam Cooper, Bill Collage, Jeffrey Caine, Steven Zaillian ; avec Christian Bale (Moïse), Joel Edgerton (Ramsès)
DVD et Blu-Ray, Twentieth Century Fox France, 2015, 2 h 31, 2015, autour de 15 €

• Darren Aronofsky, Noé
Scénario : Darren Aronofsky, Ari Handel et John Logan ; avec Russel Crowe (Noé), Jennifer Connelly (Naameh), Emma Watson (Ila)
DVD et Blu-Ray, Paramount Pictures France, 2014, 2 h 18, entre 10 et 15 €


Faut-il le redire ? Lorsque ces deux films sont sortis en salle (avril 2013 pour Noé et décembre 2014 pour Exodus), la presse a parlé d’un retour du « péplum », en précisant « biblique », déterminant ainsi un modèle à part, différent par exemple de Gladiator (de Ridley Scott, 2000, avec Russel Crowe) ou Pompéi (de Paul W.S. Anderson, 2014).

Qu’est-ce qu’un « peplum » ? Tout d’abord, c’est un cinéma qui va chercher son sujet dans l’Antiquité. Ensuite, quoi que protéiforme (culturel, éducatif, édifiant), il exige « une grande clarté et linéarité du récit […] et donc une stylisation visuelle limitée. Il lui faut l’éclat de la tragédie plutôt que l’étalage des ambiguïtés : les conflits sont extériorisés, l’action et l’utilisation inspirée de l’espace ont la primauté, avec le danger d’une étude de caractères sacrifiée ou simplifiée à l’excès ». Hervé Dumont, à qui nous devons ces lignes précise ensuite qu’il y a, en premier lieu, « l’impératif du spectaculaire » (L’Antiquité au cinéma. Vérités, légendes et manipulations, Nouveau monde éditions et Cinémathèque suisse, 2009, p. XXIII). Aujourd’hui, le numérique est pour beaucoup dans le renouveau du genre, permettant de dupliquer les foules, d’étaler les décors, de jouer des perspectives et des mouvements de caméra, de multiplier les effets visuels et sonores. Le qualificatif « biblique » mettrait-il du sérieux là où l’on attend, somme toute, du divertissement ?

Au minimum, il indique le lieu de provenance d’idées scénaristiques. La Bible, avec ses nombreux livres, est un réservoir inépuisable d’histoires. Mais tout ce qui est tiré de la Bible n’est pas forcément biblique – et l’on entendra par là une vision du monde structurée par la parole d’un Dieu qui communique et veut le meilleur de l’être humain.

Ainsi Exodus est-il fort peu biblique. Dieu (ou son envoyé) est extérieur à l’univers qui peuple l’écran et c’est comme un gamin capricieux qu’il vient détruire ce que Pharaon n’arrive pas à édifier (son palais l’Égypte). Nous sommes dans un conte où, comme il se doit, le puissant magicien vient à bout des adversaires les plus redoutables. Rien de bien surprenant, d’où peut-être l’absence d’émotion. Quand il croit à son sujet, Ridley Scott peut se montrer un remarquable narrateur (Blade Runner, La chute du faucon noir…). Ce n’est pas le cas ici. Serait-il gêné par l’ombre des Dix commandements de Cecil B DeMille (1956) ? Il y avait là beaucoup de religiosité (et une voix divine passée par la chambre d’écho), mais un vrai style épique que le vaudeville même (avec le personnage de Néfertari) renforçait. Il n’y a plus ici qu’une incrédulité (Moïse est un « esprit fort » dès la première scène) métamorphosée en schizophrénie (lui seul « voit » l’enfant ; peut-être même le rêve-t-il). En dehors de Moïse et de Ramsès, frères ennemis torturés, liés par un serment à l’épée, tous les autres personnages ne sont que des figurants à peine portés par l’intrigue : la prêtresse, Bithia, Touya, Néfertari, Séphora, Myriam, Aaron, Josué. Le tsunami final, trop prévisible, manifestement imaginé pour se distancier de DeMille, manque d’être réellement impressionnant et noie chevaux, chars et cavaliers égyptiens. Moïse et Ramsès en réchappent contre toute attente mais par fidélité aux données de l’Histoire (Ramsès a encore un demi-siècle à régner et Moïse doit graver l’alliance). Ridley Scott reste virtuose mais il a perdu le goût du cinéma.

Aronofsky, lui, croit au cinéma. Est-il biblique au sens où nous l’avons défini plus haut ? Ce n’est pas sûr, mais cela paraît secondaire car il a su créer un univers personnel qui ne trahit pas ses précédents films Requiem for a dream ou Black Swan. Il restreint le spectaculaire à l’indispensable (les Veilleurs, venus en droite ligne du livre d’Hénoch, l’arrivée des animaux, le Déluge). Dans la dernière partie du film, il se paie même l’audace d’un huis clos shakespearien, totalement sorti de son imagination (dans la Genèse, Noé est quelqu’un dont on ne sait rien sinon qu’il est « juste »). La famille des rescapés doit-elle disparaître après avoir sauvé les animaux ? La conviction de Noé sur ce point est complexifiée par le topos du silence de Dieu – appelé ici le « Créateur ». Pour Aronofsky, la parole divine s’interprète dans la nature. Il donne d’ailleurs au spectateur une longueur d’avance sur les personnages. Le « Créateur » qui fait jaillir d’une goutte d’eau une fleur ou bien d’une source une forêt est aussi celui qui arrête la pluie quand la grossesse d’Ila, la femme de Sem, arrive à terme. C’est pour nous un signe de bienveillance, pas pour Noé : le renouveau de la création ne peut s’accompagner de la présence humaine. Sa sensibilité l’empêche néanmoins de commettre l’irrémédiable. Acte de faiblesse ? Il le croit puisque, sorti de l’arche, il s’enivre. En variation libre sur le texte de Genèse 6 à 9, Aronofsky rate parfois sa cible mais surprend. Il travaille dans les blancs du texte biblique, le sollicite plus qu’il ne faut et fait œuvre d’art là où Ridley Scott écrit son film à côté du texte sans oser étonner.

Gérard Billon, Cahier Évangile n° 173, p. 81-82.


Sur le film "Noé" de Aronofsky, voir également : Un Film et une BD sur Noë et le Déluge

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org