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Livre de Judith
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Landrivon Sylvaine
Faites-les taire. Judith, un enseignement subversif
2-35479-210-7
Faites-les taire. Judith, un enseignement subversif
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Par Sylvaine Landrivon
 

Sylvaine Landrivon
Faites-les taire. Judith, un enseignement subversif
Éd. Olivétan, Lyon, 2014, 208 p., 19 €

Le tableau du Caravage qui figure en couverture de cet ouvrage est d’une violence insupportable mais, Dieu merci, le livre de Sylvaine Landrivon (S.L.) – pas plus d’ailleurs que celui de Judith – ne peut se réduire à cette image…

S.L. remarque d’abord que livre de Judith n’est pas souvent lu. Il n’appartient pas au canon des Écritures juives (peut-être parce que trop subversif), et donc pas non plus au canon protestant. Et les catholiques ne le connaissent pas davantage. Cependant, c’est un livre remarquable à bien des égards : et d’abord par le caractère original et paradoxal de son héroïne. Sa beauté et son intelligence sont affirmées avec une grande insistance. Elle est veuve sans enfants mais refuse de se soumettre à la loi du Lévirat. Quand sa ville est assiégée, Judith prend l’initiative et fait la leçon aux hommes, à savoir les soldats qui ont échoué et les prêtres qui ont perdu l’espérance. Puis elle s’en va seule séduire Holopherne, évite de peu les relations sexuelles, décapite le général et rapporte sa tête à Béthulie, provoquant la déroute des trouves assyriennes. Dans cette aventure, Judith n’est animée que de son amour pour son peuple et pour le Seigneur. En effet, si elle échoue, les sanctuaires d’Israël seront profanés. Sa seule force est la confiance en Dieu, mais celle-ci est totale. Jamais elle ne manifeste la moindre peur. Enfin elle ne tirera aucun bénéfice de son action héroïque.

Histoire fort originale donc et évidemment fictive de bout en bout, mais S.L. met en évidence de nombreux points de contact avec des femmes et des situations à travers toute la Bible, depuis Ève jusqu’à la Vierge Marie et Marie de Magdala, alors même que Judith n’est jamais explicitement citée dans le Nouveau Testament. Ce qui intéresse surtout S.L. est de montrer comment Judith nous met devant les yeux un autre modèle de la relation entre homme et femme, un modèle différent des stéréotypes « androcentriques ». Pour cela, elle remonte au second récit de création (Gn 2,18) : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je vais lui faire une aide, un vis-à-vis [ézér kenegdô]… » On ne peut qu’applaudir quand S.L., suivant d’autres chercheurs comme Jean-Louis Ska, montre que le mot ézér, traduit ici par « aide », n’implique nullement une idée de subordination – notion véhiculée par l’interprétation masculine à travers les siècles – mais bien au contraire l’idée d’un « secours », voire d’un « salut », puisque, le plus souvent dans la Bible, le mot est appliqué à l’action de Dieu lui-même, comme par exemple dans le cri du psalmiste : « Le secours [ézer], le bouclier, c’est Lui ! » (Ps 115,9 ss.) C’est à partir de la création de son vis-à-vis féminin que l’Adam devient vraiment humain et qu’ils deviennent ensemble image de Dieu.

Cette logique du « secours » se retrouve dans l’attitude de Judith confrontée aux autorités masculines. Elle déploie un type d’éthique différent, fondé non pas sur des principes universels mais sur l’implication personnelle directe. S.L. voit là – et c’est un autre grand intérêt de son ouvrage – une intéressante consonance avec l’éthique du care, développée il y a une trentaine d’années par la psychologue américaine Carol Gilligan. (Paul Agneray)
Niveau de lecture : moyen

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org