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Pentateuque
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Qu'en est-il de la recherche sur le Pentateuque ?
 
La TOB (Traduction Œcuménique de la Bible) vient d'être révisée. Plus exactement, c'est le "Pentateuque" (ensemble formé par les cinq premiers livres de la Bible ; les Juifs le nomme "Torah") qui est paru à la fin 2003 aux éditions du Cerf et à l'Alliance Biblique. Qu'est-ce qui justifie cette parution ?

L’AORB (Association Œcuménique pour la Recherche Biblique) a fait appel à une équipe de cinq exégètes francophones, deux protestants (Jean-Daniel Macchi, Thomas Römer) et trois catholiques (Olivier Artus, Jacques Briend, Jean-Marie Carrière), pour réaliser des mises à jour nécessaires.

En 1975, la TOB donnait une large place à la théorie dite "documentaire" qui expliquait le Pentateuque comme le résultat d’une combinaison de quatre documents dont le plus ancien était daté du début de la royauté israélite (10e s. av. J.-C.). Cette théorie, déjà contestée en 1975, est aujourd'hui pratiquement abandonnée. Pour la constitution de la Torah, c'est l’époque perse (6e s. av. J.-C.) qui semble décisive. Le Pentateuque (dont les sources restent diverses et, parfois, assez anciennes) apparaît avant tout comme une œuvre de rassemblement pour un judaïsme en dispersion et en quête d’identité.

La présente édition, avec ses notes et ses introductions (et dans une moindre mesure sa traduction), tient compte de cette nouvelle situation. Les auteurs ont cherché à honorer une nécessaire perspective historique et à ouvrir les lecteurs d'aujourd'hui à une pluralité d'approches et de méthodes. Voici, résumés par nos soins, les points forts de l'introduction générale de cette nouvelle édition du Pentateuque.

Un ouvrage, cinq livres

Dans la tradition chrétienne, "Pentateuque" est un terme grec qui traduit l'hébreu "cinq étuis". Pour la tradition juive, ces cinq étuis (ou livres) renferment la Torah, terme traduit souvent par "Loi" mais auquel on peut préférer celui de "Enseignement". Enseignement sur l'identité de Dieu et sur l'identité du peuple d'Israël. Des prescriptions juridiques se mêlent à de grands récits qui parcourent la création du monde jusqu’à l’arrivée du peuple d’Israël libéré à la frontière de la Terre Promise.

La Genèse décrit les origines du monde et des ancêtres du peuple hébreu, Abraham, Isaac, Jacob et Joseph. L’Exode raconte l'oppression d'Israël en Égypte et sa libération par l'intermédiaire de Moïse; celui-ci mène le peuple jusqu'à la "montagne de Dieu", le Sinaï, où sont données lois et commandements. Le Lévitique reste sur le registre législatif, mais vu du côté des prêtres (qui sont issus de la tribu de Lévi). Les Nombres s'attache au séjour du peuple au désert et ses fautes (la génération libérée d'Égypte est condamnée à ne pas entrer en Terre Promise). Le Deutéronome (en grec "seconde loi") se présente comme une reprise des textes législatifs précédents organisée autour d'un long testament de Moïse qui voit la Terre Promise sans pouvoir y pénétrer.

À la recherche de l'auteur

En se fondant sur la proclamation des lois par Moïse, la tradition juive, suivie par le christianisme, a fait de Moïse l’auteur de tout le Pentateuque. Mais comment Moïse avait-il pu écrire le récit de sa propre mort ? Cette question et bien d'autres ont permis au philosophe Spinoza ou à l'exégète Richard Simon d'avancer, à la fin du 17e siècle, que de nombreux textes avaient été rédigés bien après Moïse. À leur suite, on a été attentif aux bizarreries narratives et à la diversité des styles et du vocabulaire. Par exemple on a deux versions du Décalogue (Ex 20 et Dt 5) et un double récit de la création (Gn 1,1-2,3 puis 2,4-23) ; on trouve trois versions de l’histoire dans laquelle le patriarche fait passer sa femme pour sa sœur (Gn 12 ; 20 et 26) etc. Autre étrangeté : dans le récit du miracle de la mer "Rouge", on dit d'une part que la mer est refoulée toute la nuit par un vent d’est et d'autre part que les eaux sont fendues d'un coup par le milieu (Ex 14,21a et Ex 14,21b-22).

Enfin l'unique Dieu d’Israël a plusieurs noms : ici on a YHWH (ou Le Seigneur) et là Elohim (Dieu). À partir de cette observation, Jean Astruc, médecin de Louis XV, a soutenu en 1753 que le Pentateuque résultait de la combinaison de deux "mémoires", l’un utilisant le nom de YHWH, l’autre celui d’Elohim. C'est le début de la théorie dite des "documents" (ou théorie documentaire) popularisée à la fin du 19e siècle par l'exégète allemand Julius Wellhausen.

La théorie documentaire

Cette théorie part de l’idée que les différences de style et l'existence de plusieurs versions pour un même récit ou une même loi s’expliquent par la combinaison de plusieurs sources. Au début, on aurait eu quatre documents indépendants. Puis, au 6e-5e s. av. J.-C., des rédacteurs auraient rassemblé certaines parties de ces documents pour former le Pentateuque.

Le document le plus ancien fut nommé Yahviste (en abrégé J selon l’orthographe allemande), car il emploie presque toujours le nom YHWH pour désigner le Dieu d’Israël. Ce document racontait une histoire sainte depuis la création de l’homme (Gn 2,4b-25) jusqu’à la mort de Moïse (Dt 34). On le datait de l’époque de Salomon (10 s. av. J.-C.). La vocation d’Abraham en Gn 12,1-3 en était le texte clé. Le Yahviste voulait rappeler à Israël que les promesses à Abraham étaient accomplies avec le roi David. On supposait que l'auteur était originaire de Juda, à cause de l’importance qu'il donne à cette tribu.

Le document Élohiste (en abrégé E) reçut son nom à cause de l'emploi du mot «Elohim» pour désigner Dieu. Mais il aurait été très tôt combiné avec le document Yahviste par un rédacteur appelé «Jéhoviste» (JE) et il n'en subsisterait que des fragments, notamment dans l’histoire d’Abraham (Gn 20-22). Les textes élohistes insisteraient souvent sur la crainte de Dieu et le comportement qui en découle. On pensait que E était proche des prophètes du royaume du Nord, tel Amos et Osée, et que ce document avait été recueilli en Juda après la prise de Samarie par l'Assyrie en 721 av. J.-C.

Le document Deutéronomiste (en abrégé D) désigne une première version du Deutéronome qui aurait servi à légitimer la réforme du roi Josias en 622 av. J.-C. Ce document rattachait les multiples prescriptions de la Loi au commandement central de l’amour de Dieu, et décrivait la relation entre Dieu et Israël sous les registres de l’alliance et de l’élection.

Le document le plus récent, écrit par des prêtres (en abrégé P), est Sacerdotal. Il commençait par le récit de la création du monde en Gn 1 pour s’achever avec la mort de Moïse. Il légitimait des institutions sacerdotales et des rituels tels que la circoncision (Gn 17) ou la Pâque (Ex 12). Il a pu être rédigé après l’exil babylonien (fin du 6e s. av. J.-C), à un moment où le peuple de YHWH était privé de ses institutions. On a souvent pensé que P aurait servi de document de base pour la composition du Pentateuque et que les autres documents auraient servi à le compléter.

Remises en cause

La théorie documentaire a été largement vulgarisée au cours du 20e siècle. Elle valorisait les documents "anciens" J et E, essentiellement narratifs, alors que les documents D et P étaient considérés comme légalistes. Tout cela a été mis en question vers 1975.

En effet, on s'est aperçu que les dates attribuées aux documents yahviste et élohiste posaient problème. Il est peu probable qu'il y ait eu une première trame narrative dès le 10e s. av. J.-C. Car les textes attribués à J ou à E montrent des similitudes étonnantes avec la théologie et le style du Deutéronome. Par exemple, prenons Ex 19,5 : " Si vous entendez ma voix, et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples… " ; une telle formule a des parallèles en Dt 7,6 et 28,9. Le récit de la vocation de Moïse en Ex 3 (attribué à J et à E) montre des points communs avec les vocations de Jérémie et d’Ezéchiel ; il ne pourrait donc avoir été écrit avant le 6e s. av. J.-C. De telles observations ont amené des spécialistes à rapprocher le Yahviste du Deutéronomiste.

D'autres chercheurs avancent que les grandes traditions narratives et législatives du Pentateuque ont d'abord été rédigées de manière indépendante. Le cycle des origines (Gn 2-8) forme ainsi un ensemble autonome tout comme l’histoire de la sortie d’Égypte (Ex 1-15). De même, les codes législatifs auraient vu le jour sans encadrement narratif.

Actuellement, aucun nouvelle théorie ne s'impose pour expliquer la formation du Pentateuque. C'est pourquoi certains auteurs continuent à utiliser la théorie documentaire. Les problèmes relevés invitent pourtant à la prudence. Ceci dit, beaucoup de savants sont d'accord sur deux points : la présence des textes sacerdotaux dans la Torah et une mise en forme finale autour de l'exil et du début de l’époque perse (6e-5e s. av. J.-C.). Ces deux données doivent servir de point de départ pour toute analyse de la composition du Pentateuque. 

Brève présentation des conclusions sur la composition du Pentateuque
La TOB (Traduction cuménique de la Bible) vient d'être révisée. Plus exactement, c'est le ''Pentateuque'' qui est paru à la fin de l'année 2003 aux éditions du Cerf et à l'Alliance Biblique Française. Qu'est-ce qui justifie cette parution ? Voici, brièvement résumés, la suite des points forts de la recherche tels qu'ils sont exposés dans l'Introduction générale de cette nouvelle édition (suite et fin).

La naissance du Pentateuque

La fin de Jérusalem et du royaume de Juda suivie de l'exil à Babylone (597/587) a provoqué une grave crise pour l’identité du peuple : plus de roi, plus de Temple, plus de Terre Promise. Qui donc était le Dieu d'Israël ? La mise par écrit, au retour d'exil (fin du 6e s. av. J.-C.), des traditions fondatrices (narratives et juridiques) a répondu à cette crise.

Avec la Torah, Israël a créé une sorte de ''patrie portative'', qui lui permet de fonder sa foi même lorsqu’il se trouve loin de sa terre. Cela correspond à une époque où le pouvoir perse (qui s'empare de Babylone en 538 av. J.-C.) laissa aux peuples intégrés dans son empire une certaine autonomie religieuse. La tradition biblique reflète d’ailleurs cette situation dans les livres d’Esdras-Néhémie : Esdras, scribe et prêtre, vient à Jérusalem en tant qu’envoyé du roi perse, et présente au peuple une loi que ce dernier s’engage à respecter.

Pour que la Torah devienne le document où les différentes sensibilités du peuple juif pouvaient se reconnaître, il fallait y intégrer des textes émanant des principaux milieux intellectuels ; outre le milieu sacerdotal, très influent, on trouve également un milieu laïc, proche des options théologiques du Deutéronome. Comme exemple de cette cohabitation, on a la double version du Décalogue : en Ex 20, le commandement du Sabbat est fondé sur le rappel du repos de Dieu lors de la création du monde (renvoi au premier texte sacerdotal du Pentateuque en Gn 2,1-3) alors qu'en Dt 5, le Sabbat est motivé par le rappel de la situation d’esclavage d’Israël en Égypte (insistance typiquement deutéronomiste). Ajoutons que certains textes ne viennent ni du milieu sacerdotal ni du milieu deutéronomiste, comme l’histoire de Joseph qui plaide en faveur d’un judaïsme ouvert et universel (Gn 37-50) !

Au terme de ce processus, l’élaboration des livres aboutit à un Livre, la Torah ou Pentateuque, qui s’achève sur le rappel d’une promesse dont l’accomplissement est à venir. Il est à la fois clos et ouvert.

Le point de vue des prêtres

Rédigés sur plusieurs générations, les textes les plus faciles à identifier viennent du milieu des prêtres. Leur style privilégie une certaine sobriété mais aussi le goût des chiffres, des généalogies, des listes, ainsi qu'une prédilection pour tout ce qui relève du culte. Cet intérêt liturgique correspond au souci d’organiser la communauté juive à l’époque perse autour du clergé et du Temple reconstruit… tout en tenant compte de l’éclatement géographique du judaïsme ! Des rituels comme le sabbat, la circoncision, les règles alimentaires ou des fêtes comme la Pâque ne sont pas liés à un lieu précis et peuvent être accomplis en diaspora.

Pour les textes sacerdotaux, le Dieu d’Israël est un Dieu universel. Il a créé l'être humain à son image et fait alliance avec toute l’humanité à travers Noé ; puis il a choisi Abraham qui devient le père d’une multitude de nations. Au sein de sa descendance, Dieu met cependant à part les descendants de Lévi, dont Aaron et sa lignée, pour célébrer le culte au nom de tout le peuple.

Le point de vue des scribes

Le style et le vocabulaire deutéronomiste dépassent le seul livre du Deutéronome. Non seulement on le trouve dans l'ensemble désigné souvent comme l'Histoire deutéronomiste (livres de Josué, Juges, Samuel et Rois) mais aussi dans le livre de l'Exode et celui des Nombres. Ainsi le récit d'Ex 3 considère Moïse comme le premier des prophètes (cf. Dt 18,15) et use d'expressions consacrées comme ''le pays où coulent le lait et le miel'', le ''Dieu des pères'' ou encore la liste des peuples habitant le pays promis.

Le Deutéronome concentre néanmoins la théologie deutéronomiste. L'alliance entre YHWH et Israël a pour centre un code législatif (Dt 12-26) fondé sur la libération d’Égypte. L’exigence d’un sanctuaire unique (Dt 12) est à mettre en rapport avec la réforme du roi Josias en 622 même si le «livre de la Loi» qui en est la base n’est qu’une version primitive du Deutéronome (2 R 22-23). À l’insistance sur le sanctuaire correspond une théologie de l'unicité du Dieu d'Israël et de l'écoute permanente de sa parole à laquelle se soumet le peuple élu, séparé des autres nations. Rédigé par des scribes et des membres de la cour royale avant l'exil, le Deutéronome a été réinterprété à la lumière de l'exil, considéré dès lors comme une sanction pour cause de refus de la parole divine.

Des codes de loi contradictoires ?

Au centre du Deutéronome se trouve donc le «code deutéronomique» (Dt 12-26) qui aurait été conçu pour actualiser le «code de l’alliance» qui datait, lui, du 8e s. av. J.-C. et qui, entre autres, admettait la diversité des lieux de culte (Ex 21-23). Dans le Lévitique, le «code de sainteté» (Lv 17-26) insiste sur la sainteté - cultuelle et éthique - de la communauté. La date de ce code de sainteté est discutée car il est au carrefour des préoccupations sacerdotales et deutéronomistes.

Les derniers rédacteurs du Pentateuque ont pris soin de faire cohabiter ces différents codes, montrant ainsi que la loi n’est pas une donnée statique, mais qu’elle doit continuellement être interprétée et actualisée, comme le montrent d’ailleurs tant les discussions rabbiniques qui la prolongent que les écrits du christianisme naissant.

Diverses traditions narratives

Les rédacteurs sacerdotaux et deutéronomistes ont eu à leur disposition des traditions plus anciennes, très diverses. Les traditions sur les patriarches ont du être gardées dans certains sanctuaires (et transmises de manière orale ?) : voir l'importance de Hébron (au Sud) pour le cycle d’Abraham, de Béthel ou Sichem (au Nord) pour celui de Jacob. La tradition de la sortie d’Égypte est peut-être la plus ancienne du Pentateuque, puisqu’elle est le noyau autour duquel se construit toute la Torah. Le rappel de la sortie d’Égypte se retrouve dans tous les textes de la Bible hébraïque qui résument les événements marquants de l’histoire d'Israël. Il est plus difficile de déterminer quand cette tradition a été fixée pour la première fois par écrit. La tradition du séjour d’Israël dans le désert (cf. le livre des Nombres) est attestée avant l’exil dans les livres d’Osée et de Jérémie, mais sous une forme plus positive.

Malgré les incertitudes, on peut affirmer que beaucoup de traditions fondatrices contenues dans le Pentateuque trouvent leur origine à l’époque monarchique (8e - 6e s. av. J.-C.). Mais c’est bien à l’époque perse (6e - 5e s. av. J.-C.) qu'elles ont été agencées pour donner au judaïsme naissant son fondement théologique et rituel.

La signification du Pentateuque

Le Pentateuque nous met en face d’une communauté religieuse. Il dit comment Dieu l'a constituée et comment elle peut vivre conformément à l’alliance que Dieu a conclue avec elle. Le peuple dont le Pentateuque dresse une image nuancée est fondamentalement un peuple saint, c’est-à-dire entièrement consacré à son Dieu (tout vient de lui). Aucune institution, pas même la royauté - si importante dans la vie religieuse de l’ancien Orient -, n’a d’existence indépendante. L’autorité suprême appartient à la parole divine, celle dont Moïse est le médiateur, celle que conserve ce Livre de la Loi.

La Loi ne se réduit pas à des préceptes juridiques, à des rites ou à des règles. Elle naît d’une histoire et s’y insère continuellement. La Torah est un livre dynamique qui a permis au judaïsme de maintenir son identité tout au long d'une histoire douloureuse.

Du judaïsme, le christianisme a hérité des livres de la Torah. Il la lit autrement puisque Jésus de Nazareth est confessé comme le Messie et le Seigneur selon la diversité des témoignages des apôtres et des évangélistes recueillis dans le Nouveau Testament. Le Christ n’est pas venu abolir la Loi, mais la parfaire (Mt 5,17).

C’est ainsi que le Pentateuque reste d’actualité pour les Juifs comme pour les chrétiens, qui reconnaissent dans les cinq premiers livres de la Bible le projet de salut de Dieu pour toute l’humanité.



Sur ce sujet, voir le Cahier Évangile n° 156 (juin 2011) : Le Pentateuque, histoire et théologie, par Olivier Artus.


 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org