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Jésus de Nazareth
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Ratzinger / Benoît XVI
Jésus de Nazareth. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection
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Jésus de Nazareth. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection
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Par Joseph Ratzinger / Benoît XVI,
 
Joseph Ratzinger / Benoît XVI,
Jésus de Nazareth. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection

Éd. du Rocher, Paris, 2011, 350 p., 22 €.

Cette interprétation de la deuxième partie de la vie de Jésus, qui fait suite à la première parue en français chez Flammarion en 2007, insiste sur la joie. Si Benoît XVI parle de Jésus comme « messager de joie » (p. 142), ce n’est pas seulement en pensant à son annonce, en Galilée, de la proximité du royaume de Dieu mais aussi aux paroles de la dernière Cène, à Jérusalem, qui radicalisent jusqu’à l’extrême l’amour inconditionnel de Dieu. Jésus « prend sur lui le “non” des hommes, l’attirant ainsi dans son “oui” » (p. 147). C’est le consentement à la Croix qui donne au joyeux message toute sa profondeur. Les Béatitudes, d’ailleurs, dès le premier discours de Jésus dans l’évangile de Matthieu, anticipent cette compréhension. Les dernières pages du livre aussi, intitulées « Perspective », en adoptant le ton du récit de Luc, dessinent une image finale des disciples remplis de joie malgré la séparation d’avec leur Seigneur élevé à la droite de Dieu. Mais c’est le travail d’écriture de l’évangile de Jean, en particulier dans ses discours d’adieux, qui inspire à Benoît XVI une compréhension dépouillée et profonde de la nouvelle relation à Dieu à partir de la Croix puis du retour de Jésus auprès du Père : son départ est aussi sa venue, le fait même de partir est une venue ; un nouveau mode de proximité s’inaugure par là. La participation de Jésus à la souveraineté propre de Dieu sur tout espace et tout temps fait de lui celui qui voit, qui entend, qui donc à tout instant peut s’approcher et monter dans la barque d’une vie humaine secouée par les tempêtes. « Dans le fait de s’en aller il vient pour nous élever au-dessus de nous-mêmes et ouvrir le monde à Dieu » (p. 330). Le livre s’achève – ou s’ouvre – ainsi sur le fondement de la joie, ce paradoxe d’une absence qui devient présence d’une tout autre qualité ; la quatrième de couverture reproduit ces dernières phrases sobres et denses.

Dans l’avant-propos, Benoît XVI explicite sa position. En une captatio benevolentiae, il se dit d’emblée heureux que son livre s’inscrive dans un espace œcuménique de recherche et de publications, l’unité et la diversité contribuant au témoignage. Ses références diverses aux exégètes et aux penseurs viendront l’illustrer. Il inscrit aussi sa quête de Jésus dans une volonté d’articuler une herméneutique historique à une herméneutique de la foi. Ce serait reprendre les principes méthodologiques pour l’exégèse énoncés par Vatican II, dit-il, renouer avec l’intuition de l’exégèse patristique et se rapprocher du traité théologique sur les mystères de la vie de Jésus de Thomas d’Aquin. Il affirme que les travaux scientifiques historico-critiques, avec leur positivisme, ont donné ce qu’ils pouvaient ; son livre ne rivalisera donc pas avec les « vies de Jésus », ni non plus avec les christologies. Dès le premier tome, il a recherché « la figure et le message de Jésus » (p. 10), le Jésus des Évangiles en tant qu’il nous permet de le rencontrer et de croire en lui. C’est ainsi qu’il « parviendra à la certitude de la figure vraiment historique de Jésus » (p. 11). Il se risque même à dire : trouver le Jésus réel. On peut rester légèrement interrogatif : que recouvre ce « vraiment » ? À quel niveau de compréhension renvoie « réel » ? On s’étonne aussi du nombre de fois où le terme « évident » revient au fil des pages (pour l’appartenance de telle parole évangélique à Jésus lui-même, p. 34, pour ce qu’avait à l’esprit l’auteur de l’épître aux Hébreux quand il parlait de la prière avec clameurs et larmes de Jésus devant sa Passion, p. 189, mais déjà p. 11, puis p. 23, p. 62 et p. 63, p. 68, p. 93, p. 122, p. 189, etc.). N’apprend-on pas de la vie et des lectures qu’il n’y a rien d’évident, que tout dépend du point de vue, des convictions ? Cela pose la question, d’une façon plus générale, de savoir ce qui autorise une conviction à devenir évidence.

Neuf chapitres suivent l’itinéraire de Jésus de sa montée à Jérusalem à sa Résurrection – montée géographique et intérieure, souligne Benoît XVI, pour l’offrande de lui-même, vers l’amour jusqu’au bout qui est la vraie montagne de Dieu (p. 15). La réflexion sur ces étapes décisives emprunte aux quatre évangiles, moins en une confrontation entre eux qu’une complémentarité non problématisée, pour en dégager les « lignes de fond essentielles » (p. 20). Ainsi le lavement des pieds et la prière sacerdotale, propres à l’évangile de Jean, trouvent-ils leur place quasi naturellement entre le discours eschatologique et la dernière Cène empruntés aux évangiles synoptiques. Ils sont introduits comme « un compte rendu » de la dernière soirée de Jésus avec ses disciples avant la Passion (p. 74), terme qui surprend quand on pense à l’intense réflexion de l’école théologique qui a interprété la vie de Jésus pour produire cet évangile dans les années 90. Mais la profondeur des expressions johanniques, ou même de l’épître aux Hébreux sollicitée à cause de la figure de Jésus grand prêtre, vient plusieurs fois cristalliser de belle manière une vision dégagée grâce aux synoptiques. Les chapitres sur la Croix et la Résurrection se réfèrent beaucoup aussi à l’apôtre Paul et citent des passages de ses épîtres.

Le ton de l’ensemble est agréable, il donne à la lecture un sentiment de liberté alors même que la perspective a sa cohérence propre. Une simplicité d’écriture et une aisance à rouvrir des dossiers difficiles pour y puiser de quoi avancer dans la ligne choisie, contribuent à la clarté pédagogique. Le traducteur, invisible même sur la page intérieure de titre, apporte sans doute sa part à la qualité du style.

On peut rester interrogateur sur la façon de privilégier la figure de Pierre en particulier dans la lecture de l’évangile de Jean, encore plus de greffer sur cet évangile la question de la succession apostolique. Certes le récit du lavement des pieds, médité au chapitre 3 du livre, inclut un vif dialogue entre ce disciple et Jésus, sur la question de la purification à laquelle Benoît XVI consacre de très belles pages, mais peut-on parler pour ces brèves réparties du « discours de Pierre » (p. 79) ? Peut-on surtout laisser dans l’ombre la figure spécifiquement johannique du disciple bien-aimé, essentielle pour l’accès au croire dans le quatrième évangile ? Sa position au dernier repas sur le sein de Jésus (Jn 13,23) est expliquée par un détail de posture sur les lits de table à la romaine (p. 87) et non dans sa référence à la position du Fils unique sur le sein du Père (Jn 1,18). Or selon la compréhension johannique de la foi, comme le Fils si proche du Père peut, en son incarnation, raconter Dieu, le disciple bien-aimé, par son témoignage, raconte le Fils et ainsi révèle Dieu. L’avenir des communautés est pensé là non par des responsabilités ministérielles mais par le rôle suffisant de l’évangile en tant que témoignage du disciple bien-aimé et par celui de l’Esprit promis, le Paraclet. Comme le condense Jean Zumstein dans son commentaire récent de l’évangile de Jean (voir CE n° 145, 2008, p. 68), après le retour de Jésus à Dieu le Paraclet sera l’instrument d’une « relecture illuminatrice » où le présent des communautés vivra de son ouverture à son passé salvateur.

C’est dans le chapitre suivant, dans la relecture de la prière sacerdotale en Jean 17, que la succession apostolique est pensée. La prière de Jésus, commentée sur le fond la fête juive du Yom Kippur, le jour des Expiations, réalise de façon définitive ce qui était représenté jusqu’alors en actes rituels (p. 100) : le rituel est transformé en prière, en parole de celui qui est la Parole. Puis Benoît XVI commente les quatre thèmes dont la prière de Jésus est composée : la vie éternelle, qui est vie véritable ; la consécration à la vérité, tout à la fois séparation du monde et mission dans le monde ; la révélation du Nom de Dieu, ce Nom qui est Dieu en tant qu’il se donne à nous ; l’unité des disciples. Deux références sont faites au grand exégète luthérien Rudolf Bultmann, dont on peut dire que le commentaire (1941) demeure une œuvre de la culture. Un accord est d’abord souligné, pour la compréhension de la sainteté de Jésus, sa consécration, à la fois contre le monde et pour le monde. Puis un désaccord au sujet de l’unité. Pour Bultmann, elle ne peut être un phénomène du monde, elle est invisible, elle n’est que créée par la parole de la proclamation dans laquelle Jésus, le Révélateur, uni au Père, est chaque fois présent ; cela relativise la capacité des institutions ecclésiales à la garantir. Benoît XVI insiste sur l’effort nécessaire en vue d’une unité visible dans le monde. Il montre l’unité de l’Église fondée sur la foi que Pierre confesse à la fin du discours sur le pain de vie (Jn 6,69), après la défection des disciples et au nom des Douze, une foi très proche de la prière sacerdotale de Jésus (p. 120). La succession apostolique trouve sa forme dans le mouvement d’envoi que Jésus, comme envoyé du Père, reprend à sa résurrection à l’égard de ses disciples. Jésus, qui vit totalement à partir du Père, attire ses disciples dans le monde de sa mission. Benoît XVI peut conclure que dans la prière sacerdotale s’accomplit l’institution de l’Église.

L’accueil, l’attirance, la transformation, l’élévation en la personne de Jésus sont souvent soulignées. Les paroles de Jésus, presque imperceptiblement et cependant sans équivoque, accueillaient la Loi et les Prophètes (p. 151-152). La volonté humaine, par la prière de Gethsémani, fut presque attirée l’intérieur du « je » du Fils ; ce « Moi » du Fils, totalement abandonné au « Toi » de Dieu, a toutefois accueilli en lui l’opposition de l’humanité et l’a transformée, entraînant tout homme, jusqu’à nous, dans la condition de fils (p. 187). La Croix de Jésus vient prendre la place de tous les autres actes cultuels, car elle est l’unique et véritable glorification de Dieu, dans laquelle Dieu se glorifie lui-même grâce à celui en qui il nous donne son amour et ainsi nous attire vers le haut, vers lui » (p. 255).
(Corina Combet-Galland, Institut protestant de théologie, Paris)
Niveau de lecture : exigeant
 
 
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