995
Bouc émissaire
219
Schwager Raymond
Avons-nous besoin d’un bouc émissaire ?
2081249363
Avons-nous besoin d’un bouc émissaire ?
Recension
 
Approfondir
 
Par Raymund Schwager
 
Raymund Schwager
Avons-nous besoin d’un bouc émissaire ?

Traduit de l’allemand par E. Haeussler et J.-L. Schlegel, « Association
Recherches mimétiques », Flammarion, Paris, 2011, 363 p., 24 €

Jésuite, professeur en théologie dogmatique à Innsbruck, passionné d’anthropologie et de recherches pluridisciplinaires, R. Schwager (R.S.) a rencontré dans les premiers écrits de René Girard une thèse qui faisait écho à ses propres recherches et hypothèses sur une « théologie dramatique ». Il ne cessa dès lors de dialoguer avec Girard et de confronter la théorie girardienne de la violence mimétique à ses propres travaux théologiques et bibliques, et il participa largement aux travaux de l’association scientifique internationale Colloquium on Violence and Religion.

Paru en allemand en 1978, ce livre se propose de vérifier la fécondité de la théorie de Girard pour une lecture synthétique de la question de la violence dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Le plan en est simple : un premier chapitrereprend et explicite avec clarté et pédagogie les thèses de Girard dans La Violence et le Sacré (1972) ; le deuxième chapitre regroupe et analyse de nombreux textes de l’A.T. à la lumière de cette théorie ; le troisième interroge le N.T. pour vérifier l’interprétation girardienne de l’exténuation de la violence dans la mort de Jésus-Christ comme bouc émissaire.

On ne peut que saluer la force du dialogue théologique que R.S. engage avec l’œuvre de Girard, alors à ses débuts, pour en manifester la pertinence lorsque la théorie est appliquée au judéo-christianisme non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur, comme un éclairage suscité par les textes eux-mêmes. Il s’agit au fond de prendre au mot l’affirmation de Girard : « Nous ne pouvons plus croire que c’est nous qui lisons l’Évangile à la lumière d’une révélation ethnologique et moderne qui serait vraiment première. Il faut inverser cet ordre : c’est toujours la grande lancée judéo-chrétienne qui lit. »

Se pose alors la question de la méthode de lecture du texte biblique. R.S. est conscient de la difficulté d’une lecture transversale, qui tient peu compte des recherches et acquis de l’historico-critique, et qui se réclame plutôt d’une lecture « typologique » et analogique telle que l’ont pratiquée les Pères de l’Église. Nous dirions peut-être aujourd’hui qu’il pratique une lecture « canonique » ; et il faut reconnaître qu’il est conscient de la difficulté de l’entreprise qui consiste à traverser de façon thématique les trois grands corpus de la Loi, des Prophètes et des Écrits. Mais cette traversée n’est pas opérée sans nuance, et R.S. est attentif à rappeler que les textes prélevés restent partiels et que d’autres aspects sont laissés dans l’ombre.

Nous pouvons être plus que reconnaissants à R.S. d’affronter une question trop souvent édulcorée, sinon occultée par la Tradition, et de montrer à quel point le judéo-christianisme est lié à la présence et au dévoilement de la violence humaine. Depuis le Serviteur souffrant jusqu’à la figure du Christ, l’auteur suit le dévoilement et la dénonciation de cette violence. La théorie girardienne est vérifiée parfois à grands traits. L’analyse se fait plus convaincante dans l’étude de la multiplication des ennemis qui font bloc contre le psalmiste ou le prophète, manifestant la rivalité mimétique qui rassemble tous collectivement contre un seul. La lecture de la critique des sacrifices par les grands prophètes reste cependant trop rapide, évacuant d’autres dimensions du sacrifice que la recherche ethnologique et religieuse a mis en lumière depuis. Mais l’évolution qui conduit à une représentation de plus en plus nette d’un Dieu engagé du côté des victimes n’en est pas moins globalement juste, pour autant qu’elle est focalisée par la figure non-violente du Christ.

On ne peut reprocher à R.S. (ni à Girard) la tentation d’imposer au texte une unique grille de lecture, celle du mécanisme mimétique et sacrificiel, car il se montre conscient de la simplification excessive des textes qu’une telle lecture entraîne. Le lecteur doit donc rester prudent et éviter de réduire toute la Révélation au dévoilement de la violence sociale, l’aspect bénédiction de la création y perdant de son relief. Mais on doit savoir gré à R.S. (et à cette traduction trop tardive) d’avoir clairement rappelé qu’il n’y a pas de pensée chrétienne qui n’affronte la question de la violence, et qui ne l’affronte sur la croix devant le visage du crucifié, selon ce qu’écrivait saint Paul : « Si les princes de ce monde avaient reconnu [la sagesse mystérieuse du projet de Dieu], ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire » (1 Co 2,8).

La lecture du « sacrifice » du Christ comme « dernier sacrifice » dévoilant le mensonge de toutes les autres violences est suffisamment convaincante pour que Girard lui-même, dans une courageuse réponse publiée à la fin du livre, en prenne acte. (Roselyne Dupont-Roc)
Niveau de lecture : exigeant
 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org