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Emmaüs
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Rembrandt
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Billon Gérard
Rembrandt dans la lumière d’Emmaüs
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Rembrandt confronté au mystère de la scène d'Emmaüs racontée en Luc 24
 
 Il existe à Paris trois tableaux de Rembrandt sur le même sujet, l’un au musée Jacquemart-André, les deux autres au Louvre dont le plus célèbre, celui de 1648, est au cœur de l’exposition « Rembrandt et la figure du Christ ».

C’est le même passage évangélique que le peintre interprète : Jésus ressuscité, ayant accompagné deux disciples vers le village d’Emmaüs, se fait reconnaître lors du repas du soir : « Or quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible » (Luc 24,30-31).

L’écriture de Luc est fortement marquée par la pratique chrétienne de la liturgie dominicale avec ses deux volets : écoute des Écritures (v. 25-27) et mémorial eucharistique (v. 30-31). En finale, le récit revient sur le moment clé : la reconnaissance « à la fraction du pain » (v. 35). C’est ce moment que le peintre affronte.

Le premier tableau, en 1626, est dramatique. Alors qu’au fond une servante s’affaire à son fourneau, un premier disciple écarte les mains de stupeur. L’autre s’est levé brusquement (sa chaise gît par terre) et s’agenouille, happé par la masse sombre du Ressuscité, de profil et à contrejour. Contrejour presque trop théâtral : est-ce ainsi que l’on peut rendre visible l’inouï de Jésus relevé d’entre les morts, disparaissant au moment où il se révèle ? Les autres tableaux gommeront le spectaculaire mais conserveront les trois attitudes qu’appelle l’événement : indifférence, stupeur et vénération.

En fait, le récit de Luc ne décrit pas ces attitudes. Conventionnelles en peinture, elles disent bien la diversité de réception de l’Évangile. Qui n’a pas cheminé dans les Écritures reste à l’extérieur, comme la servante (ou, ailleurs, l’aubergiste) absente du récit. Qui les a parcourues s’étonne de ce qu’elles illuminent – cette présence réelle du Christ vivant – et tombe à genoux, acte de foi en deux étapes, réparti ici sur les deux disciples.

Dans le tableau de 1648, l’extraordinaire investit le quotidien. La haute fenêtre, hors cadre, diffuse une lumière vespérale qui frappe le visage de Jésus, visage grave (marque de souffrance de la crucifixion ?) auréolé de rayons. Les mains rompent le pain sur la nappe éblouissante. Le jeune aubergiste ne voit rien, mais le disciple de droite est saisi et celui de gauche joint les mains : sa prière a capté la vraie lumière qui dissout les ombres brunes d’une pièce (un monde ?) vaste comme une église.

Le tableau de 1660 – peut-être dû à un élève – garde la même composition, soulignée par des traces colorées (jaune, blanc, rouge). Jésus, au centre, demeure à la jonction des deux attitudes croyantes alors que le serviteur s’efface. Mais la fenêtre, finement dessinée, est largement ouverte sur l’extérieur. Qui de nous, désormais, sera atteint par la lumière d’Emmaüs ?

Gérard Billon
Le Monde de la Bible
n° 196, mars-avril-mai 2011, p.54


 

Rembrandt à Emmaüs

Rembrandt Harmenszoon van Rijn (1606-1669) a vécu à Leyde, aux Pays Bas. Il a dessiné, gravé ou peint de nombreuses fois la scène d’Emmaüs. Les tableaux de 1648 et 1660 se trouvent aujourd’hui au Louvre, dans l’aile Richelieu (2e étage, salles 30 et 32).

- Le souper à Emmaüs, 1628 (huile sur papier marouflé sur toile, 37 x 42 cm. Musée Jacquemart-André, Paris)

- Les pèlerins d’Emmaüs, 1648 (huile sur bois, 68 x 65 cm. Musée du Louvre)

- Les pèlerins d’Emmaüs, vers 1660 (huile sur toile, 50 x 64 cm. Musée du Louvre)

Le visiteur gagnera à les comparer aux œuvres de Titien (1535, avec un bleu nuancé) et de Véronèse (vers 1559, dans le tourbillon des Noces de Cana), toutes deux dans le Salon Carré de l’aile Denon.
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org