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Commentaire
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Dei Verbum
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Ratzinger / Benoît XVI
Constitution Dei Verbum commentée par Joseph Ratzinger
Théologie
 
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Trois facteurs ont contribué à l'élaboration d'une Constitution sur la Révélation...
 
Commentaire du chapitre 6 de la Constitution sur la Révélation divine
par Joseph Ratzinger (1967)

 

Trois facteurs ont contribué à l'élaboration d'une Constitution sur la Révélation. Le premier relève d'une nouvelle compréhension du phénomène de la Tradition qui, pour diverses raisons, s'est peu à peu élaborée à partir du siècle dernier.... Le deuxième facteur déterminant pour la rédaction de cette Constitution est lié à l'application de la méthode historico-critique en exégèse et aux répercussions théologiques de cette pratique.... Le troisième facteur décisif est le plus positif : il est en rapport avec le mouvement biblique qui, depuis le début du siècle, n'a cessé de prendre de l'ampleur, suscitant dans une large portion du monde catholique une attitude nouvelle à l'égard de l'Écriture Sainte, et par là même une meilleure connaissance et un recours toujours plus résolu à ses enseignements dans les domaines de la théologie et de la piété. Comme cela avait déjà été le cas avec le mouvement liturgique, une réalité spirituelle nouvelle a émergé dans les décennies avant le Concile, que le Concile n'eut qu'à reprendre, à approfondir et à étendre à toute l'Église (dans la mesure où cela relève du pouvoir d'un Concile).

 

Ainsi fut-il possible, lors de la huitième session publique du Concile (le 18 novembre 1965), de procéder au vote final dont le résultat fut le suivant : 2 344 Placet, 6 Non Placet pour 2 350 votants. Un esprit de conciliation avait présidé à ce moment décisif de l'histoire du Concile. Le texte, que le Pape promulgua solennellement le jour même, porte bien évidemment les traces de son élaboration difficile : il est, manifestement, le résultat de multiples compromis. Mais le compromis fondamental qui sous-tend le texte est bien davantage qu'un compromis, il s'agit d'une synthèse de grande portée : le texte associe en effet la fidélité à la tradition de l'Église et le “ oui ” à la critique scientifique, ouvrant par là un avenir à la foi dans le monde contemporain. Il ne rompt pas avec les Conciles de Trente et de Vatican I, mais il ne cherche pas à momifier le passé, sachant que, dans le domaine spirituel, la fidélité ne peut se réaliser qu'à travers un processus d'appropriation à refaire sans cesse. Eu égard au résultat, il est clair que les efforts de ce combat – qui dura quatre ans – ne furent pas vains. [...]


Article 22

L'exhortation à ouvrir largement les portes de l'Écriture Sainte à l'ensemble des croyants prend toute sa signification si nous la resituons dans le contexte historique. Les barrières érigées depuis le XIIIe siècle et surtout depuis le XVe, qui “ empêchaient ” les non-théologiens de lire la Bible en langue vernaculaire, sont ici résolument supprimées....

Les affirmations suivantes, qui reprennent le Décret de Trente sur la Vulgate, participent du même esprit.... En insérant dans un contexte nouveau et vraiment œcuménique les propos de Trente, elles les modifient en un double sens :

a) Au lieu de la déclaration équivoque selon laquelle la Vulgate doit être “ considérée comme authentique ”, le Concile choisit une formule plus simple et plus explicite, et affirme qu'elle sera toujours à l'honneur dans l'Église. Toutefois, cette remarque ne concerne plus seulement la traduction classique de l'Occident latin, elle s'étend désormais aux grandes traductions des différentes Églises orientales et latines. Il est important de remarquer la place accordée à la Septante dont le Concile reconnaît l'importance pour la primitive Eglise, et avant tout pour le Nouveau Testament grec et sa relecture chrétienne de l'Ancien Testament. Par cette expression “ ut suam suscepit ” (“ L'Église reçoit la [Septante] comme sienne ”), le processus fondamental de réception de l'Ancien Testament est rendu manifeste à la conscience des chrétiens : c'est bien la Bible de l'ancien peuple de Dieu, et sa version pour les Juifs de langue grecque, qui est reconnue comme Écriture Sainte du nouveau peuple de Dieu. C'est dans ce contexte inédit que l'Eglise exprime pourquoi elle met en valeur la Vulgate : celle-ci est la Bible des Pères; en tant que traduction, elle contient inévitablement une part d'interprétation, reflétant la manière dont l'ancienne Église d'Occident a lu, compris et reçu la Bible. En ce sens, la Vulgate n'est pas seulement Écriture, mais également interprétation ecclésiale de la Bible et “ tradition ”. Déclarer que seule la Vulgate est authentique, reviendrait à placer la Tradition au-dessus de l'Écriture. Par contre, lui “ rendre hommage ”, et exiger en même temps le recours au texte original, implique une nouvelle compréhension des rapports entre l'Écriture et la Tradition. L'avancée de Vatican II sur cette question est peut-être plus claire dans cet exemple concret que dans les déclarations de principe du chapitre II. Remarquons surtout que les idées fondamentales de la Constitution sur l'Église et du Décret sur l'œcuménisme font l'objet ici d'une application pratique. L'absolutisme et l'isolement attachés à l'Église latine ont disparu, et c'est dans son rapport avec les Églises non latines que le Concile la resitue comme l'Église une et universelle. Ainsi, est-il impossible de parler de la seule tradition latine, sans mentionner et aborder dans le même esprit les traditions des Églises d'Orient. Vatican II élargit considérablement l'horizon par rapport à Trente et à Vatican I. Et nous avons la preuve qu'il s'agit là d'un phénomène authentiquement théologique et pas seulement humain....

b) Comme je viens de l'évoquer, le Concile, tout en rendant hommage à la Tradition par la reconnaissance de la valeur permanente des anciennes traductions chrétiennes de la Bible, exhorte à recourir au texte original. C'est à partir de ce texte que seront faites les différentes traductions en langues modernes, qui permettront à tous les croyants d'accéder à la Parole de Dieu. Deux éléments éclairent la structure fondamentale de la réforme ecclésiale : la façon dont un “ retour en arrière ” peut être, en même temps et de l'intérieur, une avancée; le fait que l'unité créée par le retour au texte original peut être, également, un facteur de pluralisme. Effectivement, l'invitation à revenir au texte original, par-delà les traductions classiques, est également une invitation à faire de nouvelles traductions et à aller de l'avant, puisque réfléchir sur le texte original signifie ouvrir la Bible à toutes les langues modernes. La fonction unificatrice du texte original va encore plus loin : les catholiques et les protestants, qui pendant des siècles ont lu les traductions de leur propre tradition, reviennent à la source qui les unit; il devient alors possible de collaborer à de nouvelles traductions et de s'ouvrir à une lecture et à une compréhension communes. L'encouragement à une collaboration avec les non catholiques pour traduire la Bible est une invitation à une relecture commune de la Bible à partir de notre situation chrétienne d'aujourd'hui ainsi qu'à une compréhension commune de la Parole de Dieu qui contient toutes choses. En fait, le Concile de Trente est ici largement dépassé. Ce sont les déclarations pragmatiques elles-mêmes de Dei Verbum qui constituent un processus théologique de grande importance.

Article 24

L'article 24 est consacré à la fonction de 1'Écriture dans le domaine de la théologie. Cette fonction est d'abord décrite par l'image des fondations, ce qui met au premier plan l'aspect de stabilité : une maison peut se transformer, s'agrandir, mais ses fondations demeurent et, sans elles, le reste ne pourrait exister... Dans la seconde partie de la phrase, les prédicats “ roboratur ” (“ gagne force ”) et “ juvenescit ” (“ rajeunit ”) complètent l'image statique du fondement : la “ maison ” de la théologie n'est pas construite une fois pour toutes, elle ne peut rester debout que si la théologie demeure vivante. C'est ainsi que les fondations remplissent leur rôle, et qu'elles permettent à la théologie dont elles sont le point de départ permanent de se développer. C'est alors que le texte passe à une autre image, celui de la croissance organique : l'Écriture étant définie comme ce qui rajeunit, donne à la théologie sa vigueur et sa vie....

Dei Verbum utilise une troisième image qui remonte à Léon XIII : l'Écriture est définie comme “ l'âme de la sainte théologie ”. L'expression prend ici toute une force, de par sa relation au Décret sur la formation des prêtres, qui emploie la même expression (S. Scriptura anima theologiae). La conséquence pratique devait avoir une signification presque révolutionnaire pour la structure de la théologie catholique. De fait, dans les manuels de théologie dogmatique écrits avant le Concile, le point de départ de chaque sujet était la doctrine de l'Église. Puis on fournissait des preuves issues de l'Écriture et de la Tradition, avant de s'atteler au travail théologique proprement dit. La conséquence de ce type d'approche était que, fondamentalement, l'Ecriture n'était traitée qu'en fonction de la preuve qu'elle pouvait fournir aux affirmations doctrinales déjà existantes. Même dans les cas où cette utilisation de l'Écriture était très rigoureuse et s'appuyait sur les méthodes d'exégèse modernes, il arrivait rarement que les sujets soient développés à partir d'un point de vue biblique. On ne traitait pas non plus des questions nouvelles posées par le texte biblique si elle ne faisaient pas partie des questions envisagées par la doctrine de l'Église. De nouvelles questions surgissaient dans le cadre de la théologie systématique, mais ne provenaient pas d'une impulsion des Écritures. Dans le Décret sur la formation des prêtres, le Concile affirme que la théologie dogmatique doit désormais être élaborée à partir des données bibliques “ ut ipsa themata biblica primum proponantur ” (“ que les thèmes bibliques soient d'abord étudiés pour eux-mêmes ”, Optatam totius 16). Cela signifie donc qu'à l'avenir, la Bible doit être lue, travaillée et interrogée pour elle-même, et qu'ensuite seulement on peut déployer le recours à la Tradition et à l'analyse dogmatique. Cela étant, il reste encore à réfléchir aux implications de cette nouvelle approche sur la méthodologie de la théologie catholique. Mais on voit facilement les conséquences pratiques d'une telle perception de l'Écriture comme “ âme de la théologie ”.

La dernière phrase de notre paragraphe soumet l'homélie et toutes les autres formes de prédication de l'Église à cette même loi, que nous venons de voir appliquée à la théologie : chercher leur inspiration dans l'Écriture est leur ardente obligation. L'unité de la pensée conciliaire se manifeste de nouveau clairement. La Constitution liturgique (chapitre II, art 52) exhortait les ministres à faire des homélies de façon régulière. Cette idée est reprise et développée ici. Le Concile souhaite une orientation biblique pour l'ensemble de la prédication....

Article 25

Le paragraphe 25 tire les conséquences pratiques des exhortations énoncées au paragraphe 22 concernant le rapport nouveau au texte original, à la traduction et à l'utilisation de la Bible. La lecture de la Bible est placée au centre de la vie chrétienne, la piété catholique recevant par là même une nouvelle polarisation. Jusque-là, outre la participation à la liturgie, la vie de prière des catholiques avait été marquée par diverses formes de dévotions – rosaire, chemin de Croix, vénération du Sacré Cœur de Jésus etc. –, qui s'étaient développées depuis la fin du Moyen Âge jusqu'à l'époque moderne. La lecture personnelle de la Bible n'y jouait pas de rôle primordial. Et même dans la méditation et la prédication, elle n'avait pas une importance capitale. Par conséquent, c'est un événement de portée considérable pour le développement de la vie spirituelle, si une place centrale est donnée à la fréquentation personnelle de l'Écriture, resituée comme modalité fondamentale de la relation à Dieu. Cette démarche est soulignée par une forte citation de saint Jérôme : “ Ignorer l'Écriture, c'est ignorer le Christ ”. Il est important de noter que le Concile n'en reste pas à la connaissance intellectuelle de la Bible ou à des considérations simplement d'ordre culturel ou pédagogique, mais prône une lecture priante de l'Écriture, s'inscrivant dans la dynamique de ce dialogue avec le Seigneur qui ne peut s'accomplir que dans la foi et la prière, et que les pages de l'Écriture semblent pour ainsi dire attendre. La piété catholique doit encore découvrir véritablement la Bible, une démarche qui ne sera pas sans répercussions importantes pour l'exégèse, qui court facilement le risque d'en rester à un niveau purement intellectuel et de passer à côté de la profondeur de ce livre; et cela, malgré les richesses qu'apporte la science historique....

La dernière section de notre paragraphe étend ce qui vient d'être dit à l'activité missionnaire de l'Église. Ce qui constitue une nouvelle étape importante pour la compréhension de la mission. Ce qui se vivait depuis longtemps chez les protestants, devient maintenant la tâche spécifique de l'Église catholique et de ses membres : la diffusion de la Bible chez les non-chrétiens. Le Concile introduit par là même un nouvel élément dans sa compréhension de la mission, définie jusque-là en termes trop hiérarchiques et institutionnels. Il s'agit maintenant de faire confiance à la toute-puissance de la Parole qui, certes, ne peut ni ne doit rendre superflue la prédication de l'Église, mais qui rend présent Jésus-Christ parmi les peuples, bien au-delà de la sphère d'influence de l'Église hiérarchique. Peut-être nous faudrait-il apprendre à accorder une valeur théologique plus grande à cette modalité de présence du Christ au milieu des non-baptisés qui, pour la majorité d'entre eux, resteront probablement non-baptisés. En dernière analyse, seul le Seigneur peut dire ce que cela signifie que des hommes ne peuvent que se saisir de la frange de son vêtement (cf. Mc 6,56). L'esprit d'ouverture qui a marqué de plus en plus le Concile est ici particulièrement visible. “ Pour moi, il est incontestable que, par ces affirmations conciliaires, l'Église a en quelque sorte comme renoncé à son monopole sur la Bible et à sa prétention d'être la seule à pouvoir la lire. Ce faisant, elle a trouvé un critère pour engager un renouveau dans un espace incroyablement court de trois ans ” (J.M. González Ruiz).

Article 26

L'Article 26 reprend encore une fois la comparaison avec le mystère eucharistique, mentionné au début de notre article : Parole de Dieu et Corps du Christ, Parole et Sacrement vont de pair, et représentent cette double et unique modalité par laquelle le Logos incarné est présent à son Église et lui donne la vie... L'idée universaliste du prooemium revient ici : “ Que la Parole de Dieu poursuive sa course et qu'elle soit glorifiée ” (2 Th 3,1). C'est précisément l'idée qui vient d'être énoncée : l'empressement à répandre avec générosité et audace la semence de la Parole de Dieu – y compris là où les fruits à venir échapperont à toute surveillance ou contrôle – constitue le “ oui ” fondamental au caractère universel et à la force intrinsèque de la Parole de Dieu, qui ne revient pas sans effet (Is 55,10). La Constitution commence et se termine par l'idée de l'universalisme : la Parole de Dieu est destinée aux hommes; et le ministère de la Parole, que le Concile cherche à préciser dans cette Constitution, ne peut donc se limiter à l'Église et à sa réforme interne. Il est, en dernière analyse, ordonné à l'humanité tout entière. Car chacun, et pas seulement l'Église, vit au plus intime de lui-même de la Parole de Dieu, plus encore que du pain accordé par une vie terrestre toujours menacée par la mort.

Joseph Ratzinger




(Article traduit de l’allemand par A. Fassbind et paru dans la revue Dei Verbum, édition française, n° 74-75, 2005, p. 4-6).

 
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org